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Expressions par Montaigne
SÉRIECampagnes électorales 05/08/2026

[Campagnes électorales] - 1996, Russie : d’Eltsine à Poutine, l’autoritarisme servira de programme

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[Campagnes électorales] - 1996, Russie : d’Eltsine à Poutine, l’autoritarisme servira de programme
 Bernard Chappedelaine
Bernard Chappedelaine  - contributeur externe
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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Campagnes électorales

53,4 % (2000), 71,9 % (2004), 64,3 % (2012), 77,5 % (2018), 88,5 % (2024) : pour comprendre les scores crescendo de Poutine aux élections, un retour aux années 1990 est nécessaire. En 1996, la réélection d'Elstine marqua une rupture et signa l'avènement de l'oligarchie. Nouvelle constitution, identité russe incertaine, chaos économique et social, perte de souveraineté de l’État : l’autoritarisme de Poutine vient de son incapacité à formuler un projet d’avenir pour son pays.

La dernière véritable élection dans la Russie post-soviétique

Voici 30 ans était organisée en Russie, en juin-juillet 1996, une élection présidentielle qui créa la rupture en donnant naissance à la politique et l’économie de la Russie d’aujourd’hui ; elle marque la fin d’un authentique processus électoral dans ce pays, souligne Mikhail Zygar dans le livre qu’il lui a consacré. À la différence des scrutins postérieurs, l’issue de cette élection était incertaine, et un deuxième tour fut nécessaire pour départager les candidats : il fut remporté par Boris Eltsine, face à son adversaire communiste Gennadi Ziouganov. Le Président sortant était auréolé de sa résistance à la tentative de coup d’État fomentée par des nostalgiques de l’URSS en août 1991, putsch qui accéléra en réalité la dissolution de l’Union soviétique.

La fin de l’URSS est actée par les accords de Belovej signés en décembre de la même année par les dirigeants russe, biélorusse et ukrainien. Mais l’image d’Elstine, élu en juillet 1991 à la tête de la fédération de Russie (RSFSR), est rapidement ternie par la dégradation de la situation économique et sociale de la Russie et celle, sur un plan plus personnel, de sa santé.

L’hyperinflation dévalorise l’épargne et les salaires, qui souvent ne sont plus payés. De nombreuses entreprises font faillite, la criminalité est en forte hausse, les modalités des privatisations sont contestées : tout cela alimente les critiques à l'égard du pouvoir et renforce le camp conservateur. L’épreuve de force opposant Boris Eltsine au Soviet Suprême - qui n’a pas été dissous après la disparition de l’Union soviétique - aboutit à une confrontation armée en octobre 1993. l’armée bombarde la "Maison blanche", siège du Parlement russe, causant de nombreuses victimes. C’est alors que Boris Eltsine substitue la Douma au Soviet suprême comme organe législatif et fait adopter une nouvelle constitution par référendum.

Cette loi fondamentale de la Russie post-soviétique présente des analogies avec la constitution de la Ve République : elle met en place un exécutif fort - Boris Eltsine est alors, comme Charles de Gaulle, un dirigeant charismatique - puisqu’il s’agit de réunifier un pays profondément divisé et de promouvoir des réformes. Cette constitution répond aussi à une situation d’urgence. La situation de la Russie de 1993 autorise certaines analogies avec celle de la France de 1958 : des tentatives de putsch, la fin de l’ère coloniale et la nécessité de réinventer un projet politique.

Cependant, à la différence de la France qui se modernise, participe à la construction européenne et fait entendre sa voix sur la scène internationale, la Russie ne parvient pas à redéfinir son identité et à imaginer un avenir commun pour sa population.

Cependant, à la différence de la France qui se modernise, participe à la construction européenne et fait entendre sa voix sur la scène internationale, la Russie ne parvient pas à redéfinir son identité et à imaginer un avenir commun pour sa population. Dans son étude "La Russie et les Autres" (2009), l’historien et politologue Viatcheslav Morozov montre impact de cette incertitude persistante concernant l’identité russe sur le respect des frontières, la distinction entre politique intérieure et étrangère et les conséquences sur les relations avec l’Occident.


En 1996, au lendemain de l’élection présidentielle, Boris Eltsine décide d’organiser un concours pour élaborer une nouvelle "idée nationale". "Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?", titre le quotidien gouvernemental Rossiiskaïa gazeta lors du lancement de cette consultation. Signe des difficultés de la transition, c’est le Parti libéral-démocrate (LDPR), ultra-nationaliste, de Vladimir Jirinovski qui recueille le plus de suffrages aux premières élections de la Douma en décembre 1993, il devance le Choix démocratique d’Egor Gaïdar, l’architecte des réformes eltsiniennes. Un an après, une guerre meurtrière éclate en Tchétchénie qui, loin d’être une démonstration de force de l’armée russe, met en évidence ses faiblesses. Avec 157 sièges à la Douma sur 450 au total, le parti communiste (KPRF) sort grand vainqueur des élections législatives de décembre 1995, il distance le LDPR (51 sièges), le parti pro-gouvernemental Notre maison - la Russie disposant seulement de 55 députés.

Une remontée spectaculaire dans les intentions de vote

Pour Boris Eltsine, l’élection présidentielle de 1996 se présente sous des auspices bien peu favorables. À quelques mois du scrutin de juin, sa popularité est au plus bas, de même que les intentions de vote en sa faveur. Certains dans son entourage lui suggèrent de laisser la place à Anatoli Sobtchak, maire de Saint-Pétersbourg et figure de proue de la mouvance réformatrice. D’autres proposent la dissolution de la Douma, la proclamation de l’état d’urgence ou un report de l’élection. En mars, les partisans d’une solution de force, parmi lesquels figurent des dirigeants des services de sécurité, notamment Alexandre Korjakov, son garde du corps, et Mikhail Barsoukov, directeur du FSB, paraissent emporter l’adhésion du Président russe, mais d’autres responsables, notamment le ministre de l’Intérieur Anatoli Koulikov, mettent en garde contre un report des élections présidentielles qui provoquerait des manifestations populaires, à l’instigation notamment du Parti communiste. Finalement, Boris Eltsine est convaincu de maintenir cette échéance par sa fille Tatiana Diatchenko et par les réformateurs, notamment Anatoli Tchoubaïs, qui prend la tête de l’administration présidentielle. Alexandre Korjakov et Mikhail Barsoukov seront limogés dans l’entre-deux-tours.

Comme le raconte quelques mois plus tard le Financial Times, les hommes d’affaires, désormais qualifiés d’ "oligarques", ont conclu en début d’année un pacte à Davos, par lequel ils s’engagent en faveur de la réélection de Boris Eltsine en utilisant, au détriment des intérêts de l’État, le processus de privatisation (cf. le programme "prêts contre actions") pour s’enrichir. Ces "sept banquiers" ("семибанкирщина"), qualifiés ainsi en référence aux "sept boyards" qui ont gouverné la Russie au début du XVIIe siècle, au "Temps des troubles", mobilisent leurs ressources financières et médiatiques (MM. Berezovski et Goussinski contrôlent les principales chaînes TV de Russie, ORT et NTV) pour polariser le débat et mettre en garde les électeurs contre le retour des communistes au pouvoir. Gennadi Ziouganov se rend également à Davos pour tenter de dissiper les craintes des milieux d’affaires occidentaux.

L’influence acquise au Kremlin par les "oligarques", concrétisée par l’entrée au gouvernement de leurs représentants - Vladimir Potanine est nommé premier vice-premier ministre et Boris Berezovski secrétaire-adjoint du conseil de Sécurité - va marquer l’histoire politique de ces années. Les Occidentaux s’engagent également en faveur du maintien de Boris Eltsine. Le magazine Time raconte comment un groupe d’experts électoraux américains a prodigué ses conseils au Kremlin. Quelques semaines avant le scrutin, le FMI annonce l’octroi à la Russie d’un prêt de 10 Mds $ sur 3 ans afin de desserrer les contraintes financières. Au soir du premier tour, Boris Eltsine est en tête (35 %), devançant Gennadi Ziouganov (32 %). Le Président sortant remporte l’élection le 3 juillet au second tour (53,8 %) face à son adversaire communiste (40,3 %).

L’attitude ambivalente de Vladimir Poutine vis-à-vis de l’héritage de Boris Eltsine

Dans un livre d'entretiens avec trois journalistes, publié en 2000, par lequel le candidat à la succession de Boris Eltsine veut se faire connaître des électeurs russes, Vladimir Poutine rappelle qu’en 1996, après l’échec d’Anatoli Sobtchak à obtenir un nouveau mandat à la mairie de Saint Pétersbourg, il a participé, alors qu’il était sans emploi, à la campagne présidentielle de Boris Eltsine.

La réélection de ce dernier marque le début de la carrière politique de Vladimir Poutine, qui quitte Saint-Pétersbourg pour Moscou afin d’occuper différents postes au sein de l’administration présidentielle, avant de connaître une ascension fulgurante, puisqu’il est nommé directeur du FSB en 1998 et Premier ministre un an plus tard. Boris Eltsine, qui avait un temps considéré que Boris Nemtsov, le "jeune réformateur", pourrait lui succéder, intronise Vladimir Poutine à l’été 1999. Dans ses discussions avec les journalistes russes, celui-ci s’abstient de tout jugement sur un bilan alors très contesté, il indique qu’il "n’avait pas de lien particulièrement étroit avec Boris Nikolaevitch [Elstine], seulement une bonne relation de travail" et qu’avant sa démission, il lui avait rendu visite "uniquement pour des motifs liés au travail", de même Vladimir Poutine souligne qu’il "n’avait pas de relation particulière avec les personnes de son entourage", ceux qu’on a appelé les membres de la "Famille", accusés de gouverner la Russie en lieu et place d’un Boris Eltsine défaillant.

Bien des années après, dans ses conversations avec Oliver Stone (2015-17), Vladimir Poutine se refuse toujours à émettre un jugement sur l’héritage de Mikhaïl Gorbatchev et de Boris Eltsine.

Bien des années après, dans ses conversations avec Oliver Stone (2015-17), Vladimir Poutine se refuse toujours à émettre un jugement sur l’héritage de Mikhaïl Gorbatchev et de Boris Eltsine. Il répète qu’il n’entretenait "aucune relation spéciale avec Eltsine et avec son équipe". De ces deux dirigeants, il retient leur rôle pour "faire franchir à la Russie un pas vers la liberté" et relève que son prédécesseur "n’a jamais tenté d’éluder ses responsabilités personnelles". S’agissant de son attitude envers les "oligarques" qu’il a enjoints, dès le début de sa présidence, de renoncer à une influence politique sous peine d’être privés de leur fortune, voire de leur liberté (cf. Mikhaïl Khodorkovski et Youkos), Vladimir Poutine explique qu’il n’a pas voulu mettre un terme aux privatisations, mais aux abus et à des schémas qui ont conduit à la constitution d’un groupe d’oligarques et à la perte de contrôle de l’État sur des industries stratégiques. Si Boris Eltsine peut être critiqué, c’est parce qu’il accordait trop facilement sa confiance, mais "il n’a jamais tiré aucun bénéfice personnel de ces oligarques", affirme Vladimir Poutine, dont le premier acte juridique au Kremlin a cependant été d’accorder l’immunité à son prédécesseur. Lors de ses obsèques, en 2007, il lui rend hommage, affirmant que, lors des élections de 1996, "il a mis en jeu sa santé, et peut-être sa vie, et les a remportées". Devant le Parlement russe, Vladimir Poutine souligne que "c’est pendant cette période complexe qu’ont été jetées les bases des changements". Bien que la Russie poutinienne n’ait eu de cesse de critiquer les "terribles années 1990", présentées comme l’illustration du chaos économique et social et de la perte de souveraineté de l’État russe, c’est bien de cette période et de Boris Eltsine que Vladimir Poutine tient sa légitimité.

De 1996 à 2026 - Continuité et ruptures

Le débat sur la régularité de l’élection présidentielle de 1996 n’a pas cessé. Dix ans après la réélection de Boris Eltsine, Dmitri Furman expose dans les colonnes de la Nezavissimaïa gazeta les implications de ce "choix fatidique" de 1996. Il critique la "démocratie d'imitation" qui se met en place et à laquelle il consacrera un livre. En 2006, le politologue considère que le résultat du scrutin a été faussé et que les démocrates russes auraient dû accepter le verdict des urnes à l’instar de Lech Wałęsa, qui a admis sa défaite face à Aleksander Kwaśniewski, afin d’ancrer le respect des procédures démocratiques. De fait, les conditions dans lesquelles Boris Eltsine a été réélu créent un précédent pour justifier de nouvelles violations des règles démocratiques. Interpellé en 2012 par Boris Nemtsov, lors d’une réunion avec les partis, sur les nombreuses irrégularités qui ont entaché les élections législatives de décembre 2011, le président Dmitri Medvedev, qui s’apprête à céder son poste à Vladimir Poutine, répond, selon la chaîne TV indépendante Dojd, que "personne n’a vraiment de doutes sur le nom du vainqueur aux élections présidentielles de 1996. Ce n’était pas Eltsine".

Dans le même temps, le débat démocratique, les droits. Celle-ci est justifiée par une série d’attentats meurtriers visant la population civile à Moscou, Bouïnaksk et Volgodonsk, attribués à des groupes terroristes issus de cette république sécessionniste, mais dans des circonstances troubles. À Riazan, une équipe du FSB est interpellée par la police locale qui, dans un premier temps, accuse ces agents d’avoir planifié l’explosion d’un nouvel immeuble d’habitation. Quelques jours plus tard, Nikolaï Patrouchev, qui a succédé à Vladimir Poutine à la tête du FSB, évoque un "exercice". Au terme de plusieurs années d’investigations, des enquêtes indépendantes, notamment celles de David Satter et de John Dunlop, concluent que le FSB est le commanditaire de ces attentats, qui ont causé la mort de plusieurs centaines de personnes et conduit à l’arrivée au Kremlin de Vladimir Poutine.

Dans une tribune publiée début 2000 dans la New York Review of Books,Sergueï Kovalev, figure majeure de la dissidence soviétique, ne se prononce pas sur la responsabilité des attentats de l’automne 1999, mais il souligne que "nous vivons désormais dans un pays entièrement différent" et ne doute pas que la guerre de Tchétchénie ait été "planifiée non seulement dans certains commandements de l’armée, mais aussi dans certains états-majors politiques". Le président de Memorial anticipe qu’après son élection en mars 2000, Vladimir Poutine ne va pas ressusciter le système soviétique, mais qu’il va construire un "régime autoritaire et policier qui préservera les traits formels de la démocratie et mettra en place une économie de marché". Le nouveau régime s’inscrit dans une certaine continuité avec celui de Boris Eltsine. La relation avec le monde des affaires demeure un élément fondamental, mais la relation s’est inversée, les "oligarques" en tant que groupe disposant d’une influence politique ont disparu, ils ont laissé la place aux amis du Président (MM. Kovaltchouk, Rotenberg…) qui lui doivent leur patrimoine. Certains des hommes d’affaires qui se sont enrichis dans les années 1990, à l’exemple de Vladimir Potanine, d’Alexeï Mordachov ou de Roman Abramovitch, comptent aujourd’hui encore parmi les plus grandes fortunes de Russie. Les "technocrates libéraux" contrôlent toujours la politique économique et financière du pays, bien que l’emprise des structures de force (Siloviki) sur l’État et la société se soit incontestablement accentuée. S’agissant des formations politiques, le KPRF et le LDPR sont devenus des "partis systémiques", alliés du pouvoir. Créé en 1993, Iabloko demeure un parti libéral, qui continue à incarner, selon son fondateur, Gregori Iavlinski, une alternative, mais il est marginal sur l’échiquier politique. Oleg Dobrodeev et Konstantin Ernst, les dirigeants des principales chaînes TV de Russie, dont l’influence sur l’opinion reste importante, ont conservé leur poste. En revanche, le pluralisme, qui existait incontestablement dans l’espace public dans les années 1990, a été progressivement restreint, les derniers médias indépendants ont été interdits lors du déclenchement de la guerre en Ukraine.

Les contre-pouvoirs ont été démantelés. Alors que Boris Eltsine appelait les gouverneurs à "prendre autant de souveraineté qu'ils pourraient en avaler", son successeur les a mis au pas, il a supprimé leur élection au suffrage populaire et s’est octroyé le droit de les limoger. Le débat démocratique, les droits et les libertés publiques ont été vidés de leur substance au nom de la défense des "valeurs traditionnelles" et de la lutte contre les influences occidentales. Les résultats de Vladimir Poutine, élu dès le premier tour de scrutin des élections présidentielles, reflètent cette dérive autoritaire : 53,4 % (2000), 71,9 % (2004), 64,3 % (2012), 77,5 % (2018), 88,5 % (2024).

Le débat démocratique, les droits et les libertés publiques ont été vidés de leur substance au nom de la défense des "valeurs traditionnelles" et de la lutte contre les influences occidentales.

Cette année-là, le candidat Poutine recueille plus de 80 % des suffrages à Moscou et Saint-Pétersbourg, jadis les bastions de l’opposition. En 2024, le vote est organisé dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais aussi après la réforme constitutionnelle de 2020 qui a procédé à une "remise à zéro" ("обнуление") des mandats de Vladimir Poutine, selon l’expression de l’ex-cosmonaute Valentina Terechkova qui a subrepticement introduit l’amendement à la Douma. Mais plus fondamentalement, cette révision de la loi fondamentale de 1993 modifie l’identité constitutionnelle de la Russie et clôt un cycle de deux décennies de transition pour instaurer une nouvelle forme d’autoritarisme, comme l’expliquent les auteurs d’une étude sur cette "nouvelle (il)légitimité". Ce retournement peut expliquer que, dans un entretien à la Komsomolskaïa Pravda à l’occasion du 30e anniversaire de l’élection présidentielle de 1996, Gennadi Ziouganov, adversaire malheureux de Boris Eltsine, puisse créditer Vladimir Poutine d’avoir endossé la "ligne étatique et patriotique" de son parti.

Quelles leçons pour l’élection présidentielle française de 2027 ?

La guerre d’agression que mène, depuis plus de 4 ans, la Russie en Ukraine a dissipé beaucoup d’illusions sur le régime poutinien, longtemps entretenues par une partie de la classe politique et de l’opinion françaises. Cependant, dans le débat public, l’analyse demeure souvent géopolitique, elle trouve ses limites dans une approche "réaliste", qui en vient facilement à justifier les exigences du Kremlin (non-élargissement de l’OTAN, droit à une sphère d’influence…) et fait la part belle à son discours ("humiliation" de la Russie, "bellicisme" attribué aux Européens…). Il est souvent fait référence à la déclaration du président russe de 2005 sur l’effondrement de l’URSS ("la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle") et à son désormais célèbre discours à la conférence sur la sécurité de Munich en 2007. Cette manière d’appréhender la Russie passe sous silence la dynamique interne du régime Poutine, qui explique en réalité son agressivité et son révisionnisme.

Comme le montre ce panorama des trente années écoulées depuis 1996, le déficit de légitimité du pouvoir n’a cessé de se creuser, parallèlement à la montée en puissance des Siloviki au sein de l’État. Vladimir Poutine a été incapable de réconcilier les visions fragmentées du futur qui s’opposaient dans les années tourmentées (1993-98) de l’ère Eltsine, observe Andrei Kolesnikov. Il n’a proposé aucun projet d’avenir à sa population, tout au contraire : il a "assassiné le temps" et s’est réfugié dans le passé, d’où sa prédilection pour l’histoire qui doit légitimer son pouvoir et ses ambitions impériales. En raison de la difficulté à définir l’identité nationale de la Russie et à la constituer en une communauté politique, comme l’explique Viatcheslav Morozov, Vladimir Poutine a rompu avec l’Occident ("L’autre"), il a également ressuscité la figure de l'ennemi pour maintenir l’adhésion de sa population et stigmatisé les personnes jugées sous influence occidentale (cf. le statut d’"agent de l’étranger" qui emporte des conséquences de plus en plus lourdes depuis sa création en 2012).

Cet été, la guerre que mène Moscou en Ukraine atteint un nouveau seuil. La population et le potentiel économique russes sont désormais directement affectés par cette confrontation, les risques d’une nouvelle escalade du conflit sont importants et l’analyse de l’évolution des rapports de force au sein du pouvoir russe, certes complexe, est plus que jamais essentielle.

La guerre d’agression que mène, depuis plus de 4 ans, la Russie en Ukraine a dissipé beaucoup d’illusions sur le régime poutinien, longtemps entretenues par une partie de la classe politique et de l’opinion françaises.

Récemment, le Washington Post comparait la situation actuelle au sein des élites russes, marquée par une opposition entre les technocrates libéraux et les Siloviki, à la confrontation qui avait marqué la campagne électorale de 1996. En septembre, les élections à la Douma, sans véritable enjeu, donneront néanmoins des indications sur l’état de l’opinion et sur le niveau de répression auquel le régime est prêt à recourir pour éliminer toute contestation. D’ores et déjà, indique la Novaya gazeta, de nombreux candidats du parti Iabloko, fondé en 1993 - seule formation politique à militer ouvertement pour la paix en Ukraine - sont victimes de harcèlement et de condamnations pénales. L’opposant Boris Nadejdine, dont la candidature à l’élection présidentielle de 2024 avait été invalidée, parce qu’il cristallisait les espoirs de paix d’une partie de la population, fait l’objet de poursuites judiciaires. Il a été déclaré "agent de l’étranger" et a récemment annoncé qu’il renonçait à briguer un siège à la Douma. Nul doute que la campagne présidentielle française sera suivie avec grande attention au Kremlin. La France est, avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, en première ligne dans l’aide à l’Ukraine (le "format E3"), mais ces trois pays sont dirigés par des gouvernements affaiblis sur le plan interne. C’est dire l’importance que revêt le débat en vue de l’élection présidentielle, dont il faut espérer qu’il mettra clairement en lumière les raisons de l’évolution plus que jamais préoccupante du régime russe et permettra de mobiliser les moyens susceptibles de contrer la menace qu’il fait peser sur notre pays.


Copyright image : STF / POOL / AFP
Boris Eltsine et son Premier ministre d’alors, Vladimir Poutine, au Kremlin le 17 août 1999.

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