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E-santé : transformer l’essai

BLOG - 9 Juillet 2020

L’Institut Montaigne vient de publier un important rapport sur le déploiement de la e-santé en France : E-santé : augmentons la dose !. Porté par un groupe de travail présidé par Thomas Buberl, CEO d’AXA, Bernard Charlès, directeur général de Dassault Systèmes et Thomas London, directeur associé au bureau français de McKinsey, et s’appuyant sur plus d’une centaine d’auditions auprès des acteurs de l’écosystème santé (association de patients, professionnels de santé, entreprises, etc.), ce rapport avance plusieurs propositions pour accélérer le développement du numérique dans le système de santé.

Santé et numérique en France : où en sommes-nous ?

Si le numérique n’est pas l’unique réponse à tous les maux de notre système de santé, un déploiement massif de la e-santé pourra permettre de répondre à de nombreux défis auxquels il fait face comme le vieillissement de la population, l’évolution de la démographie médicale, les inégalités territoriales d’accès aux soins, l’explosion des maladies chroniques, la lutte contre les épidémies, etc.

Le rapport de l’Institut Montaigne dresse un état des lieux du déploiement de la e-santé en France à l’aune de comparaisons internationales et à travers cinq axes de transformation, associés à des gains d’efficience importants pour le système de soins :

  • Les patients sont rendus plus autonomes à travers des solutions digitales ou des applications mobiles leur permettant de suivre leur maladie et d’interagir avec le système de soins. La e-santé permet ainsi une plus grande implication des patients, qui deviennent des acteurs de leur santé ;
  • La circulation des informations médicales entre professionnels est fluidifiée au bénéfice des patients, par la dématérialisation des échanges. Ces outils numériques permettent un meilleur suivi, un meilleur accès et une meilleure coordination des soins ;
  • La télémédecine rend possible l’accès à distance d’un patient à un professionnel de santé et permet aux professionnels de santé de partager leur expertise. L’un de ces outils, la téléconsultation, permet de lutter contre les déserts médicaux et d’offrir aux patients un accès à des soins de qualité sur l’ensemble du territoire ;
  • L’efficacité des structures de soins est décuplée et l’expérience des patients améliorée grâce au numérique et à l’automatisation. Ces solutions numériques permettent aux établissements de santé d’améliorer la performance et la disponibilité des équipes, du matériel médical et des blocs opératoires notamment ;
  • La décision médicale et paramédicale est rendue plus fiable et sûre avec l’aide de l’intelligence artificielle (IA). Ces logiciels d’IA accompagnent les professionnels de santé en leur permettant de diminuer les risques d’erreur ou de retard au diagnostic.

Malgré les promesses de la e-santé, la révolution numérique que connaissent tous les secteurs de l’économie peine à s’imposer dans le monde de la santé. L’absence d’une filière santé visible et unie en France constitue un des défis majeurs pour permettre une digitalisation puissante. Cette filière en devenir fait face à de nombreux conservatismes et silos et se voit trop souvent freinée par le poids des réglementations, les barrières culturelles et les contraintes financières. Comment dès lors permettre une véritable transformation du système de santé par le numérique et les données ?

Faire de la France un leader de la e-santé en facilitant l’accès aux données de santé pour l’ensemble de l’écosystème

Les données de santé constituent un avantage compétitif majeur dans la concurrence mondiale pour l’IA et la médecine prédictive

Les données de santé constituent un avantage compétitif majeur dans la concurrence mondiale pour l’IA et la médecine prédictive mais aussi pour bâtir un système de santé plus qualitatif et efficient en transformant la façon de piloter et de réguler le système de santé grâce à une logique de décision portée et validée par la donnée. En outre, l’exploitation des données de santé s’est révélée être un atout considérable pour prévenir et faire face à la crise sanitaire liée au Covid-19.

En Allemagne, en janvier 2020, le ministre de la Santé, Jens Spahn, a déclaré vouloir échapper aux "modèles de surveillance policière ou capitaliste qui ne sont pas les nôtres", en développant un dispositif autour de la e-santé qui soit 100 % européen. L’objectif clairement affiché par le ministre allemand de la santé est de créer un modèle européen différent de celui bâti en Chine ou aux États-Unis. La e-santé a déjà atteint le grand public, "la question est de savoir si cette offre doit venir uniquement de sociétés américaines ou chinoises ou si nous pouvons la développer chez nous, sur la base de critères européens de protection des données".

Dans cette lignée, nous recommandons que l’Europe et la France se dotent rapidement d’une stratégie souveraine de pilotage et d’échange de la donnée de santé autour d’une "troisième voie" exigeante tournée vers la sécurité des données de santé et le partage éthique, autorisé au préalable par un consentement des patients. La confiance des Français et des Européens dans l’utilisation des données de santé dépend des promesses qui sont faites par la technologie tout autant que de l’éthique dans l’usage des données.

En parallèle, les promesses d’un système de santé piloté par les données sont immenses : une meilleure remontée des données et une stratégie de pilotage par la donnée peut permettre une évaluation de la qualité des parcours comme des soins, une stratification des besoins et de l’offre en fonction des besoins des patients, une meilleure prévention grâce à la détection précoce, des parcours mieux coordonnés grâce à l’échange d’informations et au monitoring en continu, ou encore la mise en place de modalités de financement nouvelles rémunérant et incitant les acteurs en fonction des résultats obtenus au-delà d’un "paiement au volume" encore largement prédominant (paiement à l’acte).

Dans ce sens, nous recommandons de basculer le pilotage et la régulation de notre système dans une "culture de la donnée" et de faciliter l’accès aux données de santé aux acteurs de l’écosystème, publics comme privés, dès lors qu’un cadre strict sécurise les méthodes d’anonymisation des données personnelles sensibles, par le biais du Health Data Hub.

S’appuyer sur la mobilisation des acteurs pour faire émerger une filière de la santé en France

Préalable indispensable, la structuration d’un écosystème d’alliances puissant et visible à l’international permettra de répondre aux défis du déploiement de la e-santé en France. Le tissu industriel de la santé est constitué d’entreprises de toutes tailles, de niveaux de maturité différents et mêlant des acteurs du secteur de la santé "traditionnel" et du secteur des TIC, rendant complexe la création d’une filière unique chargée de porter la voix des acteurs du secteur auprès des pouvoirs publics. Tous les acteurs du monde de la santé sont aujourd’hui impactés par la révolution digitale et font face à des défis communs. Comme en témoigne la coalition des acteurs de santé publics et privés face au Covid-19 et les nombreuses solutions apportées par les entreprises d’e-santé, la coopération et les alliances favorisent l’innovation. Elles constituent une arme de réponse sanitaire à un tel phénomène et une opportunité économique d’exportation de l’excellence française à l'étranger.

Pour gagner en cohérence, en efficacité et en visibilité à l’international, le secteur de l’aéronautique est un exemple intéressant pour réfléchir à des pistes de structuration de la filière santé. Le groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS) représente l’ensemble des acteurs du secteur auprès des instances nationales, européennes ou internationales, publiques ou privées. Il contribue ainsi à la structuration, à la cohérence et à la solidarité de la filière aéronautique et spatiale française.

Pour gagner en cohérence, en efficacité et en visibilité à l’international, le secteur de l’aéronautique est un exemple intéressant pour réfléchir à des pistes de structuration de la filière santé.

Nous recommandons ainsi d’intégrer dans les objectifs de politique industrielle pour la filière e-santé des objectifs chiffrés afin d’atteindre un niveau d’ambition fort et clairement établi, capable de fédérer les acteurs. Cette politique permettra d’entraîner les structures et l’environnement vers des projets réalisables, prioritaires, visibles et valorisables à court terme, qui permettront l’émergence de solutions exportables et ainsi d’une véritable filière industrielle.

Construire un environnement réglementaire et technique propice au développement des solutions innovantes

L’un des enjeux principaux liés au développement de la e-santé en France reste la définition d’un cadre juridique et réglementaire adapté. En effet, la France dispose d’un écosystème innovant grâce à un vivier de start-ups dynamique et à une excellence de la formation en santé. Cependant, le niveau de déploiement et de développement de la e-santé dans le système de santé reste insatisfaisant ; la réglementation française est trop tournée vers une logique d’expérimentation, de projets pilotes ou de cadre dérogatoire qui freinent le passage à l’échelle des solutions innovantes.
 
Les outils réglementaires peuvent constituer des freins dans le déploiement des outils d’e-santé, comme c’est le cas en France autour de la télémédecine, qui peine à se développer dans le cadre des avenants conventionnels actuels. Ces contraintes ont été levées en quelques jours pour répondre à l’urgence sanitaire liée au Covid-19, ce qui permettra certainement de changer les usages tant auprès des médecins que des patients. La télémédecine présente des avantages au-delà de la crise actuelle. Ainsi, il est crucial que celle-ci devienne une solution pérenne et d’assouplir l'accès à la télémédecine en s’appuyant sur le cadre mis en place lors de l’épidémie de Covid-19.

À l’inverse, l’absence de règles peut également jouer en défaveur des outils numériques. Les solutions d’e-santé et d’intelligence artificielle sont complexes à évaluer. Parfois à mi-chemin entre médicament et dispositif médical, elles bousculent les circuits traditionnels d'évaluation (et donc d’accès au remboursement). Ces particularités complexifient l’évaluation de ces technologies et justifient que les méthodes d’évaluation clinique classiques, reposant sur l’étude clinique contrôlée randomisée, soient adaptées tout en garantissant la fiabilité, la validité et la qualité des résultats pris en compte en vue de la décision de remboursement.

Dans la continuité des précédents travaux de l’Institut Montaigne, nous recommandons que les patients soient plus systématiquement impliqués dans l’évaluation des technologies numériques. À cette fin, de nouveaux indicateurs pertinents pour notre système de santé doivent être créés, fondés sur les résultats.

Bâtir une culture de la confiance autour du numérique en santé et des données de santé auprès des acteurs

Nous recommandons que les patients soient plus systématiquement impliqués dans l’évaluation des technologies numériques.

Le manque de confiance est aujourd’hui un des principaux freins à l’usage des solutions numériques par les acteurs du système de soins (professionnels de santé et patients en premier lieu). Pour développer la confiance, il faut développer les usages et cela passe par une implication plus forte des patients dans le suivi de leur propre maladie et par une formation plus poussée des professionnels de santé à ces nouvelles technologies pour une meilleure compréhension et donc une meilleure appropriation.

L’exemple du recours à la téléconsultation durant l’épidémie de Covid-19 illustre bien comment les mentalités peuvent évoluer très vite en période de crise et pour répondre à l’urgence. En effet, la consultation à distance "s’est installée auprès des médecins libéraux comme une modalité pertinente de prise en charge des patients, que ce soit pour l’orientation et le suivi des patients concernés par une forme non sévère du Covid-19 ou pour le suivi de patients souffrant d’autres pathologies" comme l’indiquait la CNAM dans un communiqué le 31 mars 2020. En effet, pour la semaine du 23 mars 2020, 44 % des généralistes avaient consulté par téléconsultation grâce à la levée des contraintes réglementaires.

Au-delà de l’intérêt des pratiques de soins à distance, l’épidémie de Covid-19 a ainsi mis en avant auprès du grand public l’enjeu de disposer de données fiables pour suivre la propagation du virus sur le territoire. En effet, les autorités sanitaires ont joué la carte de la transparence en publiant de façon quotidienne et inédite un état des lieux de la propagation du virus en France ce qui a sensibilisé les citoyens à l’importance de ces données épidémiologiques pour anticiper et améliorer l’action publique.

Afin de consolider cette confiance des citoyens dans l’intérêt du numérique, il est urgent de prendre des mesures qui permettent de rassurer l’opinion publique sur le bien-fondé du partage de données de santé et communiquer sur des cas d’usage. Ainsi, nous recommandons la création d’un observatoire des usages de la donnée de santé géré par des membres de la société civile (associations de patients, fédérations de médecins, etc.) pour rendre régulièrement public l’usage qui est fait des données pour la recherche, le suivi des patients, l’amélioration des prises en charge, etc.

L’enjeu de la confiance dans les outils digitaux et l’usage de la donnée de santé, concerne également les professionnels de santé et implique de ce fait l’acquisition des compétences nécessaires pour utiliser les outils numériques pour réussir la transformation digitale du système de santé. Au Royaume-Uni, le NHS a créé un groupe de consultation d'experts interdisciplinaire indépendant entre 2017 et 2019 pour décrire les nouveaux besoins en compétences, les rôles et fonctions des professionnels de santé dans un contexte de digitalisation rapide, ainsi que les conséquences pour la formation (initiale et continue) des professionnels de santé. Une telle démarche pourrait être mise en place en France pour identifier les besoins en formation des étudiants et des professionnels.

De manière toute aussi importante, l’acculturation aux outils numériques, la création d’une culture de la confiance, la formation aux usages de l’IA et de la donnée devront irriguer l’ensemble des formations d’encadrement en santé.

 

Copyright : LAURIE DIEFFEMBACQ / BELGA / AFP

 

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