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Aux sources de la fracture sociale : portrait d’une France en morceaux

BLOG - 28 Février 2019

Mardi 19 février dernier, l'Institut Montaigne et Elabe ont rendu public le Baromètre des Territoires 2019 : La France en Morceaux, une enquête inédite réalisée auprès de 10 010 Français. Celle-ci permet de mettre en lumière des dynamiques sociales et territoriales nouvelles, dans un contexte marqué par les mouvements sociaux et l’approche des élections européennes et municipales. Que retenir de ce baromètre ? Comment a-t-il été pensé et réalisé ? Entretien avec Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof et artisan de ce baromètre.

Comment ont été définis les quatre portraits de Français que dresse le baromètre La France en Morceaux ?

L’enquête que nous avons réalisée comporte un très grand nombre d’indicateurs d’opinions et notamment tout ce qui concerne le rapport des Français au territoire et à la mobilité, à la fois géographique et sociale. Une telle masse de données, portant sur un grand nombre d’individus (10 010 répondants), ne peut être analysée sans recourir à de puissantes méthodes d’analyses des données. Les techniques de ce que l’on appelle "l’analyse géométrique des données" ont été utilisées pour condenser toutes ces informations : nous avons fouillé en profondeur notre base de données pour découvrir les groupes ou les paquets d’individus dont les profils de réponses étaient similaires ou proches. C’est ainsi que nous avons mis à jour que le rapport des Français au territoire et à la mobilité pouvait se décliner en quatre versions ou groupes. Cette typologie repose sur la découverte de deux grandes dimensions qui structurent toutes ces données : la mobilité est-elle un choix ou une contrainte ? A-t-elle pu être réalisée ou pas ?

A partir de toutes ces données d’opinions, nous avons mis à jour quatre catégories auxquelles nous avons donné un nom qui résume le profil de chaque groupe.

  • Les "Affranchis" (21%) pour qui la mobilité est positive et s’inscrit dans un détachement vis-à-vis du territoire. Il s’agit de personnes affranchies des contraintes territoriales et sociales, avec un important capital social et culturel qui leur permet de saisir les opportunités de mobilité.
  • Les "Enracinés" (22%) qui ont fait le choix d’un enracinement dans leur territoire. Ils sont heureux de "vivre au pays", dans un cocon local avec beaucoup de lien social, une sorte de bulle protectrice même s’ils sont concernés par les inégalités.
  • Les "Assignés" (25%) qui sont l’exact opposé des "Affranchis" : souvent dépourvus de capital économique, social ou culturel, ce sont des "assignés à résidence" qui endurent des souffrances sociales et sont coincés dans un lieu de vie ou une situation sociale difficile dont ils ne peuvent s’extraire
  • Les "Sur le fil" (32%) qui vivent une forte tension entre leur aspiration à la mobilité sociale et territoriale et une difficulté à s’affranchir de leur situation socio-économique et des inégalités territoriales.

L’un des résultats importants de notre étude est que les quatre groupes sont répartis dans toutes les régions.

Ces quatre types sont comme quatre "morceaux de France", chacun avec sa sociologie, révélatrice de véritables "fractures sociales" : le sentiment d’une France injuste et inégale est très présent dans nos données, particulièrement dans un groupe comme les "Assignés". L’un des résultats importants de notre étude est que les quatre groupes sont répartis dans toutes les régions, même si certains groupes sont bien sûr plus présents dans certaines régions que dans d’autres. Par exemple, on trouve beaucoup "d’Affranchis" en Île-de-France ou beaucoup "d’Assignés" dans le Grand Est, "d’Enracinés" en Bretagne.

S’il existe bien en France des "fractures territoriales", certains territoires étant frappés par les inégalités, le chômage ou le retrait des services publics de proximité, la manière dont les Français se représentent leur rapport à la mobilité et au territoire est très clivée socialement. Fractures sociales et fractures territoriales se mêlent, les premières étant plus importantes encore pour comprendre les opinions que se font les Français à propos de leurs territoires ou de leurs possibilités en termes de mobilité géographique ou sociale.

Quelles conclusions ce baromètre permet-il de tirer au sujet du mouvement des Gilets jaunes ? Qui sont-ils ?

La question de la mobilité et de la capacité à prendre sa vie en main a été au cœur de la crise des Gilets jaunes. Le fort sentiment d’injustice sociale et fiscale s’est exprimé dès le début de la crise et s’est maintenu malgré l’évolution de cette mobilisation. On retrouve très largement cette donnée dans notre Baromètre : la promesse d’égalité et de justice sociale de notre pays n’est pas réalisée, selon les Français.

Dans notre Baromètre nous avons posé plusieurs questions sur les Gilets jaunes. La catégorie où l'on retrouve le plus de personnes exprimant leur proximité ou soutien pour les Gilets jaunes est celle des "Assignés", qui vivent leur enracinement comme une donnée subie de leur vie. Cette catégorie est celle qui est le plus objectivement en situation de souffrance sociale. On en rencontre beaucoup en Seine-et-Marne par exemple, l’un des foyers de départ des Gilets jaunes. Notre Baromètre et ses résultats montrent que la crise des Gilets jaunes et son explosion trouve ses origines dans la profondeur et l’enracinement de la fracture sociale française.

Cette revendication des Gilets jaunes dans nos quatre catégories montre le caractère diffus du sentiment d’injustice sociale et/ou fiscale dans de très nombreuses couches de la société française.

On trouve des Français qui se disent Gilets jaunes dans les quatre catégories de Français que nous avons identifiées, certes dans des proportions moindres que parmi les "Assignés" mais cette diffusion dans nos quatre catégories montre le caractère diffus du sentiment d’injustice sociale et/ou fiscale dans de très nombreuses couches de la société française.

Sans gommer la réalité des fractures territoriales, les fractures sociales sont encore plus fortes et durement ressenties en France aujourd’hui. Par ailleurs, notre Baromètre montre un autre paradoxe : l'injonction à être mobile ("traverser la rue pour trouver un job") n'est pas nécessairement vécue comme un objectif positif par de nombreux Français qui vivent bien leurs racines locales. Etre enraciné localement ne veut pas nécessairement dire être "assigné à résidence", les deux notions ne se recoupent pas nécessairement.

Comment lire les résultats de ce baromètre à l’aune d’importances échéances électorales (européennes en mai 2019, puis municipales en mars 2020 ?

Les résultats de notre Baromètre montrent clairement que les attentes et les frustrations sont fortes en France en ce qui concerne l’ascenseur social.

Il y a bien sûr d’importantes différenciations politiques de nos quatre groupes si on compare leurs votes de 2017 : les "Affranchis" sont beaucoup plus "macronistes" que les autres groupes. De même, parmi les "Assignés", on compte un très forte surreprésentation d’électeurs de Marine Le Pen et dans une moindre mesure de Jean-Luc Mélenchon. Parmi les "Enracinés", on trouve une distribution des votes de 2017 qui ressemble beaucoup à celle de l’ensemble des Français, mais avec une surreprésentation des électeurs de François Fillon.

Enfin, les Français "Sur le fil" se distribuent assez largement comme l’ensemble du corps électoral. Les fractures sociales que notre typologie révèle trouvent un écho important dans les choix politiques. 

Il ne fait pas de doutes que l’on retrouvera dans les élections européennes de 2019 et municipales de 2020 d’importantes traces des fractures sociales et territoriales que nous avons mis en évidence. La crise des Gilets jaunes a fortement activé le sentiment latent d’injustice sociale et à mis en porte-à-faux la promesse macroniste d’émancipation. L’évaluation que feront les Français de l’action gouvernementale sur tout ce qui touche à l’égalité et à la préservation d’un modèle social auquel les Français sont très attachés jouera un rôle essentiel dans la période qui s’ouvre. Les résultats de notre Baromètre montrent clairement que les attentes et les frustrations sont fortes en France en ce qui concerne l’ascenseur social. Emmanuel Macron a fait de cette question le point cardinal de son projet politique, il n’a pas le droit à l’erreur sur cette question. Les futures échéances électorales nous en diront plus, sous peu.

 

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