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Portrait de Xi Jinping - Président de la République populaire de Chine

BLOG - 9 Août 2018

Le monde observe avec fascination les changements si gigantesques intervenus en Chine ces dernières décennies. En revanche, peu d’analystes sont capables de pénétrer les méandres du système de décision politique au plus haut niveau à Pékin. La mutation opérée avec la consolidation du pouvoir absolu de M. Xi reste donc difficile à évaluer. On lira maintenant, sous la plume d’un grand sinologue, François Godement, un éblouissant portrait du dirigeant chinois, d'où ressortent quelques précieuses clefs de compréhension.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été.

 

Au milieu du XIXème siècle, après une époque marquée par l’arrivée forcée des Occidentaux, et des rébellions intérieures – les Taiping, dont le chef charismatique était influencé par le christianisme, les musulmans – il se trouve un empereur pour fonder ce qui va devenir l’ère de la Restauration (Tongzhi). Après la répression des troubles, avec l’aide des bannières mongoles, la dynastie Qing pratique l’auto-renforcement (ziqiang), développe les arsenaux et met en route une réforme autoritaire de l’économie, captant et filtrant tout à la fois les savoirs occidentaux, et développant des entreprises hybrides – à gestion privée mais à supervision publique. L’ère Tongzhi a duré un bon demi-siècle, avant l’ouverture à une dose de parlementarisme régional et les révoltes militaires qui jetèrent à bas la dynastie en 1911.

Xi Jinping est l’auteur improbable de la seconde Restauration, déclenchée en 2012, et il n’est pas indifférent que sa véritable carrière ait pris naissance dans l’armée, même si cela est le fait d’un accident de l’histoire. Car son environnement familial l’aurait plutôt marqué vers la réforme. Son père, Xi Zhongxun, est le conseiller de l’ombre de Deng Xiaoping pour les réformes, ainsi qu’en matière de recrutement des dirigeants des années 1980. Il est le fondateur de la zone économique spéciale de Shenzhen, symbole de l’ouverture à la fin des années 1970, devenue le premier centre manufacturier au monde avec la conurbation qui va de Canton à Hong Kong. Mais Xi Zhongxun a aussi défendu la réforme politique. Il plaide en 1989 pour Zhao Ziyang, s’opposant seul au Politburo à son élimination, et il sera lui-même mis à l’écart. Quant à Xi Jinping, il a certes grandi au milieu des enfants de dirigeants à Zhongnanhai : les jours de cinéma, la distribution de glaces était faite par le général Yang Shangkun, personnage clef de la cour des années 1950 avant d’être emmuré pendant la Révolution culturelle, puis de devenir un homme de confiance de Deng et mener à ce titre la répression de Tiananmen. Mais Xi Jinping a été expulsé du paradis quand son père fut purgé en 1966. Sa sœur se suicide ; lui-même est envoyé "à la campagne" dans les hauteurs arides du Shaanxi, où le village de Liangjiahe est aujourd’hui un lieu de culte. Affublé d’une étiquette politique négative à cause de son père. Il lui faudra huit tentatives pour entrer à la Ligue de la Jeunesse Communiste, l’antichambre du PCC. Faut-il s’étonner qu’il ait tout au long de sa carrière préféré les enfants de dirigeants aux cadres issus de la Ligue ? 

"Mais pas plus que l’on n’avait vu venir le tournant Gorbatchev, les observateurs n’ont anticipé la restauration autoritaire de Xi. Tout au plus ont-ils cru à l’avènement d’un dirigeant terne, et sans capacité de ralliement."

L’heure du retour sonne avec la mort de Mao et le retour de Deng. Xi sera en 1979 parmi les premiers étudiants revenant à Tsinghua. Il termine ses études par un doctorat sous la direction de Sun Liping – l’un des économistes réformateurs les plus connus de Chine, et qui encore aujourd’hui se permet d’appeler à des réformes plus rapides. 

Si l’on ajoute que Xi Jinping, certes comme d’autres dirigeants, a envoyé sa fille étudier aux Etats-Unis – et même à l’université Harvard où, sous un pseudonyme, elle suit les cours d’un des premiers centres mondiaux de sinologie – tout le décor était planté pour laisser penser à un Gorbatchev chinois. Les observateurs oublient parfois que rien dans la carrière antérieure de Mikhaïl Gorbatchev ne laissait prévoir son action après l’arrivée au pouvoir : il devait son ascension d’abord au fait d’avoir été le chef d’un district dans lequel les dirigeants soviétiques venaient souvent prendre les eaux ; il avait été le responsable de l’agriculture soviétique, virtuellement inconnu à l’étranger. Comme Xi, Gorbatchev est une énigme, mais en sens inverse.

Qu’est-ce qui a fait de Xi Jinping un Gorbatchev à l’envers ?  Leur seul point commun est justement dans l’agriculture. Le doctorat de Xi Jinping – qui n’est guère cité aujourd’hui, même par les thuriféraires – portait sur l’agriculture socialiste. Le premier voyage que Xi a effectué aux Etats-Unis était dans une région rurale de l’Iowa, dans laquelle on a ensuite entretenu la flamme dans l’espoir d’investissements chinois : Gorbatchev aussi avait visité, en France, la coopérative de Noé, proche du PCF d’alors… Mais pas plus que l’on n’avait vu venir le tournant Gorbatchev, les observateurs n’ont anticipé la restauration autoritaire de Xi. Tout au plus ont-ils cru à l’avènement d’un dirigeant terne, et sans capacité de ralliement.

Il faut donc revenir sur sa biographie, et l’interpréter librement. La chute du paradis avec l’envoi "vers le bas" est suivie de tentatives multiples de réhabilitation et d’entrée au PCC : cela est rare pour un jeune instruit à la campagne, et étrange au moment où son père et sa famille étaient persécutés. Sautons vers la période 2009-2013, avant et juste après l’arrivée au sommet : les discours de Xi, son goût pour les citations poétiques de circonstance, semblent indiquer une fascination pour Mao. Sans doute n’est-ce pas de l’amour, mais il est fort possible que le jeune Xi ait tiré de la Révolution culturelle la leçon qu’il fallait être le plus fort, et qu’il ait cherché à égaler ce dictateur qui avait ruiné son adolescence. En tous cas, l’éloge de la force pour la Chine sera une caractéristique de l’ère Xi Jinping. 

"L’ambition de Xi se révèle aux initiés en 2000, quand il est déjà le secrétaire du Parti de la province du Fujian. Il donne une longue interview autobiographique à une revue officielle, un acte rarissime dans une Chine au sein de laquelle pour vivre heureux, il vaut mieux vivre caché."

Ensuite, après ce doctorat sans doute de circonstance, Xi est devenu cadre du Parti à un poste très particulier : il devient le secrétaire particulier (le mishu, en vérité directeur de cabinet) du général Geng Biao, alors secrétaire général de la Commission des affaires militaires du Parti. Il est venu en France une première fois à ce titre. Geng Biao est une "nuque de cuir" à la chinoise, et l’environnement militariste de Xi se précise ainsi. C’est d’ailleurs la chanteuse la plus célèbre de l’Armée que Xi épousera en secondes noces en 1985.

Geng Biao n’a encouru les foudres publiques de Deng Xiaoping qu’une seule fois : quand il a cru bon, pendant les négociations avec la Grande-Bretagne sur le retour de Hong Kong, d’affirmer que l’Armée populaire de libération ne serait pas stationnée dans l’ex-colonie. Deng Xiaoping l’avait aussitôt démenti. Xi Jinping se souvient-il de cet épisode, quand il promet publiquement à Barack Obama en 2015 de ne pas militariser la Mer de Chine du sud, avant de faire exactement le contraire ? De sa proximité avec l’Armée, Xi a aussi conservé une amitié avec le futur général Liu Yuan. Ce dernier n’est autre que le fils de Liu Shaoqi, le co-fondateur de la République populaire, mis à mort par Mao pendant la Révolution culturelle. Comme Xi, Liu Yuan a été exilé dans le Shaanxi. Comme Xi, il est revenu étudier à Pékin. Comme Xi, il a été protégé par un haut responsable militaire – Yang Shangkun, le distributeur de glaces aux enfants de Zhongnanhai. Comme Xi, il a choisi une phase de retour comme cadre dans une région rurale pauvre. Plus que Xi, il a exprimé publiquement le culte de l’idéologie des premières années du régime, et exalté le nationalisme. Comme Xi, son attitude envers le personnage de Mao est ambiguë, c’est-à-dire non dénuée d’admiration. 

L’ambition de Xi se révèle aux initiés en 2000, quand il est déjà le secrétaire du Parti de la province du Fujian. Il donne une longue interview autobiographique à une revue officielle, un acte rarissime dans une Chine au sein de laquelle pour vivre heureux, il vaut mieux vivre caché. Le culte des épreuves qui vous "trempent comme l’acier" – on songe évidemment à Staline –, la mention qui est aussi apparente que celle de son père d’un oncle peu connu, mais membre d’une guérilla rurale du Shaanxi avant 1949 signent l’autoportrait, tout comme l’exigence de la perfection pour les cadres : là, c’est bien le fantôme de Liu Shaoqi, l’homme de fer de la première décennie, plutôt que celui de Mao, qui connaissait bien la nature humaine et jouait autant des faiblesses que des forces d’autrui.  

"Ne lui a-t-il pas [...] enseigné les vertus du pragmatisme intégral, estimant que combiner un marché effréné et la main de fer de l’Etat était possible ?"  

Il faut bien le dire, ce versant-là de la biographie cadre peu avec la rondeur, l’éternel sourire et la démarche débonnaire qui ont valu à Xi d’être caricaturé sous le manteau en Chine comme un ours. Xi Dada, l’oncle Xi, a plusieurs facettes. C’est le même homme qui envoie sa fille à Harvard, reçoit (y compris au pouvoir) un communiste critique comme Hu Deping, fils du seul véritable réformateur politique de la Chine populaire que fut Hu Yaobang avant sa chute en 1986. Et qui de l’autre main a fermé, en 2016, la revue historique plutôt libérale du Parti, Yanhuang Chunqiu, parachevant la restauration idéologique au cœur même du PCC. 

Ces deux faces peuvent être réunies dans l’expérience passée de Xi Jinping à la tête du Zhejiang dans les années 2000. Cette province industrieuse a battu tous les records de croissance – jusqu’à 15 % par an – avec le modèle le plus achevé au monde d’économie duale : d’un côté, une multitude de paysans-entrepreneurs, de micro-entreprises et de circuits commerciaux qui s’étendent aujourd’hui à travers la planète, au moyen d’une forte émigration. De l’autre, un Etat fort qui a investi – autoroutes, universités, logements – et réprime parfois d’une main de fer l’économie de bulle. Les leçons de libéralisme économique, façon Banque Mondiale ou école de Chicago, peuvent-elles avoir une prise sur un dirigeant qui a observé de près ce modèle hybride, sui generis ? Ne lui a-t-il pas au contraire enseigné les vertus du pragmatisme intégral, estimant que combiner un marché effréné et la main de fer de l’Etat était possible ?  

On le voit, dans le portrait qui précède de la genèse du chef absolu, il ne vient pas une seule fois une expérience tirée de l’étranger, sinon le refus de la liquidation à la Gorbatchev du régime socialiste. Ce n’est pas que Xi Jinping manque d’ambition internationale, bien au contraire. Mais comprendre les racines de sa Restauration dictatoriale, en-dehors d’un contexte international permissif à l’égard de la Chine depuis 1979, c’est plonger dans la matrice du Parti communiste chinois, et dans l’ADN des familles dirigeantes. 

 

Dessin : David MARTIN pour l’Institut Montaigne.

 

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