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Europe : le temps de l’inquiétude

BLOG - 5 Novembre 2019

À l’occasion des commémorations liées aux 30 ans de la chute du mur de Berlin, Marion Van Renterghem, auteur de Mon Europe, je t’aime moi non plus (Stock, 2019) analyse pour l’Institut Montaigne ce double mouvement par lequel l’Europe centrale et orientale intègre l’Union européenne tout en construisant une critique radicale de son modèle. Trente ans d’une construction européenne placée sous le signe du doute.
 
Si l’on comparait l’histoire passée de l’Union européenne à une vie humaine, nous en serions au troisième cycle. L’enfance a duré une petite dizaine d’années, motivées par l’urgence de construire les bases d’une union pour en finir avec les guerres fratricides. Nous avons ensuite traversé l’adolescence et l’optimisme de la jeunesse adulte en une trentaine d’années, de la signature du traité de Rome en 1957 jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, lorsque l’Est et l’ouest de l’Europe se réunifiaient et que "l’occident kidnappé" réintégrait le club privilégié des États de droit. Puis une autre trentaine d’années s’est écoulée : du point optimal de 1989, où la démocratie triomphait du dernier des deux grands totalitarismes, jusqu’au retour actuel des fantasmes nationalistes et à la contestation de ce socle politique européen qu’est la démocratie libérale et représentative. 1957-1989, 1989-2019 : trente ans de constructions dans l’enthousiasme, suivis par trente ans de constructions dans le doute. Nous en sommes là, au bout du doute. Si les historiens donnent un jour un nom à la période que nous sommes en train de vivre, ce sera l’inquiétude.
 
Trente ans n’est pas une durée anodine. C’est le temps qu’il faut pour passer de l’âge adulte à la vieillesse, celui d’une génération. Comment sommes-nous passés en trente ans de l’avènement de la démocratie que Francis Fukuyama décrivait comme "la fin de l’histoire", au retour des nationalismes et au "choc des civilisations" prédit par Samuel Huntington ? Certes, il n’est aucun dirigeant ni aucune majorité de citoyens d’un pays de l’Union européenne pour souhaiter quitter l’UE et contester les bienfaits du marché unique - à l’exception du Royaume-Uni qui ne le sait plus lui-même. Mais qu’avons-nous raté pour que la démocratie libérale, si chèrement acquise, ait produit ici et là l’aspiration à ses exacts contraires : résurgence identitaire et nationaliste, ultraconservatisme, autoritarisme, "démocrature", "illibéralisme" ?

Le mur n’est pas tombé entre l’Est et l’Ouest, ni même entre le Nord et le Sud. L’Europe, impuissante dans la crise financière de 2008, arrogante face à la crise grecque de 2011, incapable de s’entendre face à la crise des migrants de 2015, est traversée de fractures.

Est-ce un hasard si la seule grande dirigeante à avoir passé l’essentiel de sa vie sous la dictature, Angela Merkel, est aussi l’une des dernières, parmi les chefs d’Etat et de gouvernement les plus puissants, à opposer aux tribuns populistes les valeurs qui fondent l’Union européenne – liberté, pluralisme, Etat de droit, tolérance, respect du droit et de la dignité indépendamment des origines, de la couleur de la peau, de la religion, du genre, de l’orientation sexuelle ou des opinions politiques ? Qu’avons-nous fait de nos trente ans et que ferons-nous des trente suivants ? Le prochain cycle appartiendra-t-il à ceux qui ont de ces valeurs une conception très relative et qui à la démocratie préfèrent la populocratie – les Donald Trump, Boris Johnson, Matteo Salvini, Viktor Orbán ou Marine Le Pen ?

Tous ont leur histoire, leurs raisons, leurs motivations, leurs explications, leurs identités propres. Mais de tous ces chefs populistes, qui ont en commun l’art de vendre des réponses simples et fausses à des questions complexes en désignant des boucs émissaires, l’un d’entre eux incarne, plus que les autres, l’archétype de ce grand retournement : le Hongrois Viktor Orbán. L’ancien jeune dissident libéral, opposant courageux à l’occupation soviétique et à la dictature communiste, formé à Oxford grâce à une bourse de la fondation Soros et fondateur au début des années 1990 d’un petit parti, le Fidesz, où se retrouvaient naturellement les jeunes démocrates européens et cosmopolites, est devenu en trente ans un populiste nationaliste, prônant les valeurs conservatrices et flirtant avec l’antisémitisme, réduisant l’expérience démocratique au seul temps de l’élection pour rogner ensuite sur les contre-pouvoirs et la liberté d’expression, accusant en premier lieu cette Union européenne à laquelle la Hongrie, comme tant d’autres pays, avait si ardemment voulu appartenir – et bien qu’il n’exprime lui-même aucunement le souhait d’en sortir.

Partout en Europe, la rhétorique eurosceptique est politiquement payante, alors que même les plus antieuropéens des dirigeants européens ne peuvent ignorer ce que l’UE a apporté en termes de démocratie, de réduction des inégalités, de protections sociales, de qualité de vie. En trente ans, l’Union européenne n’a pas su enrayer la brutalité de la mondialisation, le bouleversement des sociétés qu’elle a entraîné et avant tout cette passion triste qui se faufile entre la peur et la colère, entre la jalousie, la haine et le mal-être : le ressentiment. Le mur n’est pas tombé entre l’Est et l’Ouest, ni même entre le Nord et le Sud. L’Europe, impuissante dans la crise financière de 2008, arrogante face à la crise grecque de 2011, incapable de s’entendre face à la crise des migrants de 2015, est traversée de fractures. Sans oublier ce détail qui tissait ses premiers fils en 1989, dont personne ne saisissait encore l’enjeu, qui allait propulser de manière fabuleuse l’accès au savoir autant que miner insidieusement le fonctionnement démocratique : internet, prélude aux réseaux sociaux. Il y a trente ans, le compte à rebours commençait.

 

Copyright : GUNTHER KERN / AFP

 

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