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Europe / Monde

L'Asie sonne le renouveau des grandes alliances

BLOG - 19 Novembre 2018

L'Inde et le Japon annoncent leur volonté de créer un "front démocratique uni". Ce qui les rapproche ? Une peur commune de la Chine, qui n'est pas sans rappeler cette peur de la Russie qui, autrefois, structura l'Occident.

Les alliances seraient-elles prises plus au sérieux désormais, à l'est dans le monde indo-pacifique, qu'à l'ouest dans l'espace transatlantique ?

Alors que Donald Trump envoie ses tweets rageurs dont il a le secret, à l'encontre de la France et de son président, les Premiers ministres indien et japonais, Narendra Modi et Shinzo Abe, affichent l'étroitesse de leurs relations bilatérales. Au moment où le monde occidental affiche ses divisions sur l'essentiel, Indiens et Japonais entendent créer un "front démocratique uni" pour faire face à la montée des ambitions impériales de la Chine.

L'exemple franco-allemand

Il n'y a pas si longtemps encore, pourtant, les Asiatiques enviaient la solidité de l'Alliance atlantique. À leurs yeux, le concept d'Occident avait une réalité, que le monde asiatique ne possédait pas. Le mot "asiatique" lui-même n'était-il pas une invention occidentale ? Ils s'émerveillaient - tout particulièrement les Japonais - du processus de réconciliation intervenu entre Européens, symbolisé par l'existence du couple franco-allemand. "Comment avez-vous fait ?" nous demandaient-ils. Ils voulaient connaître nos recettes et s'en inspirer. Comment transposer en Asie le processus de réconciliation et "la géographie des valeurs" qui constituaient les fondements de l'Union européenne et de l'Alliance atlantique ? Au temps de la guerre froide, l'Occident existait d'autant plus que la menace soviétique était claire et immédiate.

Au moment où le monde occidental affiche ses divisions sur l'essentiel, Indiens et Japonais entendent créer un "front démocratique uni" pour faire face à la montée des ambitions impériales de la Chine.

Aujourd'hui par contre l'existence de la menace russe et les moyens d'y faire face divisent plus les Occidentaux entre eux qu'ils ne les rapprochent. Pour les Britanniques, elle constitue une priorité absolue. Pour les Français elle ne vient qu'après la menace terroriste. Pour les Italiens elle n'existe pas, ou si peu. Pour les Etats-Unis la menace chinoise a clairement pris le dessus sur la menace russe. On retrouve les mêmes différences à l'est de l'Europe. La Pologne donne une telle priorité à la menace de Moscou qu'elle prie les Etats-Unis d'installer une base américaine sur son territoire. Et elle le fait sans consultation préalable avec l'Union européenne. La Hongrie sur ce sujet - et ce n'est pas un accident - a des positions proches de celles de l'Italie. Il y a une composante pro-russe dans les mouvements populistes d'Orban à Salvini.

Destinée commune

Confusion et division en Occident, simplicité et clarté en Extrême-Orient ? La formule est sans doute excessive, mais elle traduit un processus sinon une réalité. Aujourd'hui l'Inde et le Japon mettent l'accent sur l'existence entre leurs deux pays d'une sécurité, d'une prospérité, d'une destinée commune. La clef de la réconciliation franco-allemande d'après-guerre a été l'existence d'une forme d'équilibre entre les deux pays. L'aiguillon en a été la menace soviétique. Les Etats-Unis, animés alors par une générosité éclairée, portaient les deux pays sur les fonts baptismaux de leur rapprochement. En 1953, John Foster Dulles, alors secrétaire d'Etat du président Eisenhower, menaçait Paris d'une "révision déchirante" des engagements de sécurité des Etats-Unis à l'égard de l'Europe, si elle ne progressait pas sur la voie de la Communauté européenne de défense (la CED) qui finalement ne vit pas le jour. Les Français préférèrent une armée allemande au sein de l'Otan plutôt que des soldats allemands au sein d'une armée européenne.

Faire face à la menace chinoise

En Asie aujourd'hui, dans la relation entre le Japon et l'Inde, il y a des différences majeures et une ressemblance essentielle avec la relation franco-allemande. Il n'y a pas une culture commune, une religion commune, de drames communs comme dans le cas franco-allemand. Traditionnellement le Japon - on le retrouve dans les romans de Mishima - regardait de haut l'"Asie humide". Il y a pourtant entre ces deux pays un point commun fondamental, au-delà de la perception de la menace chinoise : un sens d'équilibre entre eux.

Le Japon, la troisième puissance économique mondiale, est bien sûr une démocratie libérale classique à la population vieillissante. L'Inde est un géant démographique sur le point de dépasser la Chine en nombres d'habitants. C'est aussi une démocratie illibérale, qui avec  son taux de corruption élevé ne connaît guère plus l'Etat de droit que la Chine. Ce sont enfin deux pays mus par un nationalisme fort, de nature religieuse dans le cas de l'Inde. Mais ce qui les unit avant tout, c'est une peur commune de la Chine. Et le sentiment en dépit de leurs différences d'être des "égaux". Pour équilibrer la Chine, l'Inde et le Japon peuvent aussi compter sur l'appui des autres démocraties de la région, comme l'Australie et l'Indonésie. Surtout - contrairement à ce qui semble être le cas en Europe - l'Amérique s'implique sérieusement en Asie.

Entre l'Inde et le Japon, un point commun fondamental, au-delà de la perception de la menace chinoise : un sens d'équilibre entre eux.

Trump impliqué

Donald Trump peut donner l'impression de dire et de faire n'importe quoi, il prend la menace chinoise au sérieux. En Asie, il semble accepter le fait qu'il peut avoir besoin d'alliés. L'expression "l'Amérique d'abord" s'applique partout. La formule "l'Amérique seule" est plus perceptible à l'encontre des pays occidentaux que des pays asiatiques. À tort ou à raison, tout se passe comme si Washington, ne prenant pas pleinement au sérieux la menace russe, ne prenait pas non plus au sérieux l'Europe. On peut certes arriver à la conclusion inverse et affirmer que les propos désobligeants de Donald Trump à l'égard de "l'armée européenne" sont la preuve que pour la première fois l'Amérique prend notre volonté de défense au sérieux et ne considère plus que nous sommes "de Vénus", plutôt que "de Mars", comme l'écrivait il y a quinze ans Roger Kagan.

Le fait est que sur ce sujet l'Amérique est parfaitement contradictoire. Elle affirme avec force que "l'Europe doit payer pour sa défense", comme on disait hier "l'Allemagne paiera". Mais elle ne veut pas en réalité d'un pilier européen de sécurité ni à côté ni même en fait à l'intérieur de l'Otan. Elle ne regarde pas l'Europe comme un égal, ni réel ni potentiel, contrairement à la manière dont les nouveaux alliés asiatiques, le Japon et l'Inde, se considèrent réciproquement.

Or, le respect et l'équilibre sont pour toute alliance la clef du succès... avec, ne l'oublions pas, la perception d'une menace commune.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 16/11/18).

 

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