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Face à l’épidémie, les conditions d’une action collective

BLOG - 26 Octobre 2020

Huit jours après l’intervention du président de la République annonçant l’instauration du couvre-feu dans huit grandes villes françaises, le Premier ministre a pris la parole, jeudi 22 octobre, pour annoncer une dégradation notable de la situation dans la plus grande partie du territoire national, et l’extension de mesures de couvre-feu à 54 départements, ainsi que la Polynésie française. Avec, dans tous les esprits, le spectre d’un reconfinement partiel ou total du pays, et tous les risques de crise économique, sociale, voire politique, qu’il impliquerait. 

Au moment même où Jean Castex prenait la parole, entouré de plusieurs ministres et d’un médecin, France Info et Le Figaro dévoilaient un sondage Odoxa-Dentsu sur le niveau de défiance des Français envers le gouvernement. Basé sur une comparaison de cinq pays européens, ainsi que de la Chine, des États-Unis et de l’Inde, il montre un niveau de défiance des Français comparable seulement à celui de nos voisins ibériques : une grande majorité de nos concitoyens (64 %) ne font pas confiance à leur gouvernement, alors que ce chiffre atteint en moyenne 40 % des habitants des autres pays. Nous nous situons aussi 27 points au-dessus du niveau de l’Allemagne et 15 points au-dessus de celui de l’Italie. 

Cette situation doit nous inquiéter alors que notre pays se trouvera bientôt, de toute évidence, devant des choix particulièrement difficiles. Mais elle n’est pas une fatalité, et derrière les annonces gouvernementales, on discerne nombre d’éléments de nature à poser les bases d’une gestion de crise plus collective qu’au printemps. 

Une nouvelle transparence de la donnée 

On retiendra bien sûr de l’exercice de communication gouvernemental l’annonce du lancement d’une nouvelle version de l’application de traçage, devenue "TousAntiCovid". Outre la qualité de l’expérience utilisateur, son intérêt vient de la logique de partage de l’information qu’elle promet de mettre en œuvre : au partage volontaire et contrôlé de certaines de ses données par l’utilisateur de l’application répond le partage de la donnée sanitaire publique à des fins de prévention, d’information et de mobilisation, puisque chacun devrait avoir accès, dans les jours qui viennent, aux chiffres relatifs au virus dans sa commune. Une fonctionnalité mise en place dès le début de la crise sanitaire dans un pays comme Taiwan, mais qui, jusque très récemment, apparaissait inimaginable en France, où les maires eux-mêmes, dans certains départements, se voyaient encore refuser un accès systématique à ces données.

Désormais, nous avons tous le même niveau d’information, et les seules limites sont celles du secret statistique et médical. 

Ce changement majeur de doctrine en matière de partage de la donnée sanitaire était annoncé dès le 21 octobre par la mise à disposition, sur le site de Santé Publique France, des données relatives à l’épidémie à l’échelle communale, et même à l’échelle de l’IRIS, un découpage infra-communal défini par l’Insee regroupant environ 2 000 habitants, soit la maille la plus fine qu’on puisse définir sans remettre en cause le secret statistique.

Réclamée par les chercheurs comme par les élus depuis des mois, cette mise à disposition correspond également à une attente des citoyens : dès le lendemain de la mise à disposition de ces données à l’échelle locale, le site était saturé

Bien sûr, ces données restent largement imparfaites, le taux d’incidence n’étant calculé qu’à partir des tests effectués, et ne reflètent donc que partiellement la circulation réelle du virus. Mais ce changement de doctrine n’en reste pas moins un signal important adressé à l’ensemble des acteurs de la lutte sanitaire, c’est-à-dire nous tous : désormais, nous avons tous le même niveau d’information, et les seules limites sont celles du secret statistique et médical. 

La mobilisation des territoires 

Cet élément est essentiel, car c’est lui qui peut permettre de mobiliser pleinement l’ensemble des acteurs de la lutte contre la pandémie, à commencer par les acteurs locaux, dont Jean Castex a souligné le rôle indispensable "dans la mise en œuvre des mesures de restrictions, mais aussi dans les indispensables actions de communication et de prévention, notamment vis-à-vis des publics vulnérables ou fragiles". Dans la plupart des métropoles frappées de plein fouet par le virus depuis le mois de septembre, la démarche de concertation et d’information, bien que parfois imparfaite ou incomplète, a amorcé une véritable mobilisation, et un recul de l’irresponsabilité politique, dans tous les sens du terme. 

Il reste à systématiser cette démarche, en encourageant une véritable révolution culturelle au sein des services de l’État, à commencer par les préfets : inclure les élus dans le cercle de la confiance, et convier les acteurs de la société civile à une réflexion collective qui place chacun devant ses responsabilités. Créer une dynamique collective ne signifie pas, pour l’État et ses représentants, abdiquer son rôle d’arbitre, et sa capacité à décider au nom de la nation, sur la totalité de son territoire. Les exemples espagnol, et dans une moindre mesure, allemand, montrent qu’un système de décision centralisé peut avoir des avantages décisifs. L’État n’affaiblit pas son autorité, mais la renforce, en ouvrant le cercle de la décision dont il reste le centre. 

Pourquoi, dès lors, ne pas structurer et donner à voir ce caractère collectif, conçu comme une chaîne de responsabilité où chaque élément compte, plutôt que comme une chaîne de commandement pyramidal ? Même si les présidents de régions n’ont encore que peu de responsabilités en matière sanitaire, un rendez-vous d’échange et d’information sur une base régulière avec le Premier ministre sur l’évolution de la crise ne permettrait-il pas d’élargir la base politique sur laquelle repose l’action publique pour faire face à la pandémie ?

Il n’est pas besoin que la France devienne un pays fédéral pour voir, sur l’estrade de la parole publique, des élus territoriaux illustrer la réalité d’une République en partage. 

On pourrait aussi imaginer que les associations d’élus, qui ont fait la preuve pendant la crise de leur réactivité, soient directement associées à la gestion de crise, les incitant par là-même à achever leur mue en véritables partenaires du gouvernement. Il n’est pas besoin que la France devienne un pays fédéral pour voir, sur l’estrade de la parole publique, des élus territoriaux illustrer la réalité d’une République en partage. 

Quel rôle pour la société civile ? 

Au-delà des collectivités locales, c’est l’ensemble des acteurs de la société civile qu’il faut aujourd’hui impliquer directement dans l’effort immense qui attend la nation. Même si le gouvernement, par la voix de Cédric O, souligne que "chacun de nous doit être un acteur de la lutte contre le virus", cette responsabilité est encore limitée, dans le discours gouvernemental, au respect des gestes barrière, incluant désormais le téléchargement de la nouvelle application numérique. L’urgence est aujourd’hui d’élargir cette conception de la participation citoyenne, pour susciter l’adhésion et inspirer la confiance. 

Ainsi, évoquant la nouvelle application de traçage, Cédric O a tenu à préciser qu’elle n’était "pas un outil pour le gouvernement. Elle est un outil collectif, très largement soutenu par la communauté médicale".

Beaucoup de nos concitoyens ont plus à offrir que leur discipline et leur vigilance, aussi indispensables soient-elles.

Le vrai levier d’adoption ne serait-il pas, plus que la pression des blouses blanches, l’implication des acteurs du monde numérique associés au projet en amont ? Ce sera sans doute l’un des enjeux majeurs de la campagne de communication que le gouvernement ne manquera pas de lancer pour développer l’adoption massive de l’application au sein de la population. Elle pourra utilement s’inspirer de celle que la ministère de la Santé vient de lancer en faveur du numérique éthique en santé, s’appuyant sur une large coalition de partenaires. 

Programmeurs, entrepreneurs, scientifiques, communicants, ou tout simplement Français vivant à l’étranger… Beaucoup de nos concitoyens ont plus à offrir que leur discipline et leur vigilance, aussi indispensables soient-elles. Des cartes de Guillaume Rozier aux "heatmaps" de Germain Forestier, ce sont des initiatives individuelles qui permettent aujourd’hui de visualiser les données essentielles pour comprendre l’évolution de l’épidémie.

Depuis le mois de mars, les dizaines de milliers d’acteurs de la crise, au sein des entreprises comme au sein des associations, ont fait preuve de plus que de discipline ou même de dévouement : ils ont fait preuve d’intelligence. 

En parallèle des canaux institutionnels, les réseaux sociaux structurent aujourd’hui cette intelligence collective qui agrège remontée des informations de terrain, partage des expertises, analyse des expériences étrangères, capacité d’action rapide (comme pour les réseaux de makers), et impact médiatique et politique. C’est ainsi que la twittosphère avait imposé l’annonce puis la mise en œuvre de l’obligation du port du masque en lieu clos au mois de juillet. De même, répondant à la question qui lui était posée sur l’intérêt d’une démarche de traçage "à la japonaise", destinée à rechercher l’origine de la contamination, Olivier Véran réagissait en fait à des analyses issues des réseaux sociaux, avant d’être reprises par la sphère journalistique. 

Ne serait-il pas temps de remplacer ce face-à-face entre l’intelligence institutionnelle et l’intelligence citoyenne par un travail collectif permettant l’émergence des idées nouvelles dont nous avons besoin pour inventer notre réponse au virus, pour reprendre enfin l’initiative, retrouver une capacité d’anticipation qui nous fait tant défaut aujourd’hui ? L’urgence est aussi de faire remonter au plus vite les réflexions issues du terrain, de la part d’acteurs locaux, publics ou privés, qui ont fait la preuve de leur intelligence des situations pendant la première partie de la crise, mais dont les idées restent prises dans les filtres des hiérarchies et des statuts. C’est cette intelligence du terrain qui pourrait aussi nous donner la force de nous mettre en face du réel, et de reconnaître l’échec de certains de nos dispositifs pour mieux les redéployer. 

L’urgence interministérielle 

Or, la condition de la cristallisation de cette intelligence collective, c’est l’identification du lieu où l’État pense pour pouvoir décider. Existe-t-il au sein du gouvernement une vraie cellule dédiée à la crise, permettant de coordonner l’ensemble des actions menées sur le terrain, de traiter le maximum d’informations pour vérifier la pertinence de la stratégie et éventuellement l’adapter ? La fusion des cellules interministérielles de crise, sous l’égide du préfet Denis Robin, a en partie clarifié le dispositif opérationnel, mais pas le dispositif stratégique. 

La description, hier, du circuit de la décision politique par Olivier Véran, évoquant les décisions prises par le président de la République en Conseil de défense sanitaire, à partir de propositions qui "sont faites sur la base de propositions qui elles-mêmes émanent de la communauté scientifique", illustre involontairement ce qui est sans doute aujourd’hui le plus grand obstacle à une gestion stratégique de la crise pandémique : l’absence d’un lieu pour penser une crise mondiale et multiforme, qui engage le destin même de la nation, et préparer des décisions issues d’une discussion informée, contradictoire, engageant des acteurs multiples qui apportent à la décision collective le poids de leurs responsabilités. 

L’hôtel Matignon est devenu, ces dernières années, le lieu d’un contrôle de plus en plus étroit sur les actions ministérielles. Il doit devenir un lieu où penser et agir en commun. 

Si cette absence perdure neuf mois après le début de la crise pandémique, c'est qu’elle provient d’un défaut structurel du système politico-administratif français : la difficulté à organiser un véritable travail interministériel, au-delà du rituel des réunions interministérielles (RIM) et de la quête de l’arbitrage favorable gravé dans le "bleu de Matignon".

Un virus qui frappe les salariés du secteur privé comme les agents de l’État, qui voyage dans les transports en commun, qui s’échange dans les salles de classes et les amphithéâtres d’universités comme dans les restaurants et les bars peut-il être combattu sans un travail transversal mené à la fois sur un niveau stratégique et sur un niveau opérationnel ? 

La gestion d’une crise longue, complexe, impliquant une large partie de l’action gouvernementale, mais ne devant pas monopoliser l’ensemble de son action, met donc notre État devant un défi et une opportunité historiques. L’hôtel Matignon est devenu, ces dernières années, le lieu d’un contrôle de plus en plus étroit sur les actions ministérielles. Il doit devenir un lieu où penser et agir en commun, ouvrir l’État sur l’extérieur, intégrer des expertises nouvelles, être le destinataire des initiatives et des propositions, créer une communauté d’objectifs et de pratiques au sein de l’État, en dialogue avec la société civile et la communauté scientifique. Pour, in fine, servir de base à une décision politique nourrie de tous les éléments dont elle a besoin en temps de crise, et déclinée en une communication cohérente et unifiée, structurée non en fonction des périmètres ministériels, mais des messages à communiquer et des populations à toucher. 

Fixer le cap stratégique 

Enfin, le dernier élément essentiel à la restauration de la confiance paraît être la clarification de l’objectif stratégique poursuivi par la nation. Le triptyque "tester, alerter, protéger" est souvent présenté comme étant la stratégie du gouvernement, comme l’a encore fait Cédric O hier soir. En réalité, il s’agit d’une tactique de lutte contre le virus qui peut être mobilisée en vue d’objectifs très différents, allant d’un lissage de la courbe pour tendre vers l’immunité collective, à la suppression pure et simple du virus. L’expression souvent employée par le gouvernement, "vivre avec le virus", nourrit cette ambiguïté, tout comme la mention par Cédric O, hier, de l’objectif de "faciliter la vie quotidienne avec l’épidémie". 

Il s’agit, à n’en pas douter, de la mission du président de la République, dont le rôle n’est pas de se substituer à l’intelligence collective, mais de l’organiser, et de lui fixer un cap. Nul doute qu’il aura des décisions difficiles à prendre dans les semaines ou les mois qui viennent. S’il lui reviendra de décider seul, il lui incombe aussi de créer les conditions pour que nous puissions agir ensemble.

 

 

Copyright : Ludovic MARIN / POOL / AFP

 

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