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Violence raciale aux États-Unis : répercussions mondiales

BLOG - 17 Juin 2020

Les manifestations contre la violence raciale et la brutalité policière aux États-Unis ont des répercussions mondiales et appellent à une réflexion globale sur le racisme institutionnel. Lisa Anderson, Professeur invitée et Dean Emerita de l’Université de Columbia, propose une analyse de la situation aux États-Unis tout en établissant des comparaisons avec le Printemps Arabe.

Ce qui se passe actuellement aux États-Unis est à la fois spécifiquement américain, mais aussi le reflet d’une dynamique mondiale. Commençons par la ville de New York, où j’habite.

Après des mois de confinement visant à limiter la propagation de la pandémie de Covid-19, à la fin du mois de mai New York comptait déjà près de 17 000 décès dus à la maladie. Préoccupée non seulement par la maladie mais aussi par la vie quotidienne et le budget des ménages, la population devenait de plus en plus anxieuse. Les écoles ayant annoncé qu'elles ne rouvriraient pas avant septembre, les parents se sont empressés de superviser les devoirs scolaires de leurs enfants, tout en s'inquiétant d'un été sans éducation ni diversion. Alors que les loyers mensuels arrivaient à échéance, les promesses de réouverture progressive de l'activité économique semblaient terriblement lointaines.

Il est vite devenu évident que la maladie était discriminante, par classe et donc par couleur. Le taux de mortalité des Latino-Américains et des New-Yorkais noirs était au moins deux fois plus élevé que celui des Blancs. Dans une ville où les personnes de couleur constituent les trois quarts des travailleurs essentiels, le taux de mortalité disproportionné a révélé à la fois l'importance réelle des emplois qu'elles occupent, et la discrimination systématique dont elles font l'objet. Les trois cinquièmes des employés de nettoyage sont hispaniques, et plus de 40 % des employés des transports publics sont noirs. En outre, les New-Yorkais noirs représentent 22 % de la population de la ville, mais 28 % des décès dus au Covid-19.

Ce sombre tableau du caractère racial de l'inégalité aux États-Unis en toile de fond, plusieurs exemples de brutalité raciste de la part de la police ont fait la une des journaux. La plus frappante est la désormais célèbre vidéo du meurtre de George Floyd, un homme noir accusé d'avoir utilisé de la fausse monnaie pour acheter un paquet de cigarettes. Le monde entier a observé ce policier de Minneapolis s'agenouiller, appuyant son genou sur le cou de Floyd pendant près de neuf minutes, tandis qu’il criait qu'il ne pouvait pas respirer jusqu'à ce qu'il gise là, inerte, mort par asphyxie. La vidéo, macabre et choquante, a suivi une longue série de vidéos provenant du pays entier qui ont révélé, une fois encore, le danger d'être noir en Amérique. Un homme de couleur, Ahmaud Arbery, a été assassiné alors qu'il faisait son jogging en Géorgie, et une femme blanche, se disant menacée, a appelé la police lorsqu'un ornithologue noir lui a demandé de mettre son chien en laisse à Central Park, comme le veut pourtant la loi.

Ce sombre tableau du caractère racial de l'inégalité aux États-Unis en toile de fond, plusieurs exemples de brutalité raciste de la part de la police ont fait la une des journaux.

Ces incidents de discrimination et de violence avérés se sont ajoutés aux conditions dramatiques liées à la crise de santé publique et à la douleur économique généralisée, déclenchant une réaction explosive. Les foules ont émergé par milliers à travers les États-Unis, bravant le confinement pour protester contre le racisme et la brutalité policière. Le mouvement Black Lives Matter, né en 2013 suite à l'acquittement d'un homme blanc accusé du meurtre de Michael Brown, adolescent noir désarmé du Missouri, a pris un nouvel essor alors que des manifestations nocturnes se propageaient à travers le pays.

Si certaines manifestations se sont terminées par des actes de vandalisme et de pillage, d'autres vidéos ont rapidement proliféré sur les réseaux sociaux, montrant des altercations entre agents des forces de l'ordre et manifestants légitimes, ainsi que des méthodes de plus en plus brutales et militarisées de contrôle des foules utilisées à l’encontre des manifestants. Le président Trump a alors menacé de recourir à la violence, se servant de Twitter pour faire écho au slogan notoirement raciste des années 1960, "quand le pillage commence, la fusillade commence" ("when the looting starts, the shooting starts"). Le 1er juin, alors qu'il s'adressait à la nation pour promettre une résolution des tensions au nom de la loi et de l'ordre, il a autorisé l'utilisation de gaz lacrymogène lors d'une manifestation non violente proche de la Maison Blanche. Cette même nuit, le maire de New York a imposé un couvre-feu, après plusieurs nuits chaotiques au cours desquelles la police a infligé des représailles lors de manifestations par ailleurs largement pacifiques. 

Les couvre-feux sont pourtant rares aux États-Unis : la dernière fois qu'un couvre-feu officiel a été imposé à New York, c'était en 1943. La raison d'alors, comme la raison d'aujourd'hui, est révélatrice. Le maire de New York, Fiorello LaGuardia, avait imposé un couvre-feu pour mettre fin aux manifestations à Harlem, provoquées par la fusillade d'un soldat afro-américain par la police.

Le racisme et la brutalité policière sont aussi vieux que l'Amérique elle-même ; c'est la trace de l'esclavage. Les manifestations de cette semaine ont cependant été inhabituelles, de par leur diversité. La Ligue nationale de football, par exemple, a reconnu qu'elle aurait dû soutenir plus tôt les protestations des joueurs contre le racisme et les brutalités policières et a exprimé son soutien au mouvement Black Lives Matter, tandis que Twitter a décidé d'ajouter un avertissement sur le tweet de Trump car son message "incitait à la violence". Mais ces contestations trouvent également un écho au-delà des États-Unis, notamment au Moyen-Orient. Les nouvelles fortifications autour de la Maison Blanche ont incité un journaliste du New York Times à affirmer que "le symbole universellement reconnu de la démocratie américaine ressemble de plus en plus à une forteresse assiégée au cœur de la capitale du pays, une version Washington de la zone verte qui a abrité les officiels américains et irakiens à Bagdad pendant le pire de la guerre". Le Washington Post a par ailleurs cité des responsables des services de renseignement de l'ONU, craignant que "les troubles et la réponse militariste de l'administration ne soient parmi les nombreuses mesures de dégradation qu'ils signaleraient en rédigeant un rapport sur les États-Unis pour le service de renseignement d'un autre pays". 

Au Moyen-Orient, Rami Khouri, journaliste libanais, a parlé d’une "'intifada américaine", et Sarah Aoun, militante libanaise, a déclaré : "À Beyrouth, personne ne prétend que l'armée et la police sont du côté du peuple ; nous le savions depuis le début. Mais aux États-Unis, vous partez du principe que les policiers sont des gardiens de la paix, alors qu’ils déclarent la guerre à leurs propres citoyens". 

Ces contestations trouvent également un écho au-delà des États-Unis, notamment au Moyen-Orient. 

Et en effet, la ressemblance est frappante. 

En 1987, j'ai publié un article qui n’a pas fait grand bruit intitulé "Gouvernement sans loi et opposition illégale : Réflexions sur le Moyen-Orient". Après avoir réitéré les arguments classiques en faveur du développement et du caractère de l'opposition politique, tels que les prédispositions culturelles à la rébellion, les clivages ethniques, religieux, de classe et de génération, ou encore la mobilisation sociale des entrepreneurs politiques, j'ai mis en évidence une dynamique qui me semblait mériter plus d'attention, déclarant notamment que :

les autorités politiques qui, en bafouant les systèmes juridiques qu'elles ont elles-mêmes souvent imposés, sèment les graines de l'intolérance et du non-respect de la loi et récoltent les fruits de la déviance, de l'extrémisme et de l'illégalité.... Bien que les gouvernements justifient souvent leurs politiques répressives en invoquant l'extrémisme irresponsable de leurs opposants, à bien des égards, les régimes se heurtent à l'opposition qu'ils méritent. Les régimes violents, sournois et idéologiques mènent à des oppositions violentes, sournoises et idéologiques. 

À l'époque, il semblait évident que les régimes du Moyen-Orient étaient répressifs et manipulateurs - et qu'ils contrastaient fortement avec leurs homologues américains et européens. Aujourd'hui, cela semble toujours s’appliquer à une grande partie du Moyen-Orient, mais également au le monde dans son ensemble. 

Au cours des décennies qui ont suivi, à partir des années 1970, les États-Unis ont en effet connu une croissance spectaculaire de leur population carcérale, et ils ont aujourd'hui le taux d'incarcération le plus élevé du monde, avec un détenu sur cinq. La plupart des personnes incarcérées sont pauvres et détenues pour des délits mineurs, mais ne peuvent pas payer leur caution. Le système de justice pénale américain criminalise la pauvreté ; l'incarcération dans ce pays est à la fois une cause et une conséquence du manque de ressources et des mauvaises perspectives d'emploi. Et les personnes de couleur sont surreprésentées dans les prisons américaines. Les Noirs américains, qui constituent 13 % de la population totale, représentent 40 % des personnes incarcérées.

À cette augmentation de la population carcérale s’ajoute la militarisation du maintien de l'ordre. Après le 11 septembre en particulier, les forces de police locales ont reçu des uniformes et des équipements militaires supplémentaires (béliers, grenades, véhicules blindés de transport de troupes…), ce qui les incite à utiliser des armes et des tactiques conçues pour le champ de bataille : on estime qu'au moins cinq cents forces de police locales ont reçu du ministère de la défense des véhicules construits pour résister à des bombes. La formation qui accompagne cet armement est connue pour encourager les policiers à adopter une mentalité de "guerrier" et à considérer les personnes qu'ils sont censés servir comme l'ennemi.

Les États-Unis ont aujourd'hui le taux d'incarcération le plus élevé du monde, avec un détenu sur cinq.

Qui bénéficie de cette sécurisation autorisée légalement de la vie publique américaine ? Ce sont les riches, et notamment les adeptes du capitalisme de connivence, dont les intérêts ont été le plus publiquement et le plus spectaculairement servis par la décision de la Cour suprême des États-Unis en janvier 2010, Citizens United v. Federal Election Commission, qui a annulé les restrictions datant de plus d’un siècle sur le financement des campagnes électorales, permettant ainsi aux entreprises de dépenser des fonds illimités pour les élections.

Une grande partie de ce financement est difficile à suivre, mais la distribution secrète des ressources a clairement joué un rôle important en donnant une grande influence aux riches donateurs, aux entreprises et aux groupes ayant des intérêts spécifiques. Même en pleine pandémie, les inégalités aux États-Unis n'ont cessé de croître. Depuis le 18 mars, plus de 100 000 personnes sont mortes du virus aux États-Unis et des millions d'autres ont été victimes de dommages économiques. Au cours de cette même période, les milliardaires américains ont, à eux seuls, augmenté leur richesse de 19,5 % (565 milliards de dollars), un chiffre stupéfiant. 

La mobilisation rapide et massive du gouvernement pour réprimer les manifestations de Black Lives Matter a révélé le manque d’organisation et la superficialité de sa réponse à la pandémie. "Indifférence totale à la vie humaine", le crime reproché au meurtrier de George Floyd après plusieurs nuits de protestation, a finalement conduit à son arrestation et à son inculpation ; c’est également une description pertinente du mépris caractéristique des politiques de santé publique de l'administration Trump et de son approche des questions de justice raciale et économique.

La nomination de Betsy DeVos au poste de secrétaire à l'éducation de Donald Trump révèle peut-être le lien entre la violence, le mensonge et l'idéologie au sein du gouvernement américain actuel. Partisane notoire de la privatisation de l'éducation publique, elle est la fille d'un industriel milliardaire et la sœur d'Erik Prince, fondateur de l'entreprise militaire privée Blackwater, qui a acquis une certaine notoriété lorsque ses gardes ont massacré des civils irakiens en 2007. Prince dirige aujourd'hui une société de capital-investissement, mais il s'adonne toujours à des opérations mercenaires de sécurité et de renseignement. En mars, le New York Times a rapporté qu'il : 

a contribué ces dernières années à recruter d'anciens espions américains et britanniques pour des opérations secrètes de collecte de renseignements, comme par exemple l'infiltration des campagnes électorales démocrates au Congrès, des organisations syndicales, et d'autres groupes considérés comme hostiles au programme de Trump.

Si le système judiciaire américain criminalise la pauvreté, il légalise l'évasion fiscale, le trafic d'influence et le mépris grandissant envers la responsabilité civique des riches. Le journal satirique The Onion a mis ce contraste en exergue à travers un titre cinglant : "Des protestataires critiqués pour avoir pillé des entreprises sans avoir d'abord créé une société de capital-investissement".

Il n'est donc pas étonnant que les protestations aux États-Unis fassent aujourd'hui écho aux chants du Printemps arabe. Oui, "Black Lives Matter" est spécifique aux États-Unis, mais les manifestations réclament également dignité, liberté et justice sociale. Les revendications des manifestants du Caire, de Damas et de Tripoli en faveur d'élections libres et justes, de la réforme du secteur de la sécurité, de services sociaux performants et de l'indépendance de la justice s'avèrent bien plus universelles qu'ils ne le pensaient, et leurs chants résonnent désormais dans le monde entier. 

 

 

Copyright: SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

 

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