AccueilExpressions par MontaigneDe Caracas à Kiev : grands enjeux géopolitiques de 2026 La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Coopérations internationales05/01/2026ImprimerPARTAGERDe Caracas à Kiev : grands enjeux géopolitiques de 2026 Auteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie Découvreznotre série Le Monde de Trump2026 s'ouvre avec l'enlèvement du président du Venezuela par Donald Trump, sur les fondements doctrinaux annoncés par la publication d'une Stratégie de sécurité nationale hostile à l'Europe. En distinguant trois nuances de MAGA au sein des équipes Trump, Michel Duclos propose un panorama des enjeux géopolitiques de 2026, nouveau tournant dans la relation entre Europe et États-Unis. Droits de douane, numérique, Groenland, Ukraine : les Européens sont-ils prêts à faire preuve de fermeté ?Ambiguïté maintenue sur l’Ukraine, menace d’interférences en Iran, intervention ouverte au Venezuela : le "monde de Trump II" continue de nous surprendre. En ce début d’année 2026, la capture de Maduro, le dictateur vénézuélien, domine l’actualité. Cela ne doit pas nous faire perdre de vue l’Ukraine, ni plus généralement la grande déchirure en train de s’opérer sous nos yeux entre l’Amérique et l’Europe. Renversement des rôles et des alliancesD’abord l’Ukraine : lors de la visite de Zelenski à Mar-a-Lago le 28 décembre, il semblait qu’un rapprochement était intervenu entre le président ukrainien (soutenu par les Européens) et l’administration Trump sur ce que pourrait être un règlement du conflit. Vladimir Poutine a sans doute senti le danger. Le Kremlin s’est empressé d’imaginer une "attaque massive" de drones ukrainiens contre l’une des résidences de Poutine - prétexte à un "durcissement" de la position russe dans les négociations. Les Russes n’ignoraient évidemment pas que les services de renseignement américains ne pourraient être dupes de la manœuvre. Il s’agissait en fait pour le Kremlin de signifier leur refus de négocier et de justifier l’escalade russe dans l’attaque contre des cibles civiles en Ukraine (escalade à laquelle on assiste désormais). Mais Trump a, dans un premier temps, paru mordre à l’hameçon. C’est apparemment le directeur de la CIA, John Radcliffe, qui l’a ramené - pour combien de temps ? - à une plus juste appréciation de la réalité : dans le "monde de Trump II", au sein même de l’Administration, sans parler de l’opinion en général, il reste quand même, pour l’instant, quelques cordes de rappel, comme le documente l’enquête du New York Times sur le sujet, peu rassurante au demeurant.Au-delà de l’affaire ukrainienne - nous y reviendrons nécessairement un peu plus loin - c’est la relation transatlantique, le lien historique entre l’Europe et les États-Unis, qui est désormais en cause. La National Security Review (NSS) publiée fin novembre par Washington ne constitue pas un document opérationnel, mais elle donne une image de l’état d’esprit, du "logiciel" dirait-on maintenant, des actuels dirigeants américains : compétition économique et technologique avec la Chine, volonté de repli sur l’"hémisphère nord", non dénuée d’agressivité (Venezuela, Canada, Groenland), attirance vis-à-vis de la Russie, engagement maintenu au Proche-Orient, animosité affichée à l’égard de l’Europe. Pourquoi cette animosité ? À lire la NSS - et les tweets des proches du pouvoir américain actuel - on est tenté de mettre en relief trois courants qui se combinent dans l’entourage de Trump. D’abord ce que l’on appelle "l’aile civilisationnelle" - incarnée par le vice-président Vance - qui voit dans l’Europe le bastion d’une immigration sans limite, du "wokisme" et d’une forme de tolérance indue à l’Islam, affecté de surcroit d’une atonie économique, technologique et démographique : d’où cette condamnation en forme de regret d’une Europe "en voie d’effacement civilisationnel" selon la NSS. Second courant : l’hostilité du Big Business et plus encore de la Tech à l’Union Européenne. "Nous avons soutenu l’UE car c’était un atout dans la Guerre froide, mais l’URSS disparue, l’UE n’était plus pour nous qu’une concurrente"Un des rares penseurs stratégiques du trumpisme nous avait dit il y a quelques années : "nous avons soutenu l’UE car c’était un atout dans la Guerre froide, mais l’URSS disparue, l’UE n’était plus pour nous qu’une concurrente". Indignés - ou prenant prétexte - de l’amende que la Commission européenne a infligée à M. Musk pour ne pas respecter la réglementation européenne, les GAFAM, très proches de l’administration Trump, entrent en guerre contre Bruxelles.Ces deux courants en quelque sorte à la surface des choses, si puissants soient-ils, ont pour soubassement un troisième plus profond, plus enraciné dans l’Histoire, qui renvoie à une relation d’amour-haine classique entre les deux rives de l’Atlantique, jadis explorée par les romans d’Henry James. Dans le monde de Trump II, les élites traditionnelles attachées à l’Europe n’ont plus guère de poids. Derrière le paravent du "nationalisme chrétien", le mouvement MAGA flirte avec le suprématisme blanc, alors même que la population blanche non-hispanique deviendra minoritaire aux États-Unis dans 20 à 25 ans ; les dirigeants trumpistes donnent ainsi le sentiment de poursuivre en Europe, sous couvert de considérations "civilisationnelles", une bataille perdue en Amérique même. Pour dire les choses autrement : la charge anti-européenne est d’autant plus violente que dans une sorte de renversement des rôles inattendu, c’est l’Amérique, deux cent cinquante ans après la fondation de la République à Philadelphie, qui aujourd’hui porte le flambeau de l’illibéralisme, tandis que l’Europe dans sa majorité reste, pour l’instant, fidèle aux idéaux des Lumières. Ce renversement des rôles éclaire, s’il n’explique pas complètement, le renversement des alliances implicite entre Washington, Moscou et l’Europe. La Russie revanchiste d’aujourd’hui bénéficie de la part de Washington de la même indulgence que l’Allemagne revanchiste d’autrefois. Après tout, l’Amérique des années 20 et 30 refusait de se joindre à la SDN (donc, déjà, de s’engager dans la sécurité de l’Europe) ; elle se montrait acharnée à obtenir des Européens le remboursement de leurs dettes de guerre mais empressée à favoriser le redressement de l’Allemagne, en insistant notamment pour alléger le poids des "réparations" dues par Berlin. Au fond, la Russie revanchiste d’aujourd’hui bénéficie de la part de Washington de la même indulgence que l’Allemagne revanchiste d’autrefois. Les tests à venirIl apparaît de plus en plus évident, à partir de là, que ce serait une erreur de penser qu’il suffit pour les Européens de "faire le gros dos", de donner des gages ici ou là au pouvoir trumpien, et finalement d’attendre patiemment des jours meilleurs. Observons qu’aura été de courte durée le "ouf" de soulagement que les membres européens de l’OTAN avaient poussé après le sommet de la Haye (24-25 juin 2025), et leur promesse solennelle de porter à 5 % de leur PIB leurs dépenses de défense et de sécurité pour satisfaire le protecteur américain. Dans les mois qui viennent, différents tests devraient donner des indications précises sur le degré de tension qui affectera immanquablement la relation États-Unis-Europe. Parmi ceux-ci :La réglementation digitale : les quelques sanctions contre des personnalités (non officielles), sous forme de privation de visas, vont-elles être suivies d’autres plus lourdes (financières notamment) et s’étendant à des officiels de l’UE ou des États-membres ? Des entreprises européennes vont-elles se voir priver de licence aux États-Unis ? Et comment de son côté, la Commission, sous le regard des États-membres et du Parlement européen, va-t-elle réagir ? Interprétation délibérément a minima des deux réglementations en cause - le Digital Markets Act (DMA) et le Digital Service Act (DSA) - voire révision à la baisse des textes en question le moment venu ? Ou au contraire engagement d’un véritable rapport de force ?Les droits de douane : dans un climat de tensions accrues, Washington ne va-t-il pas rouvrir l’accord de Turnberry (27 juillet 2025) et procéder à un nouveau round de hausse des droits de douane ? Et cette fois, l’Union Européenne peut-elle de nouveau choisir de courber l’échine ?Les élections en Europe : conformément aux précédents récents (Roumanie, présidentielle en Pologne, soutien à l’AFD en Allemagne et à Nigel Farage au Royaume-Uni etc.), l’Amérique trumpienne ne va-t-elle pas se lancer dans des campagnes informationnelles en faveur des partis populistes de droite lors des prochaines échéances électorales en Europe ? Conjuguant ainsi ses efforts avec ceux de la Russie ? Ce serait cohérent avec le texte de la NSS lorsqu’il professe l’intention de l’Administration de "promouvoir (en Europe) les partis patriotiques" dont la croissance est "source d’un grand optimisme". Notons au passage qu’à part la ministre déléguée aux Armées, Madame Alice Rufo, peu de voix officielles en France ont dénoncé la brutalité de la NSS.Le Groenland : alors que Copenhague avait peut-être espéré "avoir calmé la Maison-Blanche" en passant commande d’un nouveau lot de F35, Trump a désigné un "envoyé spécial au Groenland" clairement va-t’en guerre, ou du moins "annexionniste". Ne faut-il pas s’attendre à un moment ou un autre à un coup de force quelconque de Washington ? L’intervention au Venezuela rend cette hypothèse encore plus plausible.Enfin, de nouveau, l’Ukraine : c’est dans une large mesure en raison de leur dépendance vis-à-vis de l’Amérique sur l’Ukraine que les Européens, à travers la Commission, ont dû céder sur les droits de douane. Un arrêt des combats, s’il intervient dans des conditions honorables pour les Ukrainiens, et à condition que le réarmement des Européens prenne vraiment son essor, n’affaiblirait-il pas, au moins en partie, cette dépendance ? Hélas, beaucoup d’autres hypothèses sont possibles - prolongation de la guerre, lâchage de l’Ukraine par les États-Unis, trêve incertaine ou accord défavorable à l’Ukraine - dans lesquels les relations entre les deux rives de l’Atlantique resteront sous haute tension. Quel leadership européen ?Le contexte créé par l’intervention à Caracas n’est pas indifférent pour la suite des événements. Nous sommes probablement en présence d’un game changer. Les dirigeants de Moscou et Pékin ne peuvent certes négliger que Donald Trump est capable de "mordre"; en contrepartie, ils peuvent espérer que son administration prenne le chemin d’une série d’interventions extérieures la distrayant des enjeux européens ou asiatiques ; et ils encaissent un premier acte de reconnaissance des "sphères d’influence", déjà plus ou moins implicite dans la NSS. Par ailleurs, sur le plan du calendrier, les élections de mi-mandat aux États-Unis et d’ailleurs les élections en Europe (notamment en France) constitueront des facteurs importants, susceptibles de renouveler les cartes. En toute hypothèse, comment ne pas conclure de tout ce qui précède que les dirigeants européens doivent au moins se préparer à différents scénarios d’épreuve de force avec les États-Unis dans les mois à venir ? L’heure devrait être pour eux au "contigency planning" - aux plans de circonstances. Mais cette esquisse de conclusion soulève elle-même au moins deux questions.Il est clair que l’hypothèse "coup de force sur le Groenland" grimpe d’un bond dans la hiérarchie des risquesTout d’abord : est-il possible d’établir une sorte d’ordre de priorité dans les "tests" envisageables ? En ce début d’année, il est clair que l’hypothèse "coup de force sur le Groenland" grimpe d’un bond dans la hiérarchie des risques ; cela rend d’autant plus regrettable que les Européens n’aient pas été capables d’opposer une réaction plus homogène et surtout plus critique à l’opération de piraterie américaine sur Caracas.Autre question : dans quelle mesure l’Europe est-elle vraiment capable de s’affirmer vis-à-vis de l’Administration Trump ? De bons observateurs font valoir que l’Europe évolue, qu’elle commence à s’adapter, mais qu’il lui reste un long chemin à parcourir pour concourir dans "le monde des carnivores". À notre sens, beaucoup dépendra de l’émergence d’un leadership européen reconfiguré, qui ne peut passer que par l’Allemagne,par les pays les plus engagés en matière de défense (Pologne, Europe du Nord), et, espérons-le, par la France si elle sort des ses incertitudes politiques et économiques actuelles.À cet égard, le dernier Conseil européen (18 décembre 2025) mérite d’être médité : Paris et Berlin n’étaient pas sur la même longueur d’onde s’agissant des avoirs russes (et du Mercosur). Une version des choses impute à la France la responsabilité d’avoir contribué à l’échec du plan allemand d’ "utilisation" des avoirs russes au bénéfice de l’Ukraine ; du côté français, on peut faire valoir que M. Macron a permis de sauver l’UE d’une impasse programmée, compte tenu de l’opposition de la Belgique et d’autres, en offrant la solution d’un prêt de 90 milliards d’euro à l’Ukraine par le biais d’un emprunt de type Covid sur le budget de l’UE. L’essentiel - le financement de l’Ukraine - est donc sauf. On regrettera cependant que la formule préconisée par M. Merz n’ait pu être retenue : elle avait le mérite de provoquer l’ire conjointe de Moscou et de Washington et donc d’adresser un signal clair de fermeté européenne - cette qualité si nécessaire mais encore trop rare par les temps qui courent. Copyright Jim WATSON / AFP Donald Trump, le secrétaire d’État Marco Rubio et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth dans la résidence de Mar-a-Lago le 3 janvier 2026 lors de l’annonce de la capture de Nicolas Maduro au Venezuela. ImprimerPARTAGERcontenus associés 11/12/2025 Une Stratégie de Sécurité Nationale pour Trump 2 : la poursuite de la polit... André Leblanc 15/10/2025 Prix Nobel de la paix, une chance pour la démocratie au Venezuela ? Alexandre Marc