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Confinement, déconfinement, reconfinement : retour à la case départ ?

Trois questions à Nicolas Bauquet

INTERVIEW - 22 Juillet 2020

Directeur des études à l’Institut Montaigne, Nicolas Bauquet a publié en juin dernier une note intitulée L’action publique face à la crise du Covid-19. À l’heure où les Français et les pouvoirs publics craignent une seconde vague, voire un reconfinement sous des modalités différentes, il revient sur ce qui a changé, ou pas, dans le dispositif sanitaire et politique de lutte contre la pandémie.

Alors que les semaines qui ont suivi le déconfinement ont été marquées par un recul net de l’épidémie sur le territoire, le débat fait rage sur le danger de voir une seconde vague frapper certaines régions du pays. Dispose-t-on maintenant de données suffisamment précises pour comprendre et agir face à un regain de l’épidémie et d’un dispositif de communication efficace ?

Ce qui a changé par rapport à la première période de la crise, c’est la qualité des données dont nous disposons pour suivre l’évolution du virus au sein de la population. C’est le fichier SIDEP qui constitue l’outil le plus précieux, parce qu’il permet de suivre en temps réel le nombre de tests effectués et leur résultat, permettant ainsi de remonter les chaînes de contamination, mais aussi de suivre au plus près la circulation du Covid-19.

De nouvelles données disponibles commencent également à donner une idée plus précise de la manière dont le virus frappe de manière différenciée en fonction notamment des contextes sociaux. Il nous manque néanmoins toujours une évaluation précise de la manière dont le virus a touché la population au cours de la première phase de la pandémie. L’enquête EpiCOV devrait apporter des données précieuses, mais les premiers résultats ne sont pas encore disponibles.

Sur le plan local, systématiser les conférences de presse conjointes de la préfecture et de l’Agence régionale de santé (ARS) [...] permettrait de clarifier la communication à l’échelle départementale et régionale.

Ce qui reste problématique, c’est l’interprétation de ces données et la communication qui les entoure. À qui se fier ? Quelle parole écouter ? Sur le plan local, systématiser les conférences de presse conjointes de la préfecture et de l’Agence régionale de santé (ARS), telle que celle qu’ont réalisée ensemble le 20 juillet le préfet du Finistère et le directeur départemental de l’ARS, permettrait de clarifier la communication à l’échelle départementale et régionale. Comme nous l’avons souligné dans la note consacrée à la gestion de la première partie de la crise, il est capital de partager un maximum d’information avec le public en considérant que, sauf exception, et dans le respect du secret médical, il a "le droit d’en connaître".

Au niveau national, force est de constater que les messages continuent d’arriver en ordre dispersé, avec des interventions médiatiques à tous les niveaux de responsabilité, depuis le chef de l’État le 14 juillet, jusqu’au directeur général de la Santé, en passant par le Premier ministre dans son discours de politique générale et le ministre de la Santé. Du côté médical, le Conseil scientifique semble s’être mis en retrait, mais son président continue d’intervenir régulièrement, dans la presse écrite comme à la télévision, sans qu’on sache si cette parole a une valeur institutionnelle ou devient celle d’un lanceur d’alerte.

Ce manque de clarté nourrit les incertitudes et les inquiétudes et pourrait se révéler très problématique en cas de reprise épidémique forte. Une nouvelle situation de crise serait sans doute plus facile à gérer avec une forte concentration de la communication sur deux émetteurs clairement identifiés : un émetteur politique unique et un émetteur scientifique indépendant mais clairement mandaté. Ce dernier serait l’équivalent d’un "Chief Medical Officer" qui n’aurait pas de responsabilité administrative mais aurait la mission de s’appuyer sur l’ensemble des informations disponibles pour porter une parole de référence à destination du public comme des responsables politiques et administratifs.

Qu’en est-il du degré de préparation du dispositif sanitaire destiné à contrôler l’épidémie ?

Là encore, beaucoup d’éléments essentiels ont été mis en œuvre et le dispositif, qu’il s’agisse de la capacité de tester, de remonter les chaînes de contamination ou de mobiliser une capacité hospitalière rapide, est désormais en ordre de bataille. Pour autant, il reste beaucoup d’incertitudes sur la capacité de ce dispositif à réagir rapidement, à monter en puissance, ou à identifier toutes les vulnérabilités. C’est le cas par exemple sur la question des tests, pour lesquels de nombreux signaux d’alerte remontent sur la saturation de certains centres de tests et la longueur des délais pour obtenir le résultat, inquiétudes dont le professeur Delfraissy s’est fait le relai. Autant que la coordination du dispositif, c’est la transparence de l’information sur la performance des instruments de lutte sanitaire qui permettra d’informer, de rassurer, et de mobiliser l’ensemble des acteurs de la lutte contre la pandémie.

Autre point capital sur lequel un débat éclairé et transparent apparaît indispensable, celui des dispositifs de contrôle et de suivi mis en œuvre dans les aéroports. La pandémie est plus que jamais mondiale et la question des contrôles aux frontières est essentielle. À ce stade, ni le cadre juridique possible, ni les dispositifs effectivement mis en place ne font l’objet d’une communication claire ou d’une stratégie lisible de la part des pouvoirs publics. Entre les signaux d’alerte lancés sur les réseaux sociaux et dans les médias, et une communication officielle essentiellement destinée à rassurer, il manque un dispositif permettant d’informer et de débattre pour éclairer à la fois les décideurs et les citoyens.

La décision d’imposer le port du masque dans les lieux publics est-elle un tournant dans la gestion de la pandémie ?

Oui, cette décision apparaît comme un tournant, non pas tant du fait du dispositif lui-même que de la manière dont il a été imposé dans le débat par de nouveaux acteurs, issus du monde médical au sens large et de la société civile, à partir des réseaux sociaux.

Pendant les premiers mois de la pandémie, ces réseaux d’échange, animés par des praticiens souvent installés en régions, se sont constitués et ont développé une forte audience sur les réseaux sociaux. Mais les débats qui s’y sont développés, identifiant les enjeux essentiels souvent très en amont, n’ont que peu communiqué avec le ministère de la Santé ou avec le Conseil scientifique, centrés sur le monde médical parisien. Ainsi, sans aucune légitimité institutionnelle ou académique, plusieurs médecins généralistes, comme le docteur Yvon Le Flohic, à Ploufragan, sont devenus des figures de référence. Pendant plusieurs mois, le collectif "Stop Postillons" a tenté de mobiliser la société civile autour du port du masque, avec notamment le hashtag #jamaissansmonmasque. Autre initiative individuelle, la traduction systématique des podcasts de Christian Drosten par @Hergeloffeni, permettant d’avoir accès aux analyses du professeur berlinois, particulièrement suivies par le public allemand.

Il est très intéressant de constater ainsi l’irruption de la société civile dans les débats sanitaires, et sa capacité à influer sur certaines décisions publiques en court-circuitant les verrous bureaucratiques et les silos corporatistes.

Dans la première quinzaine de juillet, trois facteurs se conjuguent pour donner à ces efforts une nouvelle visibilité : les premiers signes d’un retour du virus, l’avancée des connaissances scientifiques sur la transmission par aérosol, et l’indignation causée par l’absence de respect des mesures barrières lors de la soirée électorale des municipales et lors des cérémonies de passation entre ministres, à la suite du remaniement. L’idée d’une pétition demandant l’obligation du port du masque dans les lieux publics est lancée par le Dr Le Flohic le 10 juillet sur twitter et le texte en est publié le 12 juillet dans Libération. Elle parvient à récolter très rapidement plusieurs dizaines de milliers de signatures et à rallier certaines figures plus institutionnelles, comme le président du Conseil national de l’ordre des médecins, Patrick Bouet, ou Jean-Laurent Casanova, membre du Conseil scientifique, qui avait tenu à signer un avis dissident du reste du Conseil dans l’avis du 14 juin portant sur l’organisation du deuxième tour des élections municipales. Le 14 juillet, le président de la République annonce l’obligation du port du masque dans les lieux publics clos, en mentionnant la date du 1er août. La mobilisation du public ne faiblit pas, demandant une application immédiate, et la pétition dépasse les 70 000 signatures. La mesure est finalement officiellement mise en œuvre dès le 20 juillet.

Il est très intéressant de constater ainsi l’irruption de la société civile dans les débats sanitaires, et sa capacité à influer sur certaines décisions publiques en court-circuitant les verrous bureaucratiques et les silos corporatistes. C’est maintenant aux politiques de trouver les voies et moyens pour instaurer un dialogue avec les citoyens, sans paraître simplement céder aux injonctions des réseaux sociaux. D’autres débats méritent aujourd’hui d’être posés en dialogue avec ces interlocuteurs, qu’il s’agisse des tests salivaires, des techniques de pooling pour tester massivement, ou des modalités de contrôle aux aéroports. Ce pourrait être une des responsabilités confiées à un Chief Medical Officer clairement distinct de la hiérarchie politique et administrative, capable de s’adresser, au-delà du monde mandarinal, à une pluralité d’interlocuteurs partout sur le territoire et à l’international, et de communiquer de façon claire et transparente sur l’évolution de la pandémie et le degré de préparation de notre dispositif sanitaire.

 

Copyright : CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

 

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