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Portrait de Abdelfattah Sissi - Président de la République arabe d'Egypte

BLOG - 31 Juillet 2018

Les "hommes forts" ne sont ils pas souvent des hommes faibles, incapables de vraiment gouverner ? Ne prétendent-ils pas incarner la grandeur de leur pays quand ils sont surtout emblématiques du malheur de leur peuple ? C’est en tout cas ce que suggère ce portrait du maréchal Sissi par Jean-Pierre Filiu, professeur à Science-Po et éminent connaisseur du Moyen-Orient. 

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été.

 

En août 2012, Abdelfattah Sissi est promu, à la surprise générale, ministre de la Défense, supplantant le maréchal Tantawi, titulaire du portefeuille depuis plus de vingt ans. C’est une ascension inespérée pour ce général de 57 ans, qui occupait jusque-là le poste relativement mineur de la Direction du renseignement militaire (DRM). L’artisan de ce coup de théâtre est Mohammed Morsi, élu en juin 2012 chef de l’État, par 51,7 % des voix, à l’issue des premières présidentielles démocratiques de l’histoire de l’Égypte. Pilier des Frères musulmans, Morsi a remplacé Tantawi par Sissi afin de s’assurer de la loyauté des forces armées. Il n’en faut pas plus pour que la presse internationale s’inquiète de "l’islamisme notoire" du nouveau ministre

Un an plus tard, Sissi aura pourtant renversé Morsi et écrasé dans le sang les protestations des Frères musulmans contre son putsch. Après avoir clamé son refus du pouvoir personnel, il préparera méthodiquement sa propre élection à la présidence de la République, en mai 2014, avec un score officiel de 97 % des suffrages. Son seul opposant déclarera que de tels chiffres sont "une insulte à l’intelligence du peuple égyptien". En mars 2018, ce sera encore avec 97 % des voix que Sissi sera "réélu", cette fois face à un candidat d’un loyalisme inconditionnel envers le Président en exercice. La question revient dès lors de manière lancinante : Sissi est-il un ambitieux particulièrement retors, qui aurait dissimulé ses manœuvres pour s’accaparer le pouvoir suprême et le conserver à n’importe quel prix ? Ou bien n’est-il que le produit de la crise de longue durée dans laquelle l’Égypte est entrée depuis le soulèvement populaire contre la dictature de Moubarak, à la tête du pays de 1981 à 2011 ?

"Abdelfattah choisit très tôt la carrière des armes, formidable ascenseur social dans une Égypte aux pesanteurs multiformes"

L’actuel président égyptien est l’un des quatorze enfants d’un commerçant du quartier touristique de Khan al-Khalili, au Caire. Son père s’est marié deux fois et lui-même est issu de la première de ces deux unions. Il grandit dans ce milieu conservateur où garçons et filles se doivent tous d’apprendre le Coran par cœur. Il épouse sa cousine sans que, semble-t-il, ce mariage ait pour autant été arrangé. Le fait que Madame Sissi soit voilée a beaucoup alimenté les rumeurs sur "l’islamisme" supposé de son mari. Abdelfattah choisit très tôt la carrière des armes, formidable ascenseur social dans une Égypte aux pesanteurs multiformes. Il sort à 23 ans diplômé de l’Académie militaire. Nous sommes en 1977 et le Président Sadate a pris l’audacieux pari de la paix avec Israël. Ce basculement stratégique voit l’Égypte et son armée quitter l’orbite soviétique pour s’ancrer dans l’alliance avec les États-Unis. Le "socialisme arabe", en vogue à l’époque de Nasser (1954-70), cède sa place à un libéralisme débridé, volontiers teinté, sur les questions sociales, d’une piété sourcilleuse. 

Hosni Moubarak succède en 1981 à Sadate, assassiné par un commando djihadiste en plein défilé militaire. Il consolide l’alignement de l’Égypte sur les États-Unis, en 1990, en intégrant la coalition, constituée par Washington, visant à libérer le Koweït occupé par l’Irak de Saddam Hussein. Sissi participe en 1991, au sein du contingent égyptien, aux quelques jours d’offensive terrestre qui boutent les troupes irakiennes hors de l’émirat. Ce sera son unique contribution active à des opérations militaires. Là où tous les officiers de la génération précédente ont eu à combattre Israël, parfois à plusieurs reprises, Sissi n’aura donc connu qu’un seul engagement, et ce sous l’autorité formelle de l’Arabie saoudite et du commandement opérationnel des États-Unis. Des missions à Riyad et des formations outre-Atlantique ne feront qu’accentuer ce tropisme : la puissance égyptienne est, dans une telle logique, dérivée de la générosité de Washington (avec 1,3 milliard de dollars d’aide militaire chaque année) et des pétromonarchies.

La hiérarchie militaire est régie en Égypte par un clientélisme exacerbé, au sein de laquelle Sissi se place sous la protection du général Farid al-Tohamy. D’abord patron de la DRM, Tohamy dirige à partir de 2004 "l’Autorité de supervision administrative", une instance d’autant plus redoutée qu’elle est en charge des dossiers de corruption. Un tel parrain veille avec soin à la carrière de Sissi, qui commande une division d’infanterie mécanisée, puis la zone militaire nord, avant de décrocher, en 2010, la DRM. Certes, ce service est le moins doté de la communauté du renseignement en Égypte, dominée par la Sécurité d’État (rattachée au ministère de l’Intérieur) et par les Renseignements généraux (véritable colonne vertébrale, militarisée, d’un régime qui ne l’est pas moins). Mais Sissi peut, en tant que directeur du renseignement militaire, développer ses propres réseaux d’influence au sein des forces armées, très troublées par la perspective d’une succession organisée par Moubarak au profit de son fils Gamal.

"Le Ministre, malgré sa "modestie" tant vantée par ses thuriféraires, accepte d’être promu au rang de maréchal, avant d’abandonner ses titres militaires pour participer en "civil" au plébiscite de mai 2014."

Ces tensions entre le chef de l’État et l’institution militaire expliquent que celle-ci n’hésite pas à le renverser, en février 2011, afin de calmer la colère populaire. Il s’agit techniquement d’un putsch, opéré par le Conseil suprême des forces armées (CSFA), une junte qui exerce collectivement le pouvoir exécutif. Le CSFA trouve bientôt dans les Frères musulmans le partenaire idéal pour brider l’agitation révolutionnaire. Sissi, le plus jeune membre du CSFA, est à ce titre chargé des contacts avec les jeunes militants qui ont occupé la place Tahrir, au centre du Caire. Il défend ainsi les "tests de virginité" pratiqués sur des manifestantes, au nom de "l’honneur" des militaires à défendre contre des accusations de "viol". Tahrir et les rues environnantes deviennent à l’automne 2011 le théâtre d’incidents sanglants entre manifestants et forces de l’ordre, qui tirent à balles réelles. À une délégation d’opposants à Moubarak qui vient protester contre une répression aussi lourde, Sissi rétorque brutalement qu’il enregistre des pertes plus importantes lors d’une simple manœuvre militaire dans le désert. C’est la première fois que le masque de Sissi semble tomber, révélant un profond mépris pour la vie de ses compatriotes, surtout s’ils osent descendre dans la rue.

L’aveuglement du Président Morsi joue à plein en faveur de Sissi, d’abord en lui conférant le ministère de la Défense, puis en le posant en garant de l’unité nationale, face à la politique de plus en plus partisane des Frères musulmans. C’est là que Sissi, à supposer qu’il n’ait pas commencé d’intriguer beaucoup plus tôt, va fort habilement proclamer sa neutralité publique, tout en poussant son avantage en sous-main. La hiérarchie militaire encourage et encadre un vaste mouvement de protestation anti-Morsi, qui culmine à la fin de juin 2013. Sissi lance alors un ultimatum au Président égyptien, avant de le renverser, puis de disperser dans un bain de sang les rassemblements islamistes. Alors que le pouvoir exécutif est formellement aux mains du juriste Adli Mansour, une vague de "Sissimania" se déverse sur l’Égypte. Le Ministre, malgré sa "modestie" tant vantée par ses thuriféraires, accepte d’être promu au rang de maréchal, avant d’abandonner ses titres militaires pour participer en "civil" au plébiscite de mai 2014.

Aux commandes de l’Égypte depuis désormais cinq années, Sissi aura vécu son heure de gloire en août 2015, lors de l’inauguration en grande pompe (et aux côtés de François Hollande) du nouveau canal de Suez, censé doubler le trafic entre la Méditerranée et l’Océan Indien. La performance industrielle est incontestable, même si elle a mobilisé à plein une institution militaire à l’évidence plus efficace dans l’administration de grands chantiers que dans le rétablissement de l’ordre public. La péninsule stratégique du Sinaï a en effet vu s’enraciner une filiale égyptienne de Daesh. Un millier d’insurgés bédouins y tiennent à ce jour tête aux dizaines de milliers de militaires dépêchés par Sissi dans des offensives toutes décrites comme "définitives". Ce bilan calamiteux en termes de sécurité ne rend que plus scandaleux l’état des libertés publiques, systématiquement réprimées, avec des dizaines de milliers de prisonniers politiques et, phénomène jusque-là inconnu en Égypte, des milliers de "disparus". Sissi accuse de "terrorisme" toute forme d’opposition, les Frères musulmans bien entendu, mais aussi la contestation laïque et progressiste. Il privilégie en revanche une pratique rigoriste de l’Islam, garante à ses yeux de la stabilité sociale, quitte à lui sacrifier les programmes de contrôle des naissances (d’où une relance préoccupante de la démographie égyptienne, en progression de 2,3 % par an).

"L’Égypte rêvée de Sissi n’est néanmoins plus que l’ombre d’elle-même, trop engluée qu’elle est dans sa crise structurelle pour projeter une puissance digne de ce nom au-delà de ses frontières."

À la différence de Nasser, voire de Sadate, Sissi est un médiocre orateur, qui apparaît très peu en public, même durant ses "campagnes" électorales. Cette discrétion remarquée est souvent associée à des considérations de sécurité, surtout depuis que la présidentielle de 2018 a révélé de vives tensions au sein du cercle dirigeant. Sissi est sorti de l’épreuve en nommant au ministère de la Défense le chef de sa propre garde présidentielle, mais il est clair que ses profondes tendances au soupçon en sont encore avivées. Il se vit comme l’incarnation contemporaine de la grandeur de l’Égypte, contre laquelle une coalition de forces obscures, à la fois islamistes et occidentales, se serait liguée. Patriote à la limite de la xénophobie, il a salué l’élection de Donald Trump, qui l’a très vite reçu avec égards à la Maison Blanche. Sissi est tout aussi à l’aise avec Poutine, avec lequel il a échangé visites fastueuses et accords inédits. Sa première décision d’État fut de rétablir les relations diplomatiques avec le régime de Bachar al-Assad, qu'il a toujours ménagé. 

L’Égypte rêvée de Sissi n’est néanmoins plus que l’ombre d’elle-même, trop engluée qu’elle est dans sa crise structurelle pour projeter une puissance digne de ce nom au-delà de ses frontières. Le rôle secondaire du Caire dans la Libye voisine et son incapacité à déterminer le destin de Gaza en sont des rappels sévères. L’Égypte ne pèse jamais autant que quand elle s’abstient, par exemple dans le conflit yéménite où elle a sagement refusé de s’impliquer. Triste constat pour un président Sissi condamné, comme tant de ses prédécesseurs, à épier sans fin la hiérarchie militaire pour y tuer dans l’œuf toute tentation de dissidence. Complice, puis instigateur de deux coups d’État en deux ans, il mesure mieux que quiconque la fragilité d’un pouvoir même absolu. Le romancier Gamal Ghitany avait sublimé cette fatalité autocratique dans une allégorie historique, Zayni Barakat, publiée en 1973, qui demeure cruellement d’actualité.


Sélection bibliographique

Jean-Pierre FILIU, Généraux, gangsters et jihadistes, Paris, La Découverte, 2018.
Gamal GHITANY, Zayni Barakat, Paris, Seuil, 2003.
Bernard ROUGIER et Stéphane LACROIX (sous la direction de), L’Egypte en révolutions, Paris, PUF, 2015.
Robert SPRINGBORG, Egypt, Cambridge, Polity, 2017.

 

Dessin : David MARTIN pour l’Institut Montaigne.

 

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