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Portrait de Donald Trump - Président des Etats-Unis

BLOG - 14 Août 2018

Pouvions-nous clore notre galerie des néo-autoritaires sans un portrait de Donald Trump ? Certes, celui-ci n'est pas un dictateur mais on retrouve chez lui des similitudes troublantes avec ses congénères autoritaires : c'est un autocrate en puissance, bridé par l’environnement démocratique et libéral dans lequel il opère. Le portrait qu'en livre (sous pseudonyme) quelqu'un qui connaît bien Washington, nous aide en outre à réfléchir sur l’arrière plan social, économique, culturel de l’émergence de ce type de leader.

Un billet conclusif à notre série sera posté le 16 août, pour tenter de lancer le débat sur l'action à mener : face aux néo-autoritaires, que faire?

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été.

 

Un homme d’affaires qui hérite d’une entreprise dans l’immobilier new-yorkais et épouse le style de ce milieu, fait de flamboyance vulgaire et d’accointances troubles. 
Une réputation de ne jamais respecter ses contrats qui ne sont que la base de nouvelles négociations. 
Six faillites qui ont éloigné de lui les financiers traditionnels et en ont attiré d’autres moins traditionnels et beaucoup plus opaques. 
Un amour de la publicité dont témoigne son nom en grosses lettres sur tous les bâtiments qui sont passés par ses mains, 
Des divorces, des adultères, des procès, des bagarres et des obscénités, toujours en public ; un appartement dont la décoration fait passer pour jansénistes les palais des princes du Golfe et une participation, pendant une dizaine d’années, à une émission de télé-réalité où, devant des millions d’Américains, il a rudoyé, bousculé et insulté les candidats avant de les renvoyer d’un célèbre ‘’you are fired’’. 
Une absence totale d’expérience de la gestion d’une organisation complexe, de la politique et du service public.

Vous avez devant vous, vous l’avez deviné, le 45ème président des Etats-Unis d’Amérique, sans doute l’homme le plus puissant du monde. Un président que nul n’a vu venir, dont la candidature annoncée de manière tonitruante à la Trump Tower (where else?) n’avait suscité que sarcasmes et haussements d’épaules et dont la campagne improvisée fut émaillée de scandales et de gaffes. 

"D. Trump, c’est un météore qui a pulvérisé les certitudes de la politique américaine"

Le 8 novembre 2016 au soir, au moment où fermaient les bureaux de vote, les instituts de sondage quelle que soit leur orientation politique, le donnaient perdant ; l’équipe de sa concurrente dissimulait mal la certitude de sa victoire et la sienne paraissait bien morose. Quelques heures plus tard, il était président des Etats-Unis à la stupéfaction générale et à l’indignation des élites, Démocrates et Républicaines confondus. 

D. Trump, c’est un météore qui a pulvérisé les certitudes de la politique américaine ; un météore que nul n’attendait dans la mesure où les chiffres macroéconomiques étaient, en 2016, bons voire très bons avec un quasi plein emploi et la plus longue croissance ininterrompue depuis 1945, ce qui garantissait, nous disait-on, la victoire du candidat du parti au pouvoir ; un météore qui sans être Républicain a détourné ce parti comme on détourne un avion pour en faire sa chose. 

Trump, c’est surtout l’intuition que, quels que soient les chiffres, le pays était malade, que des millions d’Américains étaient prêts à se révolter contre des élites qui avaient ignoré leurs souffrances et leurs angoisses quitte à renverser la table. Cette intuition, Trump est le seul à l'avoir eue. Après l’élection, universités et instituts de recherche, dont ce pays est si riche, ont cherché à comprendre et ont découvert que, selon les statistiques qu’on retient, plus ou moins la moitié des Américains ont vu leur revenu stagner ou même diminuer au cours des trente dernières années, que dix millions d’Américains avaient perdu leur logement après la crise de 2008, que le niveau des inégalités n’avait jamais été aussi élevé depuis 1910, que 59 % des Américains seraient incapables de faire face à une dépense inattendue de 500$, que 17 % des Américains travaillent plus de 60 heures par semaine et que des régions entières avaient été dévastées par la globalisation et l’automatisation. Ce sont d’ailleurs souvent celles-ci qui sont passées dans leur vote d’Obama à Trump. Sur ce terreau de désespérance, dans un pays qui globalement va bien – mais que veut dire globalement quand vous n’en êtes pas ? – le vent de la révolte a soufflé, avec comme symptômes, la haine de ceux qui s’en tirent, la peur de ceux qui sont différents, le sentiment de n’avoir rien à perdre et l’attente de l’homme providentiel

Trump est cet homme providentiel : ils ne retiennent pas contre lui qu’il est milliardaire parce qu’il parle comme eux et parce qu’il flatte leurs préjugés. Il leur dit, encore aujourd’hui dans les grands meetings politiques qu’il organise régulièrement et dont il faut sentir la ferveur, qu’ils ont raison d’avoir peur, de se sentir abandonnés et trahis et  de se méfier des élites. Lui seul les écoute, les respecte, les défend et les comprend. Les Etats-Unis sont dans une situation épouvantable ; le monde entier les exploite ; des millions d’immigrants, violeurs et criminels potentiels, les submergent et leur volent leur emploi; l’économie est à la dérive ; le pays est embourbé dans des guerres qui ne sont pas les siennes et prisonnier d’alliances qui sont coûteuses et inutiles. Ce fut là le discours catastrophiste de l’inauguration du nouveau président ; c’est le thème ressassé de ses déclarations. 

" ‘’America first’’ clame-t-il mais c’est ‘’America alone’’ qu’il pratique"

Fort de sa victoire et attaché à répondre aux aspirations de sa base, Trump a d’ores et déjà bouleversé le paysage politique américain. Il est en train de redéfinir la droite américaine : le parti Républicain était libre-échangiste, favorable à la rigueur budgétaire et interventionniste à l’extérieur ; Trump le rend protectionniste, isolationniste et nationaliste et accroît le déficit budgétaire de plus d’un point de PNB en pleine période de croissance. Fort du soutien enthousiaste des électeurs Républicains qui n’ont jamais été aussi fidèles au président qu’ils ont élus, il accule ses adversaires à la démission ou à la soumission. Les dirigeants conservateurs américains pensaient qu’ils prendraient l’ascendant sur un président isolé et inexpérimenté : aujourd’hui, ils sont domestiqués à quelques mois d’élections avant lesquelles ils se sentent obligés de donner des gages de trumpisme à leurs militants. Ils se consolent en se disant qu’après tout, ce président si peu fréquentable qu’il soit, choisit des juges ultra-conservateurs et a fait voter une réforme fiscale selon leurs vœux. Paris vaut bien une messe…  

Jusque-là, une logique se fait apparemment jour dans une élection qui en évoque d’autres dans des moments de crise lorsque les électeurs ont douté de leurs élites et de leurs institutions et ont été tentés par l’aventure. 

S’arrêter là serait oublier la personne de D. Trump qui introduit dans ce schéma l’irrationalité, l’imprévisibilité et le chaos. Rien ne serait plus faux que d’imaginer un Machiavel calculant, analysant et enfin agissant. Trump ne lit rien au point que ses amis proches pensent qu’il est dyslexique ; il passe des heures devant la télévision, en priorité devant la chaîne conservatrice Fox News où se déchaînent des commentateurs adeptes des théories du complot et prêts à toutes les approximations, les exagérations et les imprécations. De toute façon, son narcissisme pathologique le fait évoluer dans une sphère cognitive qui lui est propre où, si les faits ne lui conviennent pas, il en invente d’autres. Les journaux relèvent ses ‘’mensonges’’ qui sont foule mais ce mot ne convient pas parce qu’il croit dans les contre-vérités qu’il assène à ses interlocuteurs, même chefs d’Etat. Ce ne sont pas des arguments sophistiqués mais des phrases simples qu’il répète plusieurs fois dans des entretiens où il ne répond pas à son interlocuteur mais se contente de s’écouter. Il y exprime, en politique étrangère, quelques obsessions auxquelles rien ne le fera renoncer. Il est protectionniste avec une vision du commerce international comme un jeu à somme nulle où seule l’industrie compte ; il est isolationniste, fort d’un instrument militaire destiné à dissuader plus qu’à agir, hostile aux alliances et indifférent aux droits de l’homme ; il ne croit qu’aux rapports de forces dans leur forme la plus crue ; il déteste les organisations internationales auxquelles il oppose la seule réalité qui compte pour lui, l’Etat-Nation et il apprécie les dirigeants autoritaires avec lesquels il pense parvenir plus facilement à des accords . ‘’America first’’ clame-t-il mais c’est ‘’America alone’’ qu’il pratique. Cela étant, Trump s’inscrit dans les pas d’Obama qui, lui aussi, avait compris la lassitude du peuple américain des engagements extérieurs et en avait tiré des conséquences, par exemple en Syrie ou en Ukraine. La manière a de l’importance et chez son successeur, elle est brutale, unilatérale et non-coopérative mais le fond commun reste d’un retrait relatif des Etats-Unis de la scène internationale, qui est probablement irréversible.    

"Il traite donc les Etats-Unis comme la Trump Organisation et ses ministres comme son comptable"

Prisonnier de ses certitudes, imperméable aux conseils et sûr de ses talents, Trump vit sa présidence absolument seul. Il n’a comme expérience que le pouvoir absolu sur une petite structure et ce n’est pas à 72 ans qu’il va changer. Il traite donc les Etats-Unis comme la Trump Organisation et ses ministres comme son comptable ; il ne voit pas l’utilité de l’administration dont il ignore les avis et qu’il n’informe pas de ses décisions. Il tranche de tout avec superbe sans que quiconque sache sur quelle base il le fait ; les détails l’indiffèrent une fois qu’il a clamé victoire ; il n’accepte autour de lui que des exécutants serviles. L’administration américaine est aujourd’hui à la dérive. Sans contact avec son président dont elle ne peut prévoir les foucades et dont profondément elle n’approuve pas les orientations, elle n’est plus qu’un canard sans tête qui continue sur sa lancée. Sans conviction, elle réaffirme les positions traditionnelles des Etats-Unis quitte se faire désavouer publiquement : ainsi, prône-t-elle la fermeté vis-à-vis de la Russie alors même que D. Trump propose le retour de ce pays dans le G8… En réalité, aujourd’hui, la politique américaine, c’est D. Trump et lui seul. 

Un chef autoritaire, sûr de lui-même et indifférent au droit et aux convenances, un parti domestiqué, une base inconditionnelle (autour de 35 % de la population) et une opposition tétanisée par le personnage, on pourrait craindre le pire si ce pays n’avait pas des institutions solides et une société civile active. Les Etats fédérés, les autorités locales et le pouvoir judiciaire jouent pleinement leur rôle de contrepouvoirs. Des juges exigent et obtiennent des modifications des règlements et s’apprêtent à examiner le démantèlement de la règlementation de protection de l’environnement ; ce sera un juge, Mueller, qui décidera de l’avenir du président lui-même à l’issue d’une enquête sur les liens présumés de son équipe de campagne avec la Russie. De son côté, la presse, malgré les menaces, les insultes et les critiques de D. Trump reste entièrement libre et ne lui fait aucun quartier. Jamais, les associations n’ont été aussi actives pour protester, manifester et ester en justice.

Certes, la démocratie américaine est forte et elle résiste à l’épreuve, mais elle n’en sortira pas intacte. En une année, les Etats-Unis ont connu une inquiétante dégradation du débat politique. 

"Invoquer les faits et la vérité ne compte guère quand il s’agit de crier le plus fort"

Ce qui était hier scandale ne suscite plus qu’indifférence, que ce soit l’affairisme de la famille et de l’entourage du président, le torrent jamais tari de ses contrevérités, son absence de dignité personnelle et son recours aux insultes ; même la révélation du paiement d’une actrice de cinéma porno pour acheter son silence sur une liaison laisse de marbre un pays connu pour son puritanisme sexuel. Le président se contredit lui-même et contredit ses ministres ; les ministres se contredisent entre eux ; la porte-parole de la Maison-Blanche justifie les plus évidentes contre-vérités. Rien n’y fait ; on s’habitue à tout. 

Lassitude devant l’accumulation des révélations ou cynisme nouveau, les Américains ne se font aucune illusion sur leur président, mais beaucoup, y compris dans les milieux les plus religieux, ne le lui reprochent pas. Au silence des uns, répond la surenchère des autres, qui se sentent autorisés par cet exemple en haut lieu pour en rajouter dans l’invective, le mensonge et souvent le racisme. Le complotisme connaît ses beaux jours. Invoquer les faits et la vérité ne compte guère quand il s’agit de crier le plus fort. De toute façon, que les faits démentent une argumentation n’est plus retenue contre elle ; la réalité s’efface progressivement devant les fantasmes. 

De leur côté, les élites, Démocrates et Républicaines, méprisent D. Trump et le vomissent – le terme n’est pas fort. La presse – que ce soit le New York Times ou le Washington Post – fait ouvertement campagne contre lui ; la ‘’bonne société’’ rêve de sa démission ou de sa mise en accusation et, entre temps, se repaît de la moindre anecdote qui montre à quel point cet homme ne mérite pas d’être président. Dans ce contexte, l’opposition à Trump chevauche les grands chevaux de l’indignation ; elle pousse des hauts cris à chaque fois qu’il lui tend un chiffon rouge, ce qui est souvent. Elle fait ainsi son jeu en prouvant qu’il est effectivement l’ennemi des élites et en recourant à des arguments éthérés beaucoup moins efficaces que ses affirmations simplistes. Elle fait de la morale au lieu de faire de la politique ; une morale qui exaspère les électeurs de Trump qui y voient de la condescendance et n’en sentent pas le rapport avec leur vie quotidienne.

Lui, de son côté, face à ce déferlement d’hostilité, réplique coup pour coup ; il a découvert que twitter lui permet de s’adresser directement à son électorat par-dessus la tête d’une presse ennemie et il y recourt sans s’embarrasser de nuances et de convenances. C’est une lutte à mort ; il ne cèdera pas et ne concèdera rien. Cela étant, cette hystérie signifie que c’est lui qui dicte la une des journaux et les programmes de télévision et que l’opposition en est réduite à parler de Trump et seulement de Trump. 

"D. Trump a prouvé ou rappelé que le jeu démocratique reposait sur le respect de l’autre, la rationalité et le débat, mais que les électeurs s’habituaient rapidement à leur abandon"

Les Etats-Unis offrent donc l’exemple, avec un recul de près de dix-huit mois, de la prise de pouvoir d’un dirigeant populiste dans une démocratie occidentale. La leçon en est amère. D. Trump a prouvé ou rappelé que le jeu démocratique reposait sur le respect de l’autre, la rationalité et le débat, mais que les électeurs s’habituaient rapidement à leur abandon. Il a démontré qu’on pouvait impunément mentir, trahir ses promesses, abandonner toute dignité et insulter ses adversaires et qu’on pouvait faire accepter l’inacceptable en dix-huit mois à condition que les électeurs aient le sentiment que c’est pour défendre leurs intérêts : c’est peut-être une définition du populisme. Mais Trump a aussi involontairement souligné l’importance des institutions pour la défense de la démocratie libérale. Nulle surprise qu’ailleurs, elles soient les premières cibles des dirigeants autoritaires.

Cela étant, Trump s’est débarrassé de tous ceux qui essayaient de le modérer. Le Secrétaire d’Etat (M. Pompeo) et le Conseiller National de Sécurité (J. Bolton) qu’il a choisis ne l’ont été que pour mettre en œuvre une politique dont il est seul juge. La récente déclaration de guerre commerciale avec la Chine et l’UE, qui correspond à ses instincts protectionnistes les plus profonds le prouve. Trump est désormais sans contrôle, avec, à sa disposition, les pouvoirs immenses d’un président des Etats-Unis. Le pire est encore devant nous

Bien plus, rien n’exclut qu’il ne soit réélu en 2020. Comme on l’a vu, Trump n’est que partiellement un accident de l’histoire, fruit du système électoral. Derrière l’homme, il y a la crise de la classe moyenne frappée par les choix économiques des quarante dernières années et menacée par les évolutions technologiques. Obama l’avait senti. Elu sur le thème du changement, il avait essayé d’y répondre, mais sans sortir du paradigme néo-libéral. Or, la radicalisation, sensible à droite, n’épargne pas la gauche. Chauffés à blanc par la haine et le mépris de leur adversaire, les militants Démocrates virent à gauche comme le montre le résultat des primaires pour les prochaines élections législatives de novembre 2018. Les modérés, ‘’sonnés’’ par la défaite de H. Clinton, se taisent. La gauche qui a déjà montré son enthousiasme et sa bonne organisation derrière Sanders contre H. Clinton pourrait donc emporter les primaires en 2020 dans un contexte où, chez les Démocrates, aucun candidat légitime n’émerge. Nul ne peut dire quel serait alors le résultat d’un affrontement entre le président sortant et un représentant de la gauche démocrate.

 

Dessin : David MARTIN pour l’Institut Montaigne.

 

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