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Géopolitique - 2023, année de tous les dangers ?

Analyses - 3 Janvier 2023

Dans cet article de début d’année, notre conseiller spécial, Michel Duclos, ancien ambassadeur, examine les perspectives géopolitiques pour 2023 à partir de trois axes :

L’équilibre Est-Ouest-Sud tel qu’il évolue sous l’effet de la guerre en Ukraine (cf. le prochain livre co-édité par l’Institut Montaigne et les éditions de l’Observatoire : "Guerre en Ukraine et nouvel ordre du monde", à paraître en février).

Les sorties de crise possibles dans le conflit ukrainien, autour de deux hypothèses de base : la première, celle d’une impasse durable, excluant une fin de partie en 2023 ; c’est le scénario "guerre de Corée" (qui a duré 3 ans) ; la seconde : celle d’un dénouement en 2023 pouvant résulter d’un éventail de scénarios : une défaite ukrainienne (peu probable) ; un effondrement de l’armée russe (plausible) ; un changement de direction politique à Moscou (peu probable sauf défaite militaire) ; une percée ukrainienne menaçant la position russe en Crimée (scénario pouvant conduire à une négociation russo-américaine "au bord du gouffre" sur fond de menaces nucléaires). Plus un "scénario joker", qui verrait les grandes puissances s’accorder pour un arrêt des combats.

Les risques d’ouvertures de nouveaux fronts : au Proche-Orient, du fait de l’accession de l’Iran au statut d’État du seuil ou d’autres scénarios comme une aventure militaire de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan ; en Indopacifique, en raison d’une stratégie de prise de contrôle de Taiwan par Pékin. Sur le front du Proche-Orient, Vladimir Poutine, en difficulté en Ukraine, peut être tenté d’allumer la mèche d’une nouvelle crise majeure ; sur le front asiatique, la question de fond est celle d’une éventuelle synchronisation des actions de la Russie et de la Chine pour tester la capacité des États-Unis et de leurs alliés à défendre ce qui reste de l’ordre du monde.

La réalité déjoue à peu près toujours les scénarios des prévisionnistes mais les perspectives évoquées par notre conseiller spécial peuvent aider à la prise de décision dans les deux directions qu’il préconise : une concertation accrue des puissances occidentales autour d’une "grande stratégie" face à un échiquier globalisé ; un effort d’ouverture des mêmes puissances vis-à-vis d’un "Sud Global", désormais en mesure de peser davantage dans les équilibres du monde. Son article avance dans cet esprit plusieurs suggestions.

L’année qui s’ouvre verra-t-elle la fin de la guerre en Ukraine ? Si tel est le cas, quel dénouement peut-on envisager ? Quelles autres crises – déjà en germe s’agissant de l’Iran et du détroit de Taiwan – peuvent surgir dans les mois qui viennent ? Plus généralement, comment le nouvel équilibre qui semble s’établir entre l’Est, l’Ouest et le "Sud Global" va-t-il évoluer ?

1. Peut-être faut-il commencer par cette dernière question car elle fixe le contexte dans lequel les autres défis géopolitiques devront être traités par les "décideurs" des différentes puissances.

En première analyse, la guerre en Ukraine a apporté de ce point de vue trois leçons : un axe Moscou-Pékin veut remettre en cause le semblant d’ordre international encore existant, réputé dominé par les Occidentaux ; l’Ouest s’est révélé capable d’opposer à l’assaut russe une capacité de réaction plus ferme et plus unie qu’attendu ; le "Sud Global", sans approuver la Russie, se montre dans l’ensemble équivoque ; au sein des pays que l’on englobe à tort ou à raison sous cette étiquette de "Sud Global", des "puissances moyennes" telles la Turquie, l’Arabie Saoudite ou l’Iran - plus l’Inde, qui a beaucoup de caractéristiques d’une grande puissance –  jouent leur propre jeu : elles connaissent en fait un "moment d’affirmation".

Ce sont là quelques éléments qui se dégagent de la série sur Ukraine Shifting the World Order que nous avons publiée sur notre site en anglais. Nous en avons tiré un livre à paraître en février, sous le titre "Guerre en Ukraine et nouvel ordre du monde", en coédition entre l’Institut Montaigne et les éditions de l’Observatoire.

Deux aspects du panorama stratégique méritent d’être soulignés lorsque l’on pense aux perspectives géopolitiques pour l’année à venir :

Le "non-alignement" des pays en voie de développement ne constitue  pas un phénomène nouveau... la différence tient en ceci que le poids de certains de ces pays a changé.

Le rôle des "nouveaux non-alignés" : le "non-alignement" des pays en voie de développement ne constitue certes pas un phénomène nouveau ; la différence, dans le monde d’aujourd’hui, par rapport à ce que nous avons connu lors de la guerre froide, tient en ceci que le poids de certains de ces pays a changé : si l’Inde, la Turquie ou l’Arabie saoudite continuent de maintenir, voire de développer, des liens économiques avec la Russie, l’efficacité de la stratégie occidentale d’étranglement économique de la Russie s’en trouve contrariée. D’autre part, s’agissant du changement climatique ou d’autres "enjeux globaux", les acteurs occidentaux, l’Europe en particulier, ont besoin du concours de toute la planète.

La capacité d'attraction de la Chine : l’actuelle réticence de nombreux pays du "Sud" réputés proches des Occidentaux à soutenir la ligne occidentale vis-à-vis de la Russie – en Afrique, en Asie ou en Amérique latine – résulte certes de facteurs historiques ainsi que des conséquences déstabilisatrices de la guerre, en matière économique ou de sécurité alimentaire par exemple. Elle s’explique aussi au moins en partie par la montée en puissance de la Chine et la tension qui en résulte entre celle-ci et les États-Unis.

C’est peut-être l’une des clefs non dites du clivage actuel entre "l’Ouest et le Reste" : les pays occidentaux, avec bien sûr de grandes différences d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, vivent à l’heure d’un retour de la guerre en Europe, du fait d’un acte d’agression presque incroyable de la Russie, d’ailleurs politiquement soutenu par la Chine ; les responsables de beaucoup de pays du "Sud" sont déjà dans le monde d’un affrontement entre la Chine et les États-Unis, avec en tête cette préoccupation majeure : "ne pas choisir".

Fin décembre 2022, lors d’une grande conférence transatlantique, plusieurs dirigeants de démocraties d’Amérique latine confiaient : "nous défendrons les valeurs libérales chez nous, mais regardez notre balance commerciale : n’attendez pas de nous que nous prenions parti contre la Chine".

2. Peut-on espérer une "fin de partie" en Ukraine dans l’année qui commence ?

Les spéculations sur le sujet sont d’autant plus ouvertes que nous ne disposons que d’une connaissance imprécise des arsenaux en présence et ne pouvons avoir qu’une appréciation aléatoire des capacités de "tenir" tant du côté russe que du côté ukrainien. Les analystes rigoureux – comme Lianna Fix et Michael Kimmage dans Foreign Affairs – sont donc contraints de balayer tout un éventail de scénarios possibles. La BBC, de son côté, a interrogé cinq experts qui ont présenté cinq prévisions très différentes. Nous rangerons pour notre part les hypothèses de fin de partie imaginables à ce stade en deux catégories :

L’impasse durable : c’est le scénario dans lequel aucune des deux parties ne se perçoit comme suffisamment perdante ni suffisamment gagnante pour rechercher un arrêt des combats.

Selon toute apparence, Vladimir Poutine considère actuellement que ses généraux ont dû reculer mais que la Russie conserve de nombreux atouts sur la durée : sa capacité de renouveler ses armes les plus rustiques (artillerie) serait bonne, elle a commencé à se procurer des drones et peut-être des missiles balistiques auprès de l’Iran, la ressource en hommes de troupe n’est pas épuisée, l’économie russe souffre mais sa contraction est moindre (2 % officiellement en 2022) que ce que l’on pouvait penser. L’espoir immédiat du président russe réside dans un effondrement de la volonté de résistance des Ukrainiens sous le coup de ses bombardements massifs, son espoir suprême dans une lassitude possible des Américains, et accessoirement de certains Européens, dans leur soutien à l’Ukraine.

En outre, le Kremlin paraît croire à une reconfiguration des liens économiques de la Russie avec la Chine, l’Inde et le "Sud Global", en substitution à l’Occident, ce qui paraît pour le moins hasardeux.

Le retour aux réalités peut toutefois prendre beaucoup de temps. Inversement, peu de signes d’une moindre détermination ukrainienne ou d’une lassitude occidentale apparaissent pour le moment. Il est donc très plausible que la situation d’impasse actuelle se prolonge de mois en mois, pendant des années, jusqu’à un essoufflement des deux parties. C’est le scénario de la guerre de Corée, qui a duré trois ans. La question dans cette hypothèse est de savoir où se situera la ligne de front au moment de l’arrêt des combats.

Le Kremlin paraît croire à une reconfiguration des liens économiques de la Russie avec la Chine, l’Inde et le "Sud Global", en substitution à l’Occident.

Notons au passage que l’idée très cartésienne selon laquelle "à un moment donné il faudra bien que les parties se mettent autour de la table" a peu de fondement historique et correspond mal à la réalité psychologique de l’affrontement en cours : l’Ukraine pourrait comme la Corée connaître une fin de partie de facto, sans négociation de paix.

Une issue en 2023 : elle pourrait venir d’une rupture, en faveur de la Russie, de l’équilibre relatif actuel : réussite d’une offensive au printemps ou avant, grâce au déploiement de "troupes fraîches" issues de la mobilisation, couplée à l’effet dévastateur des frappes sur les infrastructures civiles. C’est l’inquiétude qu’ont exprimée les chefs militaires ukrainiens eux-mêmes dans de propos qu’ils ont tenus récemment à The Economist. Peu d’observateurs retiennent cette hypothèse, compte tenu des performances récentes de l’armée russe sur le terrain ; c’est donc plutôt une rupture en faveur de l’Ukraine qui pourrait hâter l’issue de la guerre.

Plusieurs développements sont en effet susceptibles d’acculer la Russie à revoir ses options. Ainsi :

  • Les experts militaires n’excluent pas que l’armée russe finisse par s’effondrer, s’il se confirme qu’elle ne parvient pas à retrouver une capacité offensive réelle. La valeur opérationnelle des nouvelles troupes, sujette à caution, constituera à cet égard un test important.
  • Il est plus aléatoire d’envisager à ce stade un changement de direction politique au Kremlin, sauf justement comme conséquence d’un effondrement militaire (voir à ce sujet le papier de Bruno Tertrais La chute de la maison Russie pour l’Institut Montaigne - décembre 2022).
  • Un troisième scénario serait que les Ukrainiens soient en mesure de reprendre l’offensive, parviennent par exemple à atteindre la mer d’Azov à Melitopol, coupant ainsi le couloir reliant le Donbass à la Crimée et rendant potentiellement intenable la position russe dans la presqu’île.

Ce scénario est à notre sens celui des paradoxes. Il devrait être privilégié par la coalition qui soutient l’Ukraine, car il coupe court à un risque de rupture de l’équilibre favorable à la Russie ou à celui d’une impasse prolongée. M. Zelensky est donc dans son rôle en réclamant à la fois des systèmes défensifs pour parer aux frappes sur l’arrière du pays et des armes offensives plus sophistiquées (avions de combat, chars, artillerie de longue portée) pour reprendre une "contre-offensive" pour l’instant à l’arrêt. Or les États-Unis, malgré les sommes gigantesques qu’ils consacrent à l’aide à l’Ukraine (évaluées à plus de 5 % du budget de la Défense américain), paraissent hésiter à s’engager dans cette voie pour au moins deux raisons : crainte d’être entraînés dans une escalade, recul devant cette espèce de tabou que constitue le statut de la Crimée. Poursuivons les paradoxes : imaginons une situation dans laquelle les Russes seraient sur le point de perdre la Crimée. N’est-ce pas un cas de figure dans lequel Poutine en viendrait à menacer cette fois pour de bon de l’emploi d’armes nucléaires ? Ne nous trouverions pas alors dans un scénario de type "crise des missiles" (Cuba 1962) - auquel M. Biden avait fait allusion le 6 octobre dernier ? Comme ce fut le cas lors de la crise de Cuba, n’y aurait-il pas alors, au bord du gouffre, une vraie négociation – russo-américaine naturellement – se concluant sur une solution sauvant (sans plus) la face du dirigeant russe ? Il est possible, conclurons-nous, qu’une fin de partie dès 2023 passe par un épisode paroxystique offrant à Vladimir Poutine une forme de "défaite glorieuse" - sous la forme suggérée ici ou sous une autre.

Il est possible, conclurons-nous, qu’une fin de partie dès 2023 passe par un épisode paroxystique offrant à Vladimir Poutine une forme de "défaite glorieuse".

Le lecteur, à ce stade de notre analyse, est en droit de marquer une certaine impatience : quelle est finalement la sortie de crise la plus probable ? Nous répondrons que cela dépendra beaucoup de la stratégie qui sera adoptée par les soutiens de l’Ukraine, en termes d’armement certes (prudence versus audace), mais aussi en termes de "grande stratégie" : pressions sur les puissances moyennes contribuant de facto à l’effort de guerre russe, "guerre des récits" vis-à-vis des opinions de tous les continents, capacité à renouer avec le "Sud Global".

3. S’il y a beaucoup de chances que la guerre en Ukraine se prolonge encore des mois, voire des années, ne faut-il pas craindre aussi l’ouverture d’autres fronts ? 

La réponse est évidemment oui. Deux hypothèses de crise viennent immédiatement à l’esprit :

L’Iran nucléaire et le Proche-Orient inflammable : en repoussant en août 2022 les ultimes propositions des cinq puissances nucléaires officielles associées à l’Allemagne et à l’UE, les dirigeants iraniens paraissent avoir fait le choix d’aller jusqu’au bout de l’acquisition d’un stock de matières fissiles leur permettant d’atteindre le statut d’"État du seuil".

On peut penser que c’est l’objectif intermédiaire qu’ils poursuivent à ce stade. Or la Russie – pour se procurer des armes – paraît être entrée dans un pacte faustien avec Téhéran. Tout laisse penser que dans le contexte de la guerre en Ukraine, elle ne s’opposera pas, non plus d’ailleurs que la Chine, à l’objectif iranien. L’accès de la République islamique au statut d’État du seuil suffit à enclencher une dynamique de prolifération, dans un premier temps au moins de la part de l’Arabie saoudite. Par ailleurs, il donnera aux dirigeants iraniens un élément de confiance supplémentaire pour accroître leurs actions agressives dans la région.Ne peut-on imaginer dans ce contexte que les Israéliens, de nouveau dirigés par Netanyahou, cette fois à la tête du gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël, procède à une campagne de frappes contre les installations nucléaires iraniennes ?

Il y a des raisons de douter d’une telle perspective, en raison notamment du peu d’appétit à Washington pour se lancer dans une entreprise les conduisant à se réengager au Proche-Orient. En revanche, beaucoup de scénarios de crise susceptibles d’échapper à tout contrôle peuvent être imaginés :

  • Une nouvelle attaque iranienne (en provenance du Yémen ou non) sur des cibles majeures en Arabie saoudite,
  • Des actions "couvertes" israéliennes (assassinats ciblés ou sabotages) provoquant une réaction disproportionnée des Iraniens,
  • Une erreur de calcul des dirigeants iraniens les conduisant à "aller trop loin" dans leur programme nucléaire et donc obligeant les Occidentaux à réagir etc.

Et cela dans un contexte où l’arrivée de la Chine comme acteur géopolitique dans la région (cf. : visite triomphale de Xi-Jinping à Riyad en décembre 2022) et la poursuite du "désengagement" américain accroissent les incertitudes pour les décideurs régionaux.

A tout cela, il faut ajouter trois facteurs. Tout d’abord, la fragilisation du régime iranien, du fait de manifestations d’ampleur sans précédent, semble avoir un effet paralysant sur Washington. Toute velléité de relance de négociations sur le nucléaire est perçue – à tort ou à raison  – par la classe politique américaine comme une trahison des aspirations du peuple iranien. Par ailleurs – et c’est peut-être la question la plus grave – Vladimir Poutine, au moment où il piétine dans son entreprise en Ukraine, n’a-t-il pas intérêt à allumer la mèche d’une autre crise majeure dans un Proche-Orient rendu encore plus inflammable par l’hypothèque iranienne ? Sans préjudice – c’est le troisième facteur "aggravant" – d’autres foyers de tensions, tel le conflit israélo-palestinien ou la Turquie de M. Erdogan. Ce dernier doit affronter en juin 2023 des élections difficiles et il peut être tenté par une aventure militaire contre la Grèce, ou dans le Nord-Est syrien ou encore en Irak, avec là encore un feu vert de Moscou et alors que les Américains ont la tête ailleurs.

Taiwan et l’axe Moscou-Pékin : l’année s’achève sur une rencontre virtuelle Poutine-Xi aux accents qui font écho à la déclaration commune russo-chinoise du 4 février ; elle s’achève aussi par de nouvelles manœuvres d’intimidation militaires intensives de l’armée chinoise autour de Taiwan rappelant celles de cet été après la visite de Mme Pelosi dans l'île.

Pour beaucoup d’observateurs, la question n’est pas celle de l’éventualité d’un assaut de Pékin contre Taiwan mais d’une part celle des modalités (invasion ou strangulation) d’une tentative de prise de contrôle et d’autre part celle de son échéance. On cite souvent 2024 (élections dans l'île) et 2027 (date de fin de l’actuel mandat de Xi Jinping) comme des dates butoirs importantes. Toutefois, la tentative de prise de contrôle n’a-t-elle pas en fait déjà commencé ? Ne va-t-elle pas s’intensifier par des pressions de toutes sortes (embargos, mesures politiques, action de contraintes militaires) dans les prochains mois ? Par ailleurs, le président chinois ne va-t-il pas, dès lors qu’il vient de consolider son pouvoir, s’efforcer de venir davantage en aide à son "partenaire stratégique" russe ? De passer du soutien seulement politique à un soutien plus pratique ? Quelles leçons la Chine tire-t-elle de la guerre en Ukraine mais aussi du spectaculaire réarmement japonais, ou encore de l’agressivité nord-coréenne accrue ?

En ce début d’année 2023, c’est peut-être l’équation la plus difficile et la plus importante à déchiffrer : Moscou et Pékin ne peuvent-ils pas davantage synchroniser leurs opérations ? Une intensification des tensions autour de Taiwan n’est-elle pas de nature à réduire la focalisation de Washington sur le conflit en Ukraine ?

N’allons-nous pas vers une situation de double crise majeure – en Europe et en Asie de l’Est – sans compter des crises régionales comme celles que nous avons évoquées ? En cas d’explosions nouvelles s’ajoutant au séisme actuel, dans quel sens pèseront les "puissances moyennes" et le "Sud Global" ? Enfin, si l’on veut un élément plus optimiste dans un tableau peut-être trop sombre, ne peut-il y avoir un moment où deux membres du trio Amérique-Chine-Russie, voire les trois ensemble, estimeraient nécessaires d’arrêter les frais ? Ce serait le scénario "joker" d’une cessation des combats en Ukraine – certains disent : à l’été 2023 – par volonté des grandes puissances.

En ce début d’année 2023, c’est peut-être l’équation la plus difficile et la plus importante à déchiffrer : Moscou et Pékin ne peuvent-ils pas davantage synchroniser leurs opérations ?

4. Conclusion : 2023, année de tous les dangers ?

A vrai dire, en notre époque de "surprises stratégiques" à répétition, il est à craindre que la formule s’applique année après année. Encore avons-nous fait abstraction dans l’analyse qui précède des sujets de préoccupation en matière d’inflation, de récession ou encore de crise énergétique ou d’autres facteurs géo-économiques qui déterminent aussi une instabilité globale également lourde de dangers. Parmi ceux-ci évidemment les tensions euro-américaines qui naissent entre autres du renchérissement de l’énergie. Un décryptage moins succinct devrait aussi faire état de la compétition aiguë à la supériorité technologique entre la Chine et l’Amérique, dont témoignent les dernières mesures américaines de contrôle des exportations vis-à-vis de la Chine, et plus généralement la grande bataille sur les semi-conducteurs.

S’il faut brièvement conclure, nous avancerions une double prescription pour les dirigeants américains et européens :

Une concertation accrue est plus que jamais nécessaire entre les principales puissances occidentales pour définir une "grande stratégie" face à un échiquier stratégique désormais globalisé.

D’un point de vue européen, un accent particulier devrait être mis sur un "récit" concernant l’Ukraine pour éviter que la prolongation du conflit n'entraîne sa banalisation et ne provoque une "fatigue de la guerre", propice, dans la bataille d’influence entre l’Est, l’Ouest et le "Sud", à une exploitation par les adversaires de l’Occident. Une déclaration politique des principales puissances transatlantiques – sur le modèle éventuellement des 14 points du président Wilson en janvier 1918 – pourrait par exemple à la fois soutenir les buts de guerre des Ukrainiens et offrir au monde la vision d’un ordre international tenant compte des préoccupations des pays du "Sud Global", comme je l’expliquais en décembre dernier dans The Economist.

Une solidarité occidentale accrue ne doit en effet pas être exclusive d’une volonté d’ouverture vis-à-vis du "Sud". C’est comme on le sait la philosophie de la France, comme en témoignent les initiatives du président Macron. À cet égard, l’année 2023 peut comporter des opportunités.

D’un point de vue européen, un accent particulier devrait être mis sur un "récit" concernant l’Ukraine pour éviter que la prolongation du conflit n'entraîne sa banalisation et ne provoque une "fatigue de la guerre".

Ainsi, le prochain sommet sur le changement climatique – la Cop 28 – se déroulera à Dubaï, à la fin de l’année, sous présidence émirienne. Pour diverses raisons, elle présentera une importance particulière. Il devrait être possible aux grandes diplomaties occidentales de travailler avec les Émirats Arabes Unis pour éviter le scénario d’un demi-échec, comme cela a été le cas en 2022 à Charm el cheikh. Pour le plus grand préjudice de la lutte contre le réchauffement climatique. De même, le sommet G20 de 2022 à Bali – qui comportait des risques sérieux de rupture – s’est révélé utile, grâce notamment à l’action d’une présidence indonésienne déterminée à éviter une crise. L’Inde, qui a concouru au succès du sommet de Bali, va succéder à l’Indonésie.

Le G20 est la dernière instance de gouvernance globale qui reste fonctionnelle. Qu’est-ce que l’Inde aujourd’hui ? Un immense pays entre deux mondes qui a vu son statut rehaussé par la guerre en Ukraine, un leader du "Sud Global" qui se pose moins la question de "ne pas choisir" entre deux camps que celle de choisir ce qui correspond le mieux à ses intérêts, conformément à sa doctrine du "multi-alignement".

Il serait important d’encourager l’Inde à utiliser sa présidence du G20 pour faire la démonstration de sa capacité à apporter une contribution constructive à l’ordre du monde.

 

Crédit image : ANATOLII STEPANOV / AFP.

 

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