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Boris Johnson ou la trahison de la démocratie

BLOG - 2 Septembre 2019

La suspension du Parlement britannique à quelques semaines de la date fixée pour le Brexit, est une faute. Contraire à l'esprit même de l'équilibre des pouvoirs, elle illustre la situation d'un pays entré dans une spirale d'échecs politiques, au point que la croyance même en la démocratie représentative est mise à mal.

La Grande-Bretagne est-elle devenue "un Etat failli" (failed state) ? C'est la question que posait il y a quelques jours, Chris Patten, le dernier gouverneur de Hong Kong, dans un éditorial particulièrement vigoureux, publié par Project Syndicate.

Que dirait-il aujourd'hui après la suspension par le Premier Ministre Boris Johnson des travaux du Parlement pour près de cinq semaines ? Ce coup de poker opportuniste n'est pas en tant que tel une violation de la "lettre" de l'équilibre des pouvoirs tel qu'il existe en Grande-Bretagne. Il y a eu des précédents. Il arrive que les travaux du Parlement soient suspendus à la demande du Premier Ministre pendant quelques jours, et ce à la fin de l'été, alors que se tiennent les congrès annuels des grands partis politiques.

Mais le faire pour près de cinq semaines et à la veille de l'échéance la plus importante qu'ait connue la Grande-Bretagne depuis des décennies, sinon depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, c'est une trahison de l'esprit des institutions de la "mère des démocraties".

La Grande-Bretagne, un "état failli" ?

Le terme "d'Etat failli" s'applique traditionnellement à des pays d'Afrique ou d'Amérique Latine et fait référence au mélange d'incompétence et de corruption des dirigeants. Comparer la Grande-Bretagne, le pays qui donna pendant des siècles des leçons de démocratie au monde, au Venezuela du Président Nicolás Maduro est bien sûr excessif. Mais depuis le pari raté de référendum lancé par David Cameron, la Grande-Bretagne semble aspirée dans une spirale d'échecs politiques, entraînant dans sa chute, la croyance même en la démocratie représentative.

Depuis le pari raté de référendum lancé par David Cameron, la Grande-Bretagne semble aspirée dans une spirale d'échecs politiques, entraînant dans sa chute, la croyance même en la démocratie représentative.

David Cameron, Theresa May et maintenant, cerise sur le gâteau, Boris Johnson ! Si l'expression de "Trahison des Clercs", le très beau titre du livre écrit par Julien Benda en 1927, s'applique dans le monde contemporain, c'est bien à la Grande-Bretagne. Le magazine The Economist décrivait, il n'y a pas si longtemps, le Brexit comme le "Waterloo" des élites sociales issues d'Oxford. L'équipe dont s'est entouré Boris Johnson semble pourtant battre des records en matière d'arrogance et d'ignorance des réalités.

Certains de ses membres semblent - par le traditionalisme de leurs vêtements, sinon par le langage de leurs corps - sortis tout droit d'albums de photos de la fin des années 1940. Viennent-ils de procéder à la partition de l'Inde ou s'apprêtent-ils à provoquer l'éclatement de la Grande-Bretagne ? Loin de se réjouir des avatars - l'expression de catastrophes serait plus juste - que traverse la "perfide Albion", les amis et partenaires du Royaume-Uni, devraient s'inquiéter de son avenir et de celui de l'Europe, sinon plus globalement de celui de la démocratie tout court. Du maintien de la paix en Irlande, à la problématique de l'unité avec l'Ecosse, tout semble soudain remis en question par les prétentions de certains Brexiters qui veulent donner l'impression qu'une renégociation avec l'Union de l'essentiel des termes du Brexit est encore possible.

Johnson et le syndrome Salvini

Tous les scénarii sont ouverts. Comme Matteo Salvini, Boris Johnson peut perdre son pari. L'agitateur italien comptait sur le soutien de l'opinion, confirmée par des sondages favorables, et sur la division de ses adversaires. Il allait provoquer de nouvelles élections et gouverner ainsi seul ou presque. Il se retrouve désormais dans l'opposition et ce peut-être pour longtemps : à moins qu'il ne tente, comme Mussolini avant lui, quelque "Marche sur Rome". Boris Johnson peut lui aussi se retrouver mis en minorité la semaine prochaine par un vote de défiance d'un Parlement qui a du mal à digérer, tous partis confondus, d'avoir été suspendu pendant près de cinq semaines. Certes la perspective de voir un socialiste archaïque comme Jeremy Corbyn, succéder à Boris Johnson peut freiner bien des indignations. Mais ce qui est en jeu, c'est tout simplement l'avenir - non seulement des relations de la Grande-Bretagne avec l'Union européenne - mais de la démocratie parlementaire, qui mérite bien une union sacrée "à l'italienne" : "tous contre Johnson".

L'indignation de la majorité des parlementaires britanniques contre ce qui s'apparente à un coup d'Etat légal est bien réelle. L'opinion publique peut avoir une piètre opinion d'un Parlement qui n'a pas réussi à se mettre d'accord au cours des derniers mois. Mais en termes de références historiques, il y a plus d'Oliver Cromwell que de Winston Churchill, en Boris Johnson : un Cromwell sans la moindre once de puritanisme bien sûr ! De fait, jamais sans doute depuis le dix-septième siècle, les institutions britanniques n'ont-elles été à ce point bousculées.

Jamais sans doute depuis le dix-septième siècle, les institutions britanniques n'ont-elles été à ce point bousculées.

Trop c'est trop !

Un réflexe de colère a pu mener des hommes aussi différents que Salvini, Bolsonaro, Trump ou Johnson au pouvoir. Un réflexe de bon sens, sinon de survie, peut aussi jouer contre eux. En Grande-Bretagne, le pays d'Edmund Burke - l'auteur des Réflexions sur la révolution de France - la modération est une qualité traditionnellement recherchée. David Cameron et Theresa May étaient "trop peu". Boris Johnson est tout simplement "trop" : on dirait en anglais "too much". Surfant sur ses échecs et ses demi-vérités - exclusivement obsédé par son ambition de devenir Premier ministre - Boris Johnson a vu dans le Brexit l'opportunité d'arriver à ses fins. Son passage au pouvoir doit être aussi bref que possible. Les Britanniques ne savent pas qui les gouvernera demain, ni quel sera le prix pour eux d'une sortie, probablement sans accord, de l'Union européenne. (Elle devrait se révéler trois à quatre fois plus coûteuse pour eux que pour les pays membres de l'Union).

Heureusement les citoyens du Royaume encore Uni peuvent se raccrocher à l'idée qu'à la fin duXXIe siècle, le Prince George, l'arrière-petit-fils de la reine Elizabeth, pourrait monter sur le trône des Windsor. Quelques grammes de stabilité dans un monde de brutes.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 30/08/2019)

Copyright : Ben STANSALL / AFP

 

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