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Face aux néo-autoritaires - éléments pour une réponse politique

BLOG - 21 Décembre 2018

Dans l’écume bouillonnante des nouvelles du monde, relevons quelques événements récents : la jonction de M. Netanyahou avec M. Orban, le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, aux conséquences si importantes, le coup de force russe dans le détroit de Kertch, l’élection à Brasilia de M. Bolsonaro, grand admirateur de M. Trump, et plus près de nous, le départ de Budapest de l’Université d’Europe Centrale, étranglée par M. Orban. Entre ces divers développements, un fil rouge : une certaine manière de faire de la politique internationale caractéristique des nouveaux dirigeants autoritaires.

La série de portraits de "néo-autoritaires" que nous avions publiée à l’été 2018 a connu un certain succès. Poutine, Orban, Erdogan, Sissi, MBZ et MBS, Assad, Modi, Xi et, last but not least, Trump y étaient successivement dépeints par des plumes aussi alertes qu’autorisées. Certains lecteurs nous ont demandé de compléter notre distribution initiale, d’où cette nouvelle galerie composée de Salvini, Kaczynski, Duterte, Kim, Netanyahou, Kagame, Maduro et Bolsonaro. Nos portraits bénéficient à nouveau des caricatures talentueuses de David Martin. Bien sûr, nous avons reçu des critiques. Pourquoi, par exemple, parler de néo-autoritaires plutôt que de populistes ? Nous ne nions pas la parenté profonde entre les deux phénomènes bien entendu. Risquons une comparaison immodeste : dans la "Ronde de nuit", les personnages se détachent de l’ombre sous un certain profil, à la lumière de la lanterne disposée au centre de la scène ; déplaçons par imagination la lanterne, et les mêmes personnages apparaitront sous un autre profil. Parler du “néo-autoritarisme”, c’est traiter dans une certaine mesure de la politique étrangère ou des implications de politique étrangère du populisme.

Quelques-uns de nos cobayes – sont des "hommes forts" apparemment assez classiques, mais avec une volonté de remodeler en profondeur les sociétés qu’ils dirigent [...] d’autres ne sont que des néo-autoritaires en puissance évoluant dans un environnement démocratique, plus ou moins solide ou fragile toutefois.

Dans une certaine mesure seulement, toutefois. Dans notre série de cet été – et dans la galerie supplémentaire que conclut cet article – nous juxtaposons dans le désordre des personnages venant de traditions politiques très différentes : certains de ces néo-autoritaires sont d’authentiques dictateurs, dont M. Xi (voire des criminels de masse : Assad dans la première série, Kim dans la seconde), produits de "régimes autoritaires" et opérant donc dans une tout autre sphère que le populisme ; quelques-uns de nos cobayes – comme MBZ et MBS, ou dans notre nouvelle série, Paul Kagame, sont des "hommes forts" apparemment assez classiques, mais avec une volonté de remodeler en profondeur les sociétés qu’ils dirigent, et en utilisant des méthodes qui tranchent avec les modèles d’antan ; d’autres ne sont que des néo-autoritaires en puissance (laissons au lecteur le soin de choisir des noms derrière les étiquettes), évoluant dans un environnement démocratique, plus ou moins solide ou fragile toutefois.

Si nous avons retenu M. Trump dans notre première série, M. Netanyahu dans notre seconde, c’est qu’il nous semble que leurs politiques, à l’un et à l’autre, ont pour effet d’apporter une forme de légitimation des pouvoirs néo-autoritaires répandus de par le monde. D’autres encore – nous craignons que ce soit le cas de M. Orban – ont fait parcourir à leur pays le chemin qui va de la démocratie à la démocratie dite illibérale, puis à la sortie de la démocratie (peut-il y avoir encore des élections vraiment libres en Hongrie ?). L’intérêt de notre sélection, parce qu’aléatoire et arbitraire, est de faire apparaître un continuum dans les pouvoirs autoritaires modernes (nous laissons de côté les dictatures fossilisées), par ailleurs hétérogènes mais qui finissent par encercler les démocraties libérales et les placer sur la défensive.

Que faire ? Dans notre article de cet été, nous indiquions trois directions d’action possible.

  • La première touchait à la nécessité d’une prise de conscience. Nous nous efforçons d’y contribuer à nouveau en complétant notre corpus par cette seconde série. Nos auteurs ont eu toute liberté de traiter leur sujet et il n’y a pas de "doctrine Montaigne" sur les différentes figures par définition controversées qu’abordent les spécialistes auxquels nous avons fait appel. Ce dont nous sommes convaincus, c’est que le débat doit être poursuivi et approfondi. L’Institut prendra d’autres initiatives pour aller plus loin dans la compréhension du phénomène des nouveaux autoritaires, en particulier sur le plan géopolitique. Une sorte d’arène internationale anti-libérale s’est constituée dans le monde, qui forme l’envers de ce qui subsiste de l’ordre libéral issu de la Seconde Guerre mondiale et de la fin de la Guerre Froide. C’est ce sujet majeur dont il faudrait appréhender beaucoup plus finement que ce n’est le cas aujourd’hui les différentes dimensions. On voit bien qu’un stock d’idées ou de réflexes circule au sein de la nouvelle arène anti-libérale : le nationalisme, le souverainisme, la kleptocratie, la xénophobie, la manipulation de l’information, etc. N’y a-t-il pas plus particulièrement des techniques communes, tel le conditionnement des élections, puisque très souvent les nouveaux autoritaires respectent les formes de la démocratie qui leur a permis d’accéder au pouvoir ? Quels liens de connivence et quelles limites à une dynamique de rapprochement peut-on observer dans le jeu des interactions entre néo-autoritaires ?
     
  • La seconde piste d’action que nous préconisions cet été relevait justement de la géopolitique : si une arène internationale anti-libérale est en voie de constitution, elle n’est pas l’équivalent du dark web par rapport à Internet ; il y a beaucoup de zones grises et l’objectif des démocraties libérales devrait être de jouer sur ces zones grises pour prévenir, là où c’est possible, des collusions entre néo-autoritaires. Pour nous, Français, le péril commence en Europe. Or, il n’y a pas de fatalité à ce que la Pologne de Kaczinsky rejoigne la Hongrie d’Orban. Il est encore temps de comprendre les causes profondes de l’éloignement de l’Europe centrale par rapport aux valeurs libérales ; cet éloignement tient entre autres au sentiment d’attachement à la souveraineté nationale, crucial s’agissant de peuples dont toute l’histoire a été une lutte pour accéder à l’existence en tant qu’Etats-nations. Le projet européen a d’abord été perçu par les opinions de ces pays comme un appui à cette aspiration ; le fait est que cette perception s’est retournée à un moment donné. Un discours et des gestes de la part d’un pays comme la France, prenant en compte ce sentiment, sont des préalables à une politique de réunification psychologique et presque spirituelle de l’Europe, hélas devenue indispensable. Dans notre esprit, défendre le modèle libéral au plan géopolitique, ce n’est pas s’enfermer dans des positions de principe : la diplomatie doit défendre les principes par les moyens de la diplomatie. On vient d’évoquer l’Europe centrale. On pourrait citer aussi le cas du nouveau Président brésilien : un grand risque serait que M. Bolsonaro décide le retrait de son pays de l’Accord de Paris, ce qui pourrait avoir un effet de contagion ; pour cette seule raison, et malgré ce qu’a de profondément rebutant le personnage, il faut essayer de lui tendre la main.
     
  • Nous évoquions une troisième piste d’action, la relation avec les sociétés civiles. Nous partions de l’idée que dans beaucoup de cas, l’espace public des pays gouvernés par des néo-autoritaires n’est pas complétement fermé. Notre seconde galerie de portraits ne dément pas ce diagnostic. Il est vrai que cette dernière piste d’action est difficile à mettre en œuvre. C’est toute la question du soft power. La France avait jadis dans le monde une grande image, servie par un réseau étoffé d’ambassades, de centres culturels et d’établissements d’enseignement. L’image connait des hauts et des bas ; les services diplomatiques et culturels sont maintenant en dessous de la ligne de flottaison. Là aussi, donnons un exemple concret : dans le monde arabe, les causes sont toujours présentes, qui ont provoqué les printemps arabes ; les sociétés ont entamé une longue marche, sous l’effet de bouleversements économiques, démographiques et sociaux. Il serait dangereux, pour notre sécurité à long terme, que dans un pays comme l’Egypte par exemple, la politique de la France soit perçue comme se limitant à des ventes d’armes. Si les Européens, et en particulier les Français, ne sont pas capables d’adresser les messages de compréhension aux sociétés arabes, des lendemains difficiles sont à prévoir. Ces messages passent d’abord par des mots, des discours, des symboles ; ils impliquent aussi des programmes d’aide au développement, à l’éducation sous de multiples formes, à l’émancipation des femmes, au progrès de l’Etat de droit, à la défense des droits de l’Homme.

 

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