AccueilExpressions[Campagnes électorales] - 1936, États-Unis : A Great Fall ? Leçons d’un sénateur assassinéSÉRIECampagnes électorales 07/08/2026 [Campagnes électorales] - 1936, États-Unis : A Great Fall ? Leçons d’un sénateur assassinéVie démocratiquePARTAGER Hortense Miginiac Chargée de projets - Éditorial Découvreznotre série Campagnes électoralesEn 1936, Franklin Delano Roosevelt se présente pour la deuxième fois à la présidentielle, dans un contexte de montée du fascisme en Europe et de Grande dépression. Face à lui, le sénateur populiste de Louisiane, Huey Long, a fait peser le risque d’une division du vote démocrate, avant d’être assassiné. À défaut d’avoir pu écrire l’Histoire, Huey Long, resté dans les mémoires comme l’exemple du démagogue charismatique, inspira un récit magistral au grand romancier américain Robert Penn Warren, Les fous du roi. Quelles sont les leçons politiques du vrai Huey Long et de son double de papier, à la fois pour l’histoire de la communication et du style politiques des années trente et pour notre rapport contemporain à la démocratie ? D’une uchronie l’autre ?"C’est l’un des deux hommes les plus dangereux du pays."C’est ainsi que Franklin Delano Roosevelt désigne le sénateur populiste de Louisiane Huey Long en 1935. Cette figure politique un peu oubliée mais qui fut l’une des trois personnes les plus photographiées des États-Unis (avec le président et l'aviateur Lindbergh, héros du fameux Complot contre l’Amérique de Philip Roth) a failli faire peser la menace d’un troisième homme sur l’élection de 1936, avant d’être assassiné.À défaut de la carrière présidentielle à laquelle il aspirait, Huey Long nous laisse un héritage politique indirect, qui doit moins à l’autobiographie trop belle pour être honnête qu’il fait paraître en 1933 sous le titre Every Man a King ("On est tous des rois") qu’à l'œuvre qu’il a inspirée en 1949 au grand romancier et poète américain Robert Penn Warren, All the King's Men (Les fous du roi, en français), racontant la vie du politicien Willie Stark, double fictionnel de Long. Every Man a King : l’ascensionHuey Long, né en 1893, septième de neuf enfants, est un "hillbilly". Il a toujours revendiqué avec fierté cette ascendance de "gars des collines", de ruraux pauvres du Sud profond, et se présente en autodidacte qui a quasi grandi, comme Lincoln avant lui, dans une cabane en rondins. Il étudie tout seul le droit et l’histoire à force de lectures boulimiques et d’acharnement. Sans venir d’un milieu aussi pauvre qu’il le prétend, il est incontestablement d'origine très simple. Sa trajectoire commence lorsqu’il monte un cabinet d'avocat avec son frère, qui le positionne pour se faire élire à la Commission des Chemins de fer de Louisiane. À rebours des usages, loin de considérer son poste comme honorifique, Long lance de nombreuses procédures contre les grandes compagnies afin d’apporter des recettes fiscales à son État. Pour la première fois, une agence étatique devient un organe de contrôle vraiment fonctionnel et, fort de son succès, Long tente à seulement 24 ans de se faire élire gouverneur de Louisiane. Il échoue, mais ne renonce pas. En 1927, il se lance de nouveau dans la bataille et affiche sur tous les poteaux et les arbres de son district des tracts électoraux qui relatent ses succès contre les grandes compagnies au sein de la Commission des Chemins de fer, surmontés d’un slogan : “Every Man a King”, emprunté au démocrate populiste William Jennings Bryan, trois fois candidat à la présidentielle (en 1896, 1900 et 1908). Cette fois, cela fonctionne. Long devient gouverneur en 1928, avec la plus grande marge de l’histoire de l’État de Louisiane. Il déloge peu à peu les élites en place et se présente pour être sénateur de son État. Il est élu en 1930. Son ascension rapide est due à un usage de la communication politique raffiné et novateur. Il diffuse massivement des tracts politiques, qu’il prend le soin de rédiger lui-même avec un scrupule narcissique.Son ascension rapide est due à un usage de la communication politique raffiné et novateur. Il diffuse massivement des tracts politiques, qu’il prend le soin de rédiger lui-même avec un scrupule narcissique. Il y défend son bilan et son programme, dans des documents longs parfois de 1 800 mots, où la virulence du propos est entremêlée d’informations factuellement exactes sur l’économie ou la politique. Entre 1928 et 1935, environ 26 millions de documents ont circulé. "The Kingfish" : le style LongC’est aussi son usage inédit et extrêmement habile de la presse qui lui permet d’exploser sur la scène nationale dans les années 1930. Après avoir été élu gouverneur, il fonde son propre journal, Louisiana Progress, un hebdomadaire dont les éditoriaux consistent dans des extraits de ses discours. Pour désigner le reste de la presse, souvent contre lui, il crée un néologisme évocateur auquel il a systématiquement recours : "lyingnewspapers". Son art de la mise en scène passe aussi par la rédaction de son autobiographie, conçue comme un moyen de propagande et qui l’inscrit dans la lignée d’illustres prédécesseurs (The Autobiography of Benjamin Franklin, autobiographie posthume du père fondateur publiée en 1818 ou An Autobiography, de Theodore Roosevelt, en 1913). L’ouvrage, vendu au prix symbolique d’un dollar, est aussi distribué gratuitement au sein de ses clubs de soutien Share our Wealth. Le titre du livre devient même celui d’une chanson populaire qu’il compose et chante lui-même. Enfin, il reprend à son compte le surnom de "Kingfish" que ses adversaires lui avaient fait endosser en référence à l’escroc beau parleur George "Kingfish" Stevens de l’émission de radio très populaire Amos ’n Andy.Round robin, filibuster & deduct box : la méthode LongAu-delà du style politique, Huey Long a la bonne méthode, ou du moins une méthode efficace qui lui permet de s’imposer dans un Sud où ni les anciens planteurs ni la nouvelle classe de financiers n’entend céder la place à quelque homme politique que ce soit. Il crée des emplois publics - qu’il justifie par le contexte de Grande dépression - en lançant des programmes de grands travaux (routes, ponts et autres infrastructures) qu’il finance par des taxes sur les entreprises privées. Les employés de ces programmes sont aussi mis à contribution : non seulement ils forment un électorat fidèle, mais ils doivent aussi verser un certain pourcentage de leur salaire au parti de Long, qu’ils remettent dans des "deduct boxes" (boîtes à "retenues" sur salaire). Il a aussi à son actif le 2e plus long filibuster de l’histoire des États-Unis pour l’époque (largement dépassé depuis, le dernier record en date remontant à mars 2025, où le sénateur démocrate du New Jersey Cory Booker confisqua la parole 25 heures et cinq minutes pour protester contre les politiques de l’administration Trump) : 15 h et 30 minutes de prise de parole en continue pour faire obstruction à un texte sur la nomination des membres directeurs de la NRA [National Recovery Administration, agence créée en 1933 dans le cadre du New Deal afin de réguler la concurrence entre les entreprises grâce à l’adoption loyale de bonnes pratiques concernant les salaires minimum ou un plafond d’heures hebdomadaires de travail].Sa méthode est même si efficace que ses adversaires s’organisent : en 1928, une procédure d’impeachment est lancée contre lui pour mettre fin à ses mesures considérées comme radicales. Les charges sont nombreuses (allégation de corruption, intimidation de la presse, incompétence générale) et notamment développées à l’initiative de la Standard Oil Co. - Long ayant instauré une taxe de 5 cents par baril sur le raffinage du pétrole. Long parvient alors à obtenir qu’un nombre suffisant de sénateurs signent un document déclarant qu’ils ne voteraient pas sa destitution, avant même la tenue du procès. Il a recours à la vieille tactique du Round robin, une pétition où les signatures sont disposées en cercle, de sorte que personne n’en endosse la responsabilité principale. Huey Long réussit, mais prend conscience du poids des intérêts en place. L’épisode constitue un tournant définitif dans la mue de l’idéalisme de ses débuts vers un certain pessimisme voire cynisme sur le fonctionnement de la démocratie.Long a fait de la Louisiane ce qui se rapprochait de plus d’une dictature dans toute l’histoire de l’Amérique.Quoi qu’il en soit, Huey Long, parti de rien et désormais sénateur de son État (distinct des sénateurs fédéraux), a réussi son OPA sur la Louisiane : un de ses hommes de main a été nommé au poste de gouverneur qu’il avait laissé vacant pour les ors du Capitole de Baton-Rouge, toutes les agences de l’État sont pleines de fonctionnaires qui lui savent gré de leur avoir fourni un emploi et il dispose de son propre organe de presse. Dans ces années 1930 où l’Europe voit s’imposer Hitler ou Mussolini, on accuse même Long d'autoritarisme en le rapprochant des dictateurs allemand ou italien - de fait, un historien du populisme constate que Long a fait de la Louisiane ce qui se rapprochait de plus d’une dictature dans toute l’histoire de l’Amérique. Pour Long et ses partisans, la concentration des pouvoirs, pour peu démocratique qu’elle soit, est la condition d’une modernisation à marche forcée de l’État.Share our Wealth : Huey Long, un socialiste autoritaire ?Car Huey Long, indéniablement, a transformé son État dans le sens d’une plus grande justice sociale, à travers l'application de son programme "Share our Wealth", présenté à tous les Américains dans une allocution radio du 23 février 1934. Il propose de s’attaquer aux plus richesvia une forte taxation des grandes successions et des grandes entreprises et un plafonnement des grandes fortunes à 50 millions de dollars (environ 950 millions de dollars actuels) et des hauts revenus, et veut engager une politique de redistribution des richesses et une politique sociale ambitieuses : garantie d'un revenu minimum pour chaque famille américaine, baisse des taxes sur les logements et les véhicules pour les plus pauvres, moratoire sur les dettes, retraites pour les plus de 60 ans, éducation gratuite et développement d’une offre de cours du soir. Il met aussi fin à la nécessité de s’acquitter de la poll taxe (impôt par capitation) pour voter, si bien qu’entre 1927 et 1936, l’électorat de Louisiane s'accroît de 76 %, passant de 65 000 électeurs à 643 590 (surtout au sein des Blancs pauvres).Share Our Wealth influence en partie le New Deal de FDR - qui en propose cependant une version plus libérale - et a conduit à des progrès notables : routes asphaltées et ponts dans les parties les plus pauvres de l’État, hausse de 20 % des inscriptions à l’école publiques grâce à la distribution gratuite de livres scolaires… L’objectif de redistribution des richesses était assez radical, mais Long n’allait pas jusqu’à proposer la propriété collective des moyens de production ni considérer les inégalités comme inacceptables en soi : "nous ne proposons pas la division des richesses mais de limiter la pauvreté qu’un homme et sa famille sont susceptibles d’endurer", dit le sénateur de Louisiane. On ne peut donc pas parler de socialisme à son propos : il faudrait plutôt oser l’oxymore en évoquant un "capitalisme égalitaire", qu’il ne parviendra pas à faire aboutir malgré ses ambitions grandissantes.Un rival pour FDRCar, ambitieux, il l’est : Huey Long avait milité en faveur de Roosevelt lors de la primaire démocrate de 1932 et, on l’a dit, il a partiellement inspiré le New Deal, mais les relations entre les deux hommes se tendent bientôt fortement. Pour l’un, le New Deal est trop timide, pour l’autre, la démagogie va trop loin. Long ne soutient plus FDR lors des primaires de 1936 et se détache des démocrates, dans un "ni-ni" dégagiste. Dans un discours de campagne de 1932 en faveur de la réélection de la sénatrice de l’Arkansas Hattie Caraway (première sénatrice des États-Unis, qui commença par assurer la transition à la mort de son mari en 1931 et fut ensuite élue en son "prénom" propre en janvier 1932), il file la métaphore : "Corrompu par l’argent et le pouvoir, le gouvernement est comme un restaurant qui ne servirait qu’un plat : d'un côté, une équipe de serveurs républicains, de l'autre une équipe de serveurs démocrates, mais peu importe qui vous apporte le plat, la tambouille législative est toujours préparée dans la même cuisine de Wall Street." Ses propres aspirations présidentielles s’affirment sans fard et son optimisme de forceur n’est pas totalement dénué de fondement. En 1935, le réseau de clubs Share Our Wealth rassemble 7,5 millions de membres et Huey Long est devenu une figure politique nationale majeure. Il s’y voit déjà et publie son programme des 100 premiers jours, My First Days in the White House, où il dessine sa vision présidentielle sous la forme de "mémoires d’anticipation" dès les premières lignes, rédigées en ces termes : "C’est arrivé. Le peuple a adopté mon plan de redistribution de la richesse et me voilà Président des États-Unis. Je viens de jurer, sur la Bible que mon père me lisait quand j’étais petit, de respecter la Constitution"). Il déroule la manière dont il compte lutter contre la Grande Dépression et, magnanime, il prévoit que Roosevelt figure dans son cabinet.Roosevelt de son côté redoute que les voix pour le sénateur de Louisiane ne divisent le vote démocrate et que cela ne compromette sa réélection. Son directeur de campagne, l’ex-Coca-Cola James A. Farley, rompu aux techniques marketing et qui avait déjà été le chef d’orchestre de la campagne de 1932, demande un sondage confidentiel pour estimer les risques présentés par ce troisième homme, à une époque où les instituts de sondages n’existent pas encore (ce n’est que quelques mois plus tard, en 1936, que George Gallup fonda l'American Institute of Public Opinion, qui proposera, avec la méthode des échantillons représentatifs, les premiers sondages scientifiques pour la présidentielles). Le sondage demandé par Farley estime que Long pourrait obtenir le vote de 6 millions d’électeurs en 1936 (sur 80 millions d’inscrits et 45 millions de votants).Mais l’encombrant "Kingfish" se fait opportunément tirer dessus, dans la nuit du 8 septembre 1935, par un médecin, gendre d’un juge à qui Huey Long avait fait subir un gerrymandering (redécoupage électoral). Huey Long meurt deux jours plus tard - il est remplacé à son poste par son épouse, Rose, première sénatrice de Louisiane. Ses derniers mots méritent de rester dans les mémoires quasi autant que le Qualis artifex pereo ("Quel artiste meurt avec moi !) de Néron : "Mon Dieu, faites que je ne meurs pas, il me reste encore tant de choses à faire !" D’une certaine manière, il est exaucé : son parcours, ses réalisations au forceps, le jusqu’au-boutisme de ses idées, payé d’un assassinat, ont marqué les esprits et la trajectoire du Kingfish interroge encore les arbitrages entre la fin et les moyens, la pureté des intentions et leur mise en œuvre, en un mot questionne les limites entre ce que Max Weber appelait dans Le Savant et le Politiquel’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction. Huey Long ne fut pas dupe de ce dilemme et constata lui-même l’écart entre son idéalisme politique initial et la réalité de ce qu’il dut se résoudre à pratiquer : "Ils disent qu’ils n’aiment pas mes méthodes. Mais, moi non plus, je ne les aime pas. Je n’aime vraiment pas faire les choses comme je les fais. Je préférerais de beaucoup me présenter face à tous les autres sénateurs et me contenter de dire : ‘Voilà une bonne loi ; elle est utile aux gens, et je voudrais que vous la votiez dans l’intérêt général.’ Mais ça ne marche pas comme ça. Il faut combattre le feu par le feu."Mais, au-delà de l’éternelle question - la fin justifie-t-elle les moyens - que la démocratie se pose à elle-même, une autre réflexion est suscitée par les destinées de Huey Long, et si les 464 pages au cours desquelles elle fut déroulée ne suffisent pas pour la clôre, nous y ferons allusion pour conclure.D’Every Man a King à All the King's Men : ce que démocratie et poésie ont en partageCar Huey Long a inspiré au romancier du sud américain Robert Penn Warren, insuffisamment connu en France mais émule des plus grands - Faulkner ou Cormac McCarthy - et triplement récompensé d’un Pulitzer, son All the King’s men (Les Fous du roi, en français) paru en 1946. Le titre renvoie bien sûr au slogan de Huey Long, Every Man a King, mais aussi à la très ancienne comptine en forme de devinette "Humpty Dumpty", qui raconte les tribulations d’un œuf, tombé d’un mur, que tous les hommes et tous les chevaux du roi ne réussissent pas à remettre sur pied :“Humpty Dumpty sat on a wall.Humpty Dumpty had a great fall.All the king's horses and all the king's menCouldn't put Humpty together again.”The Kingfish, lui aussi, fit une grande chute, et personne ne put le rétablir, mais sa déchéance est métaphorique de celle de tout adulte, condamné à tomber de haut au fur et à mesure qu’il abandonne sa jeunesse.Penn Warren transpose cette ascension fulgurante dans le personnage imaginaire de Willie Stark, qui nous apparaît à travers le regard de son "Spin doctor", Jack Burden, le véritable héros de l’histoire. À travers l’expérience existentielle de désillusion et de conversion de cet individu rétif à toute dimension politique et collective de la vie, au fur et à mesure des progrès moraux de ce nihiliste désabusé, il est demandé au lecteur aussi de fournir l’effort d’une réflexion sur le "soi" et l’appartenance à l’histoire.Le parcours de Willie Stark et Jack Burden, épopée d’un abandon de l’idéalisme, est paradoxalement intimiste et politique à la fois. Jack Burden, tiraillé entre des loyautés familiales, politiques et sociales incompatibles, déchiré entre d’une part les rêves de son adolescence et l’amour de jeunesse qui le hante, et d’autre part une vie quotidienne où les sentiments, émotions et idées sont ramenés à une sorte de réflexe nerveux dénué de toute signification, se bat contre lui-même tout en observant les progrès du bulldozer politique Willie Stark, qui semble ne rencontrer aucun obstacle. Il finira par comprendre que l’Histoire se joue à travers la responsabilité individuelle, dont nul n’est exempt et que chacun doit assumer, ce qui exige d’apprendre à quitter l’Histoire - c’est-à-dire, une vision purement déterministe et nihiliste des choses - pour mieux y revenir, au cours d’une quête intérieure et individuelle. All the King’s Men propose ainsi une philosophie où l’histoire individuelle rejoint la grande pour montrer que toute action a un impact à la fois personnel et politique.C’est cette grande leçon de Robert Penn Warren qui fait, indirectement, le lien entre notre actualité et Huey Long, plutôt que des rapprochements plus anecdotiques entre, par exemple, le populiste de Lousiane et le locataire de la Maison-Blanche (que l’on pense aux tentatives d’assassinat, à un assaut sur le Capitole dont se sont aussi rendus coupables les soutiens de Huey Long/Willie Stark, ou la hiérarchisation douteuse entre la fin et les moyens).L’Histoire se joue à travers la responsabilité individuelle, dont nul n’est exempt et que chacun doit assumer, ce qui exige d’apprendre à quitter l’Histoire - c’est-à-dire, une vision purement déterministe et nihiliste des choses - pour mieux y revenir.C’est cette grande leçon de Robert Penn Warren qui fait, indirectement, le lien entre notre actualité et Huey Long, plutôt que des rapprochements plus anecdotiques entre, par exemple, le populiste de Lousiane et le locataire de la Maison-Blanche (que l’on pense aux tentatives d’assassinat, à un assaut sur le Capitole dont se sont aussi rendus coupables les soutiens de Huey Long/Willie Stark, ou la hiérarchisation douteuse entre la fin et les moyens).Robert Penn Warren, également poète, n’a eu de cesse de lier l’art et la politique, sans esquiver la question par une pirouette facile (la politique serait tout un art) mais en montrant que, plus profondément, l’art comme la démocratie exigent de l’individu un moi responsable et libre. Or, nous dit Penn Warren dans son essai Democracy and Poetry (1976), la démocratie américaine court d’elle-même à sa perte : "Notre succès extraordinaire a mis en péril ce que nous avions promis de créer : l'homme libre. Depuis un siècle et demi, la conception du soi n'a cessé de s'amenuiser, se détachant des valeurs traditionnelles, de l'identité morale et d'un lien solide avec la communauté. [...] Ce que je veux faire, c'est nous ramener - et avant tout m'y ramener moi-même - à un examen attentif de notre propre expérience de notre propre monde.". La poésie, l’art, constituent alors des remèdes démocratiques aux forces de désintégration d’une société industrielle, industrieuse, et "technétronique", pour citer Penn Warren, lui-même reprenant le mot de Brzezinski. La poésie (au sens large) devient la meilleure réponse aux tendances à la dépersonnalisation et la déresponsabilisation de l’individu car l’activité créatrice qu’elle exige du poète comme du lecteur est une fonction essentielle pour exercer notre faculté d’individualisation. C’est bien parce que, comme l’affirme Robert Penn Warren, All the King’s Men n’est pas un livre politique qu’il est un roman politique.Copyright LCHuey Long en 1933 PARTAGERcontenus associés 05/08/2026 [Campagnes électorales] - 1996, Russie : d’Eltsine à Poutine, l’autoritaris... Bernard Chappedelaine 28/07/2026 [Campagnes électorales] - 2023, Argentine : Milei, un show-man anarcho-capi... Alexandre Marc 08/10/2025 Nobel de la Paix : Donald Trump, un dynamiteur qui vous veut du bien Hortense Miginiac