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Entre Israël et le groupe de Visegrád : La valse des démocraties illibérales

Trois questions à Dominique Moïsi

INTERVIEW - 28 Février 2019

Au carrefour de contextes politiques très denses et d’une Histoire lourde, le sommet réunissant les membres du Groupe de Visegrád à Jérusalem aurait eu une haute dimension symbolique. Il n’a finalement pas eu lieu dans le format prévu, du fait d’un nouvel incident diplomatique entre Israël et la Pologne : une déclaration du Premier ministre Israélien Benyamin Netanyahou a mis le feu aux poudres. Comment interpréter ce nouveau conflit entre la Pologne et Israël ? Quels enjeux politiques et stratégiques en ressortent ? Dominique Moïsi, conseiller spécial géopolitique pour l’Institut Montaigne, répond à nos questions.

Pourquoi le sommet de Jérusalem n'a-t-il pas eu lieu, et quelles sont les conséquences de cette annulation ?

L’incident diplomatique significatif et symbolique qui a eu lieu s’inscrit dans une histoire très longue et dans des préoccupations de politique intérieure immédiates. Histoire très longue d’abord, quand l’on considère le rôle polonais dans la Shoah : si Auschwitz et beaucoup d’autres camps se trouvaient bien en Pologne, ils étaient gérés par des Allemands et non par des Polonais. Pour les Polonais, la Pologne comme les Juifs ont été victimes d’Hitler. Au niveau quantitatif, plus de trois millions de Juifs polonais et trois millions de Polonais ont été tués.

Israël voit dans les pays du V4 (Pologne, Hongrie, République Tchèque et Slovaquie) un levier pour contrecarrer les pressions européennes anti-israéliennes sur le conflit israélo-palestinien.

Ensuite, il y a la question de la distinction chez les Polonais sur la question de ceux qui ont joué un rôle dans la Shoah. Si des Polonais se sont livrés à des actes antisémites durant cette période, ce sont "des" Polonais et non "les" Polonais. Or, la base de l’incident est là, une confusion sur la phrase prononcée par Benyamin Netanyahou et rapportée par les médias israéliens, selon qui le Premier ministre aurait dit "les" Polonais et non "des" Polonais, ce qu’il a nié par la suite.

Au-delà de cela, la grande question est qu'Israël voit dans les pays du pacte de Visegrád des pays qui lui sont plus favorables que la majorité des pays de l’Union européenne sur la question des Palestiniens. Les quatre pays du groupe de Visegrád ont des positions très proches d'Israël car très proches de celles des Etats-Unis, et ce sont les pays les plus proches des Etats-Unis car ce sont ceux qui ont le plus peur de la Russie. Cela est très clair pour la Pologne, un peu moins pour la Slovaquie et la République Tchèque, un peu moins encore pour la Hongrie. Mais Israël voit dans ces pays un levier pour contrecarrer les pressions européennes anti-israéliennes sur le conflit israélo-palestinien. C’est une manière aussi pour le V4 (Pologne, Hongrie, République Tchèque et Slovaquie) de dire : "nous sommes de bons Européens". C’est, enfin, un paradoxe car Israël se rapproche de ces pays alors qu’ils ont le plus haut niveau d’antisémitisme. Tous ces pays flirtent donc avec la démocratie illibérale, comme pour dire : "démocraties illibérales, tendez-vous la main".

Peut-on s'attendre à un apaisement rapide de ces tensions par l'entremise de puissances étrangères ?

Deux pays peuvent jouer. Les Etats-Unis, d’abord, ne veulent pas voir deux de leurs alliés se disputer, et Varsovie et Jérusalem sont toutes deux proches des Américains. D’ailleurs, les Polonais ont demandé une base militaire américaine en Pologne sans même qu’il n’y ait de concertation avec les Européens. Les Russes ensuite, car il n’est pas certain qu’ils aient un quelconque intérêt à l’aggravation des tensions. Les Russes, au fond, ont et veulent des liens forts avec Israël, et Netanyahou visite d’ailleurs plus souvent Moscou que Jérusalem.

De l’autre côté, chez les Européens, certains - dont le V4 - sont des alliés inconditionnels d’Israël, tandis que d’autres sont très proches d’Israël mais demeurent très critiques vis-à-vis de son gouvernement. C’est le cas de la France et de l’Allemagne, avec néanmoins une plus grande difficulté pour ces derniers compte tenu de leur Histoire.

Je ne pense pas qu’il y ait, au fond, une réelle évolution de la position de la France. La diplomatie française met toujours l’accent sur le conflit israélo-palestinien, et le Quai d’Orsay considère que même si elle ne figure pas en tête de l’agenda diplomatique des nations, cette question est essentielle car rien ne peut être réglé dans la région sans elle. La sécurité d’Israël dépend donc de sa légitimité, qui elle-même dépend de l’entente avec les Palestiniens. C’est la position de la France, et, dans un autre registre, celle que défendait le romancier Amos Oz pour qui la clé de la paix était l’existence d’un État palestinien aux côtés d’Israël.

Quels signaux cet incident renvoie-t-il concernant la situation politique intérieure en Israël ?

Il faut garder à l’esprit le fait que les deux pays approchent de périodes électorales : le 9 avril pour Israël, et à l’Automne pour la Pologne. Les deux gouvernements sont donc en campagne sur cette question et ont intérêt à rallier leur électorat. Il y a donc des calculs de politique intérieure. L’apaisement ou le non-apaisement sera en partie fonction des élections israéliennes.

Si Netanyahou l’emporte avec une coalition encore plus à droite que celle qui est la sienne aujourd’hui, ce sera avec la participation, qui choque tout le monde y compris les américains, de ce que les Anglo-saxons appellent le Jewish Power, descendants indirects du groupuscule d'extrême droite du rabbin Kahane assassiné en 1990. Il ne s’agit pas seulement d’un parti religieux, c’est un parti raciste, anti-arabes et anti-musulman, une honte pour la démocratie israélienne.

L’apaisement ou le non-apaisement sera en partie fonction des élections israéliennes.

Pourquoi fait-il cela ? Car il se sent menacé, un peu comme Donald Trump se sent menacé aux Etats-Unis : par les juges qui risquent de l’accuser de corruption. Or, en Israël, on ne plaisante pas avec cette question. Ce que l’on reproche à Benyamin Netanyahou est passible de prison, comme le rappelle l’épisode d’Ehud Olmert. En face de lui se trouve la coalition "Blanc Bleu", et le résultat final est très difficile à prévoir. Pour le moment, Netanyahou est second derrière ce vote modéré, plutôt centre-gauche, qui a des réponses à toutes les questions censées, avec un homme charismatique, Benny Gantz, ancien chef d’état-major, qui a une aura et une envergure importantes. Netanyahou pourrait rester au pouvoir avec une coalition d’extrême droite plus importante que les centristes, auxquels se rallieraient les Arabes. La question est de savoir si la victoire de Netanyahou rendra plus facile ou pas les pressions sur le pays. Toutefois, si Gantz l’emporte, il apaisera les tensions. Il est d’ailleurs déjà critique vis-à-vis de la diplomatie israélienne, et qualifie de bourde le fait qu’ils aient gâché le succès hautement symbolique d’un sommet de Visegrád à Jérusalem.

 

Copyright : Ariel Schalit / POOL / AFP

 

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