AccueilExpressions par MontaigneIran - Quels scénarios ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique02/02/2026ImprimerPARTAGERIran - Quels scénarios ?Auteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie Les menaces de la Maison Blanche contre un régime iranien qui réprime dans le sang la population ne se sont pas encore concrétisées. Pourtant, les incitations à l'action sont fortes pour un Trump qui a besoin de détourner l'attention de la scène intérieure. Regime change ? Négociations d'un nouvel accord nucléaire ? Duplicata de la "méthode Venezuela" ? Qu'attendre de ces différents scénarios ? Quel rôle pour les Européens ?Il semble que le président Trump a renoncé une première fois à la mi-janvier à des frappes destinées à déstabiliser le régime iranien, alors même qu’il venait d’encourager les manifestants à descendre dans la rue et de leur promettre une aide rapide.Pourquoi une telle décision ? Ses alliés turcs, saoudiens, émiratis et d’autres avaient marqué leur inquiétude concernant le risque de représailles de Téhéran sur l’ensemble de la région. Certains de ses propres conseillers - et les Israéliens - ont aussi plaidé que le rapport de force n’était pas suffisamment favorable, Israël en particulier (cible probable de rétorsions iraniennes) n’ayant pas encore eu le temps de reconstituer ses systèmes de défense sérieusement endommagés lors de la Guerre des Douze jours en juin.D’où la décision, au même moment, de déplacer de la mer de Chine vers l’Océan Indien le porte-avions USS Lincoln. Celui-ci est arrivé sur zone le 26 janvier. Il est désormais accompagné de quatre destroyers. Toutes ces plateformes transportent une puissance de feu considérable (F 35, F/A18, avions de guerre électronique, missiles de croisière etc.). Parallèlement, les défenses des bases américaines dans la région ont été renforcées.Le game changer de l’armada américaineCe "game changer", ce changement d’équation, entraîne deux conséquences. En premier lieu, les Américains disposent désormais d’une gamme d’options plus étendue qu’au début de l’année ou qu’en juin dernier (Guerre des Douze jours) : ils peuvent ainsi s’en prendre à ce qu’il reste du programme nucléaire iranien, viser des centres de commandement des Gardiens de la Révolution ou d’autres agences de répression, paralyser les moyens de communication de la République islamique, opérer des frappes sélectives ou des opérations ciblées, y compris contre le bunker qui abrite le Guide suprême. Certes, pour l’instant, les deux parties laissent entendre qu’un accord peut être trouvé et que les négociations prennent bonne tournure, nous y reviendrons. Mais, et c’est la seconde conséquence du déploiement de forces opéré par Washington, celui-ci constitue en soi une incitation à l’action. Un passé récent nous offre quelques précédents : en 2003, il est arrivé un moment où, ayant déplacé une force expéditionnaire massive dans la région pour attaquer l’Irak, la Maison-Blanche coupait court à toute discussion avec l’argument "le Président s’impatiente, on ne peut pas laisser nos troupes sur place à ne rien faire éternellement". Même situation avec la concentration des forces opérée par Moscou aux frontières avec l’Ukraine dans l’hiver 2021-2022. À tout cela s’ajoutent comme il se doit des considérations, toujours majeures, de politique intérieure, en particulier l’opportunité pour Trump de détourner l’attention de l’affaire Epstein et du bourbier de Minneapolis, et peut-être désormais pour Netanyahou de dévier la menace de l’établissement d’une commission d’enquête sur les circonstances du 7 octobre ; sans compter des motifs d’ego pour Trump, comme la nécessité d’échapper à sa réputation d’un leader qui se dégonfle toujours ("Trump Always Chickens Out").Trump a soutenu - encouragé même, on l’a rappelé - la révolte du peuple iranien. Il serait donc logique qu’il veuille venger les morts dont il est en partie responsable et aider concrètement les Iraniens à faire chuter le régime.Dès lors, quels peuvent être les objectifs du gouvernement américain, l’idée de manœuvre qui guiderait Donald Trump, au point où nous en sommes ? Dans un premier temps, Trump a soutenu - encouragé même, on l’a rappelé - la révolte du peuple iranien. Il serait donc logique qu’il veuille venger les morts dont il est en partie responsable et aider concrètement les Iraniens à faire chuter le régime. Une estimation conservatrice chiffre le bilan de la répression à 7500 morts et 1500 disparus. L’éloignement de la grande majorité du peuple iranien à l’égard du régime ne fait plus de doute, comme l’a indiqué dans Expressions Farid Vahid. Ajoutons aussitôt qu’il n’entre guère dans le logiciel habituel de Donald Trump de se préoccuper des souffrances des peuples opprimés ; et qu’au surplus, rien n’indique qu’une intervention extérieure conduirait automatiquement à faire chuter la République islamique : le cœur de celui-ci paraît au contraire décidé, comme c’était le cas d’Assad, à se maintenir coûte que coûte par la force, en multipliant les crimes s’il le faut ; et comme l’a montré hélas le sort de la Syrie, le sang versé conduit les responsables à serrer les rangs.Deuxième hypothèse, plus conforme aux déclarations actuelles de M. Trump, l’objectif serait de contraindre Téhéran à consentir à un accord nucléaire.Deuxième hypothèse, plus conforme aux déclarations actuelles de M. Trump, l’objectif serait de contraindre Téhéran à consentir à un accord nucléaire. Le président vient de déclarer que "les Iraniens négocient sérieusement". Un règlement négocié sous la menace se heurte à notre sens à deux obstacles majeurs : d’une part, sous l’influence d’Israël et compte tenu aussi de la posture du Congrès, les Américains mettent maintenant la barre très haut puisqu’ils exigent à la fois un "enrichissement zéro" de l’uranium, le transfert des stocks de matières fissiles, des contraintes sur le programme balistique iranien et l’élimination du réseau des proxies pro-Iran (Hezbollah, Houthis, milices chiites en Irak) ; d’autre part, le style de négociation habituel des Iraniens laisse penser que, même face à l’abîme, ils n’auront pas la flexibilité nécessaire pour aboutir à des compromis. Il est également vraisemblable que les dirigeants de la République islamique jugent possible de survivre à une nouvelle campagne de frappes comme ils ont survécu à la Guerre des Douze jours.Une troisième possibilité découle du modèle que constitue désormais le coup au Venezuela. En l’occurrence, selon des modalités naturellement différentes de l’opération d’enlèvement de Maduro, il s’agirait de décapiter la République islamique et d’obtenir la collaboration d’un appareil issu du régime, qui n’aurait d’autre choix que de pactiser avec Washington. On a du mal à imaginer que ce scénario puisse s’appliquer à l’Iran. Une version plus nuancée du "modèle Maduro" serait, sans "enlever le Guide", de favoriser quand même un changement de régime à l’intérieur du régime, selon l’une des évolutions envisagées dans Expressions par Reza Pirzadeh. Toutefois, cette hypothèse elle-même soulève toutes sortes de questions : comment agir de l’extérieur avec efficacité pour favoriser une mutation interne du régime ? Après l’élimination de Qassem Solemani en janvier 2020 puis l’élimination de nombreux dirigeants des Gardiens de la Révolution en juin par Israël, où se trouve actuellement "l'alternative bottée" au pouvoir religieux ? Quelle garantie qu’un nouveau régime issu de l’ancien, par exemple autour de l’actuel président du Majlij, Mohammad Ghalibaf, se montrerait plus disposé à collaborer avec les États-Unis ?Scénarios privilégiésRevenons pour finir à notre point de départ : les chances sont élevées d’une action de force américaine. Nous privilégierons pour notre part deux scénarios :Une opération d’envergure, plus vaste qu’en juin, couvrant la plupart des missions évoqués plus haut, mais orientée quand même principalement, au moins en termes d’affichage, sur la dimension nucléaire : outre une flambée d’actions militaires régionales, les conséquences peuvent aussi bien plonger le pays dans le chaos que laisser le régime intact, l’hypothèse d’un "changement de régime dans le régime" n’étant pas la plus probable ; cependant, en mettant en avant l’objectif de désarmement nucléaire, le président Trump pourrait assez rapidement mettre fin à l’opération en proclamant "mission accomplie" ;Une escalade progressive, les décideurs américains passant d’un objectif à l’autre dans ceux que nous avons évoqués, dans l’espoir que les dirigeants de la République islamique "craquent" à un moment donné : ce serait une stratégie risquée car, compte tenu de la résilience du régime et de sa capacité de nuisance régionale comme de répression interne, la "maîtrise de l’escalade" représenterait pour les Américains un défi redoutable.N’écartons pas cependant un "scénario positif" : une baisse des exigences du côté des Américains et des décisions courageuses du côté des dirigeants iraniens permettent un règlement négocié.N’écartons pas cependant un "scénario positif" : une baisse des exigences du côté des Américains et des décisions courageuses du côté des dirigeants iraniens permettent un règlement négocié. Que resterait-il alors des espoirs d’un peuple qui, dans sa grande majorité, n’a plus désormais que haine et mépris pour le régime en place ? On doit souhaiter naturellement qu’Iraniens et Américains trouvent un accord, tout en étant conscient du dilemme dramatique auquel est confronté le peuple iranien : s’il n’y a pas d’accord entre Téhéran et Washington, l’Iran risque de plonger dans une guerre civile ; en cas d’accord, le régime peut reprendre la main et poursuivre son oppression.S’il n’y a pas d’accord entre Téhéran et Washington, l’Iran risque de plonger dans une guerre civile ; en cas d’accord, le régime peut reprendre la main et poursuivre son oppression.Cela nous amène à l’attitude des Européens : il nous semble que, dans les positions qu’ils sont amenés à prendre, ceux-ci doivent toujours avoir à l’esprit le sort du peuple iranien. À cet égard, Marc Semo n’a pas tort de suggérer dans Challenges que la norme de la "responsabilité de protéger", consacrée par l’Assemblée Générale des Nations unies en 2005, mais contestée en raison de la mise en œuvre qui en a été faite en Libye, trouverait là un point d’application difficilement réfutable. Les Européens pourraient en déduire dès maintenant, et comme première démarche, la demande qu’une enquête internationale, sous les auspices de l’ONU, soit diligentée pour faire toute la lumière sur l’ampleur et les circonstances des massacres qui endeuillent ce grand pays mais aussi tous les hommes et toutes les femmes de cœur dans le monde.Copyright image : Atta KENARE / AFP L’ambassade américaine à Téhéran, le 1er février 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 21/01/2026 Quel avenir pour le mouvement démocratique iranien Reza Pirzadeh 15/01/2026 Soulèvement en Iran : vers la chute du régime ? Farid Vahid