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Spitzenkandidaten : ces têtes de liste dont on parle si peu

Entretien avec Morgan Guérin

INTERVIEW - 21 Mai 2019

Tandis qu’au sein des vingt-huit Etats membres la campagne pour les élections européennes bat son plein, les principaux candidats pour le poste de Président de la Commission européenne se sont opposés à trois reprises, à l’occasion de débats télévisés. Ceux que l’on appelle désormais les Spitzenkandidaten ont ainsi pu défendre les programmes politiques des groupes parlementaires qu’ils représentent. Morgan Guérin, spécialiste des questions européennes de l’Institut Montaigne, analyse pour nous les principaux enjeux de ces différents débats.

Comment faut-il analyser les différents débats organisés entre les Spitzenkandidaten ces dernières semaines ?

La première remarque que l’on peut faire est que ces trois débats* n’ont pas fait l’objet d’un traitement médiatique important au sein des différents États membres. Les candidats sont peu connus des opinions publiques nationales, les groupes parlementaires qu’ils représentent le sont tout autant et les discussions qui ont eu lieu n’ont que peu d’impact sur les intentions de vote et, vraisemblablement, sur les comportements électoraux. 

De plus, certains partis n’ont pas désigné un unique candidat et tous n’ont pas été représentés à chacun des trois débats, illustrant un processus démocratique encore instable et peu lisible. On peut également remarquer que certains États membres ou régions européennes sont surreprésentés, tandis que d’autres sont parfaitement absents. L’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas concentrent les candidats des principaux groupes parlementaires, tandis que les Etats du Sud de l’Europe, les pays baltes, l’Europe orientale et même la France ou l’Italie sont complètement absents.

Certains États membres ou régions européennes sont surreprésentés, tandis que d’autres sont parfaitement absents.

On remarque également que les Spitzenkandidaten sont, dans leur grande majorité, des professionnels des institutions européennes. Margrethe Vestager et Frans Timmermans sont actuellement commissaires européens et les autres candidats siègent pour la plupart au Parlement de Strasbourg. Malgré leur volonté de ne pas être trop techniques et d’exprimer des idées politiques concrètes et proches des attentes des citoyens européens, leurs analyses et positions reflètent en grande partie les discussions qui se sont tenues ces cinq dernières années à Bruxelles, parfois éloignées des débats politiques qui se tiennent au sein des États membres. 

Une comparaison avec les débats qui ont pu avoir lieu entre les têtes de listes en France est ainsi éclairante. Au sein de l’Hexagone, les candidats se sont avant tout opposés sur leur vision de la France en Europe, du fonctionnement de l’UE et de ses blocages actuels, tandis qu’au niveau européen, les discussions concernent avant tout les limites supposées des politiques menées par l’Union. Cette différence criante dans les thèmes et les approches explique en partie le peu d’intérêt des citoyens pour le processus en cours de nomination du prochain président de la Commission européenne. 

L’organisation de ces débats, le minutage des temps de parole, le respect de ceux-ci par les candidats ajoutent également au déficit d’incarnation et peuvent donner l’impression d’une vie politique édulcorée. Les candidats ont très rarement le temps suffisant pour exprimer un raisonnement structuré et beaucoup de leurs prises de parole sonnent plus comme des slogans que comme un véritable programme fondé sur une analyse de la situation et sur une vision stratégique. Le peu d’interactions des candidats entre eux empêche le spectateur de se faire une idée du caractère et de la personnalité de ces femmes et hommes politiques. S’ajoute à cela le fait que les candidats prennent le soin de gommer de leur discours toute caractéristique propre aux cultures et intérêts nationaux, comme il est de coutume pour un responsable politique européen.

Que faut-il retenir des divergences politiques entre les différents candidats ?

Le fait marquant de ces débats est sans aucun doute la place prépondérante qu’occupent les questions climatiques et environnementales. Tous les candidats ont souhaité insister grandement sur l’impérieuse nécessité d’agir vite et efficacement dans ces domaines, faisant écho aux récents mouvements citoyens sur ces sujets. Il peut en ressortir une impression de surenchère. Le principal clivage politique sur cette question oppose les partisans de politiques climatiques et environnementales intégrant un objectif important de justice sociale et de redistribution (notamment représentés par les Verts, les libéraux et les socialistes), tandis que les partis conservateurs et notamment le PPE mettent en avant la nécessité d’une approche graduelle afin de limiter les possibles impacts négatifs de telles politiques sur la compétitivité du continent et de ses entreprises.

Les questions économiques et sociales ont également occupé une place de choix dans les discussions. Il est intéressant de constater que le débat sur ces enjeux s’inscrit toujours pleinement dans la continuité de la crise financière, de la crise de la zone euro et des politiques d’austérité qui ont été mises en œuvre dans différents pays. Malgré l’absence de candidat de nationalité française, l’analyse du mouvement des Gilets jaunes a été très présente, laissant à penser que celui-ci a pu être perçu comme un cri d’alarme explicable ou comme la conséquence d’une montée des inégalités et d’une paupérisation d’une partie importante des populations.

Le fait marquant de ces débats est sans aucun doute la place prépondérante qu’occupent les questions climatiques et environnementales.

S’agissant d’un scrutin réunissant les 28 États membres de l’UE, intégrant ainsi des candidats ressortissants de pays n’ayant pas adopté la monnaie unique, l’analyse du fonctionnement institutionnel de l’euro, des politiques monétaires et des politiques économiques menées pour répondre à la crise de la zone euro est souvent injustement escamotée au regard de l'importance de ces questions dans la prospérité économique des principaux États membres. Enfin, la nécessité d’une taxation effective des géants américains et chinois du numérique semble faire consensus entre les différents candidats, conformément au souhait des opinions publiques. Sur ce point, on constate qu’à une exception près, l’opposition du Conseil européen sur cette question n’a pas fait l’objet de débat ou d’analyse, illustrant la difficile traduction politique des jeux institutionnels européens, que les opinions publiques ne parviennent pas encore à saisir pleinement. 

Conformément aux résultats de la grande majorité des sondages paneuropéens, les enjeux migratoires ont été longuement traités. Thème principal d’un grand nombre de mouvements et gouvernements de droite eurosceptique depuis la crise de 2015, les migrations sont en effet devenues en quelques années le sujet le plus clivant de la vie politique européenne. Le responsable tchèque Jan Zahradil a porté la voix du groupe ECR et a exprimé la forte opposition de son parti au mécanisme de redistribution obligatoire des demandeurs d’asile décidé en 2015. Suivant la logique de cette politique, la plupart des autres candidats ont appelé à une plus forte solidarité entre Etats membres, ce qui semble toujours peu réaliste du fait de l’opposition de nombreuses capitales. 

La place de l’Union dans le monde et les priorités de sa politique étrangère ont également été débattues. Ici, les relations transatlantiques et la politique à mener avec la Russie concentrent les débats alors que la stratégie à mener avec le voisinage de l’UE - pourtant de première importance au regard du nombre croissant de crises - ainsi que la relation avec la Chine passent au second plan. On peut également regretter le peu de temps consacré à la menace terroriste ou aux politiques industrielles et budgétaires en matière de défense. Dans ces différents domaines, l’absence d’un candidat français, par nature plus sensible à ces questions, s’est ainsi faite sentir.

Dès lors, comment voyez-vous évoluer la vie politique européenne au cours des cinq prochaines années ?

Le processus de Spitzenkandidaten n’est pas encore pleinement établi dans le fonctionnement institutionnel de l’UE. Le président de la République française et la chancelière allemande y sont notamment opposés. Pour le chef d’État français, ce processus doit être la conséquence de l’existence de véritables listes transnationales pour le Parlement européen : or, ce projet de modification des règles électorales a été avorté malgré le soutien de Paris. Aussi, il est tout à fait possible qu’aucun des candidats présents à ces débats ne soit demain le président de la Commission européenne. Le Conseil européen et le Parlement partageront cette décision qui interviendra, à n’en pas douter, après de complexes tractations et négociations, notamment entre la France et l’Allemagne. L’existence même de cette incertitude a rendu l’exercice de ces débats quelque peu artificiel, et l’on comprend mieux que ces derniers n’aient pas l’impact escompté. 

Les projections actuelles pour le futur Parlement européen ne semblent pas remettre en cause profondément les équilibres politiques actuels. L’émergence de nouveaux partis au Parlement, à commencer par La République en marche, ne paraît pas suffire à imposer une complète recomposition des groupes parlementaires européens. A en croire les sondages, le futur Parlement devrait toutefois être plus morcelé encore que l’actuel et le futur président de la Commission pourrait être le représentant d’une alliance de groupes parlementaires.

Il est certain que la vie politique européenne continuera d’évoluer grandement au cours des cinq prochaines années, au rythme des élections nationales et des multiples crises.

La prochaine Commission européenne devra composer avec un paysage politique européen toujours plus complexe et instable, et où les forces politiques non traditionnelles (à gauche comme à droite du Parlement) devraient sortir renforcées des élections. Peu à peu, ces nouvelles forces parviennent à modifier durablement les débats publics, à imposer des thèmes et, in fine, ont une influence certaine sur les narratifs utilisés par les principaux responsables politiques. 

Il est certain que la vie politique européenne continuera d’évoluer grandement au cours des cinq prochaines années, au rythme des élections nationales et des multiples crises. Plusieurs phénomènes pourraient notamment influencer notre histoire politique contemporaine : absence d’élus et de responsables britanniques au sein des institutions européennes, multiplication des alliances régionales entre États membres (à l’image du groupe de Visegrád ou de la nouvelle ligue hanséatique) mais aussi possible délitement grandissant de la relation franco-allemande. Comme ce fut le cas par le passé, la Commission européenne et son Président continueront de redoubler d’efforts pour défendre l’unité européenne. Il est malheureusement peu probable que cette institution puisse peser véritablement à deux niveaux : le débat public d’une part, et les relations politiques (je dirais même diplomatiques) entre États membres d’autre part. 

 

*Le "Maastricht Debate 2019", organisé par Politico le 29 avril 2019, regroupait les candidats suivants : Bas Eickhout (European Green Party), Frans Timmermans (Party of European Socialists), Violeta Tomić (Party of the European Left), Guy Verhofstadt (Alliance of Liberals and Democrats for Europe), Jan Zahradil (Alliance of Conservatives and Reformists in Europe). 

Le 2 mai, l’Institut universitaire européen de Florence et le Financial Times organisaient un nouveau débat, dans la cité toscane, autour de : Ska Keller (European Green Party), Frans Timmermans, Guy Verhofstadt, Manfred Weber (European People’s Party). 

Enfin, le dernier débat s’est tenu le 15 mai, dans l’hémicycle du Parlement européen, entre les candidats suivants : Nico Cué (Party of the European Left), Ska Keller, Frans Timmermans, Margrethe Vestager (Alliance of Liberals and Democrats for Europe), Manfred Weber, Jan Zahradil.

 

Copyright : Aris Oikonomou / AFP

 

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