Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes.
Imprimer
PARTAGER

Où en sont les puissances moyennes ?

Où en sont les puissances moyennes ?
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le 20 janvier au Forum économique mondial de Davos, le Premier ministre canadien exhortait les moyennes puissances à s'allier pour rejeter la domination des grandes, au premier rang desquelles, les États-Unis. Dès le 28 février, le début de la guerre américaine contre l'Iran a semblé apporter un démenti à ce qu’on avait présenté comme un discours historique, tout comme les difficultés des Européens pour faire face à la défection partielle des Américain en Ukraine. Le "moment" historique s'est-il refermé ? Plutôt, démontre Michel Duclos, si les moyennes puissances sont distancées, c'est moins du fait des grandes puissances que de leur propre incapacité à s'organiser et promouvoir un agenda commun.

Le Premier ministre canadien, M. Carney, a donné à Davos, le 20 janvier 2026, ses lettres de noblesse au thème des "moyennes puissances" - que nous avions nous même traité il y a deux ans, avec Soli Özel, dans une série pour l’Institut Montaigne.

Derrière les applaudissements qu’avait suscité le discours de M. Carney, des persiflages étaient déjà audibles à Davos même : le Premier ministre ne revenait-il pas de Pékin et tout son discours ne visait-il pas surtout à se distancer de l’Amérique de Trump ? Ne montrait-il pas par l’exemple que le seul jeu possible pour les "middle powers" était de choisir un protecteur plutôt qu’un autre parmi les "Grands" ? Peu de semaines plus tard, Israël et les États-Unis lançaient leur offensive contre l’Iran - qui jetait la consternation chez une majorité de puissances moyennes.

Or M. Carney - comme d’ailleurs au départ le Chancelier Merz et le Premier ministre Modi se gardaient bien sur cette affaire, qui structure pour l’instant la scène internationale, de se distancer de Washington.

Les puissances moyennes ont en effet multiplié les initiatives face à la guerre en Iran mais en ordre dispersée et sans beaucoup d’impact.

Dans un papier très argumenté ("Trump’s war Exposes The Weakness of Middle Powers"), le grand analyste indien Raja Mohan s’appuie sur cet exemple pour estimer que la guerre en Iran apporte plutôt un démenti à la thèse de l’émergence des puissances moyennes. Mohan cite un article d’Anne Marie Slaughter dans le FT ("armadillo order") allant dans le même sens. Pour la think-tankeuse américaine, les puissances moyennes ont en effet multiplié les initiatives face à la guerre en Iran mais en ordre dispersée et sans beaucoup d’impact - qu’il s’agisse d’initiatives diplomatiques comme celle du Pakistan, appuyée par la Turquie, l’Égypte et l’Arabie saoudite ou de tentative de coalition militaire, autour de la France et de la Grande Bretagne, pour apporter une contribution à la stabilisation du Golfe d’Ormuz à l’issue du conflit.


Signalons aussi un long et dévastateur réquisitoire de Michael Beckley dans Foreign affairs dont le titre et le sous-titre disent tout : "The Middle Power Delusion -Not Choosing Is Not An Option". L’argumentation de Beckley est aussi solide que brillante ; elle n’a qu’un défaut : à vouloir trop prouver, on finit par devenir peu convaincant. 

Ne pas se tromper de perspectives

S’agissant de Slaughter et Mohan, plus nuancés, les événements vont si vite qu’une partie de leur argumentation est déjà sujette à caution. Quand on voit le président Trump, avant de prendre ou non la décision de conclure un premier accord avec l’Iran, appeler au téléphone un certain nombre de dirigeants du Golfe, outre Islamabad, on peut en déduire que ce regroupement de puissances moyennes existe quand même à ses yeux.

Certes le président des États-Unis peut décider ce qu’il veut ; il n’est en aucun cas lié par ces consultations. Le rôle joué dans cette affaire par le groupe des quatre - Turquie, Arabie saoudite, Égypte, Pakistan - n’en apparaît pas moins comme un de ces "signaux faibles" qui annoncent une inflexion dans la configuration des rapports de force dans le monde. À plusieurs titres d’ailleurs : il est en soi significatif que des puissances régionales plutôt que les alliés européens sont dans l’écran radar du président américain ; au fur et à mesure qu’il éprouve des difficultés à trouver une sortie à cette guerre, M. Trump expérimente les limites de l’unilatéralisme. On se souvient que les mêmes puissances régionales, notamment les pays du Golfe - avec l’accord tacite des Russes, des Chinois, et des Européens - avaient été déterminantes pour donner un semblant de crédibilité au "Conseil de la Paix" institué par M. Trump pour gérer la reconstruction de Gaza. 

Trump ne vient-il pas cependant de revenir à un ton comminatoire pour exiger de ses partenaires régionaux qu’ils rejoignent tous les accords d’Abraham (reconnaissance de l'État d'Israël par les États en question) ? Il y a peu de chance que l’Arabie Saoudite ou le Qatar obtempèrent dans les circonstances actuelles. 

Il est en soi significatif que des puissances régionales plutôt que les alliés européens sont dans l’écran radar du président américain.

Loin de cette actualité brûlante, faisons un pas de côté et examinons un autre "signal faible" : le sommet "environnemental" qui s’est tenu fin avril à Astana au Kazakhstan et a réuni 9 chefs d’État, de la Géorgie à la Mongolie (et les "centre-asiatiques") autour du président Tokaïev. Voilà des pays qui se trouvent a priori dans une situation géopolitique peu confortable, entre le géant chinois et l’ancien tuteur russe, sans doute sur le déclin mais dans une phase de crispation aiguë. Une sorte de coalition informelle commence à les réunir. Le Kazakhstan, qui certes ménage Washington (cf. : appui au "Conseil de Paix" sur Gaza), joue un rôle de leadership à cet égard. Astana a vu ces dernières semaines les visiteurs se multiplier (du Kenya, de Turquie, d’Azerbaïdjan etc.). Le président du Kazakhstan, fort de son expérience d’ancien haut responsable à l’ONU, tend à ériger son pays en puissance intermédiaire sur les enjeux multilatéraux.

Pour concrétiser ce dessein, il peut s’appuyer sur une donnée simple : le Kazakhstan est le premier producteur mondial d’uranium et figure parmi les dix principaux fournisseurs de pétrole. Ses dirigeants ont compris l’intérêt d'apparaître comme des partenaires fiables en matière énergétique et dans d’autres domaines (minerais critiques, services numériques, logistique). Les incertitudes sur Ormuz valorisent de surcroît les routes terrestres d’Asie centrale. La guerre en Iran contribue à réévaluer le profil de l’Asie centrale et en particulier du Kazakhstan.

Peut-on dans ce contexte, faire l’impasse sur l’Europe ? Elle apparaît singulièrement marginalisée dans les affaires du Proche-Orient, inexistante sur les enjeux de l’Indopacifique, tenue à l’écart d’éventuelles perspectives de règlement sur l’Ukraine. Et de surcroît, la dégradation prévisible de la conjoncture mondiale risque d’aggraver sa position économique. Les Européens possèdent cependant deux atouts : l’Europe fait sinon une "bonne guerre" au moins une "guerre honorable" en Ukraine, dont elle est devenue, du fait de la défection américaine, le principal soutien ; même si la Russie a bénéficié dans le Sud global d’un préjugé favorable dans cette affaire ukrainienne, son étoile commence à pâlir au fur et à mesure que ses performances sur le champ de bataille se révèlent peu convaincantes ; en second lieu, c’est vers l’Europe - plus précisément vers l’UE - que se tournent en fait les puissances moyennes du Sud comme étant la "puissance moyenne" fédératrice potentielle à l’échelle du monde, le pôle de modération et se stabilité par excellence face à l’hubris des grandes puissances.

Ne pas préjuger de l’avenir

Au total, nous dirions qu’il est trop tôt pour refermer le "moment puissances moyennes" ouvert par le Premier ministre Carney. Ne serait-ce que pour la raison suivante : deux des "grandes puissances" - la Russie et les États-Unis - se trouvent en réalité mises en difficulté par des puissances plus faibles qu’elles, l’Ukraine d’une part, l’Iran d’autre part. Seule la Chine paraît sortir renforcée par la crise mondiale actuelle mais elle connaît ses propres faiblesses. La fortune future des puissances moyennes dépendra en fait de la capacité des supposés "Grands" à se ressaisir. Beckley, que nous avons écarté d’un revers de la main au début de cette contribution, aurait raison si effectivement les Grands écrasaient de leur supériorité les moyennes puissances ; dans cette hypothèse - et compte tenu de la compétition entre les États-Unis et la Chine, voire la Russie - les moyennes puissances n’auraient d’autre choix que de ranger dans l’un ou l’autre camp. L’Iran après l’Ukraine montrent que la supériorité militaire n’assure pas à elle seule la domination politique.

Peut-être d’ailleurs, la faiblesse du thème de l’émergence des "puissances moyennes" ne vient-elle pas principalement de la géopolitique. Il n’est pas évident que l’Iran, ou la paix ou la guerre au Proche-Orient, constituent le vrai test de ce point de vue. Le vrai test, si l’on s’en tient au discours de M. Carney à Davos, serait plutôt de s’organiser pour réintroduire un minimum d’ordre - notamment en matière commerciale, environnementale, s’agissant des enjeux globaux - là où les grandes puissances - surtout les États-Unis- ne jouent plus leur rôle ou se comportent en agents de déstabilisation. C’est sur ce plan-là que l’on ne voit, pour l’instant, rien de décisif venir.

Copyright image : Ludovic MARIN / POOL / AFP
Volodymyr Zelensky, Emmanuel Macron et Keir Starmer lors d’une réunion de la coalition des volontaires à l’Élysée, le 6 janvier 2026.

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne