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Russie-Ukraine, nouvel acte d’un bras de fer mondial

Trois questions à Céline Marangé

INTERVIEW - 3 Mai 2021

Depuis 2014, la frontière russo-ukrainienne est le théâtre d’un conflit qui n’a de cesse de s’enliser. Les Russes ont beau avoir commencé le retrait de certaines de leurs troupes après un épisode sous haute tension en mars et avril 2021, les hostilités ne restent pas moins de mise. Nous avons échangé avec Céline Marangé, spécialiste de la Russie, auteure notamment de A People-Centered Approach to Conflict Resolution in Ukraine (War on the Rocks). Les opinions exprimées dans cet article n’engagent qu’elle.

Sept ans après le début du conflit, en mars 2021, les troupes russes se sont une nouvelle fois amassées à la frontières ukrainienne, semblant marquer une recrudescence des hostilités entre les deux protagonistes. Comment la situation a-t-elle évolué ces dernières années ? 

Ces dernières années, les combats avaient plutôt baissé d’intensité même si la violence n’a jamais complètement disparu. La situation militaire s’était apaisée depuis l’entrée en vigueur d’un "cessez-le-feu total" le 27 juillet 2020. Cette accalmie de sept mois, ponctuée de tirs réguliers, a été la plus longue depuis le début de la guerre en avril 2014 ; elle a pris fin au début du mois de mars 2021. On observe depuis cette date un regain de tension le long de la ligne de contact de 500 km qui sépare les territoires séparatistes du reste de l’Ukraine. Cette recrudescence de la violence se traduit par une intensification des pilonnages et une multiplication des tirs de snipers, notamment près de la ville de Donetsk. Il s’agit d’une escalade militaire importante qui est toutefois sans commune mesure avec des situations antérieures bien plus tendues. Dans des périodes antérieures, les explosions et les violations du cessez-le-feu, enregistrées par la mission de l’OSCE, se comptaient par dizaines de milliers chaque mois.

La fébrilité observée récemment en Ukraine et l’inquiétude de la communauté internationale sont, en réalité, liées à un autre paramètre : le déploiement de troupes russes le long de la frontière russo-ukrainienne, longue de 400 km, ainsi qu’en Crimée annexée. Des images satellitaires et d’autres moyens de renseignement montraient au début du mois d’avril 2021 que 100 000 hommes se tenaient prêts à intervenir de l’autre côté de la frontière où avaient été déployés des milliers de chars et de nombreux missiles Iskander. Il apparaissait également que les transports de munitions et les ravitaillements étaient conséquents et que des groupes amphibies russes croisaient en mer d’Azov, alors que le détroit de Kertch avait été fermé. L’armée russe a ainsi tout mis en œuvre pour laisser croire qu’elle s’apprêtait à envahir l’Ukraine. Moscou a finalement annoncé, le 22 avril, la dislocation progressive des troupes massées à la frontière ukrainienne. L’armée russe n’en a pas moins envoyé un signal fort avec ces mouvements de troupes. 

Ce regain de tension le long de la ligne de contact et ces concentrations de forces russes aux frontières remplissaient une fonction démonstrative et dissuasive. 

Le scénario d’une invasion paraissait malgré tout peu probable. Une telle action militaire aurait, à coup sûr, compromis l’achèvement du dernier tronçon du gazoduc sous-marin Nord Stream 2, dont la construction se poursuit en dépit des sanctions américaines et des réticences de plusieurs pays de l’Union européenne. Or ce projet répond à des visées avant tout géopolitiques : en doublant la capacité de Nord Stream 1, le géant russe Gazprom veut contourner l’Ukraine pour le transit du gaz russe et la priver ainsi de la rente de transit qui représente 2 à 3 milliards de dollars par an, mais aussi d’un des seuls leviers de pression dont elle dispose contre Moscou.

Par ailleurs, la Russie a moins intérêt à relier le territoire russe à la Crimée par la terre qu’au moment de son annexion. La construction, à grand frais, d’un pont routier et ferroviaire traversant le détroit de Kertch a permis de désenclaver la Crimée. Reste cependant le problème de l’eau, qui fait défaut en Crimée depuis que l’Ukraine a coupé un canal relié au Dniepr qui permettait d’approvisionner la péninsule en eau potable. 

Pourquoi ce changement de comportement de la part de la Russie ?

De mon point de vue, ce regain de tension le long de la ligne de contact et ces concentrations de forces russes aux frontières remplissaient une fonction démonstrative et dissuasive. Le Kremlin cherchait à la fois à manifester son agacement et à exercer une pression tous azimuts, pour plusieurs raisons.

Premièrement, aussi surprenant que cela puisse paraître, la partie russe estime avoir fait des concessions importantes depuis l’arrivée au pouvoir du Président ukrainien Volodymyr Zelensky en mai 2019 et ne pas avoir été payée en retour. En effet, en décembre 2019, Moscou a accepté, à la demande de l’Allemagne, de prolonger le contrat russo-ukrainien pour le transit du gaz afin de sauver Nord Stream 2. Le mois suivant, Vladislav Sourkov, l’éminence grise de Vladimir Poutine dans les années 2000 et l’homme de l’ombre chargé de superviser la situation politique dans le Donbass depuis le début du conflit, a été remplacé par Dmitri Kozak, le chef-adjoint de l’administration présidentielle russe, considéré comme plus conciliant et plus porté sur les questions économiques. Enfin, une ligne directe a été établie entre ce dernier et Andriy Yermak, le producteur de films propulsé chef de l’administration présidentielle ukrainienne. Or depuis rien n’avance, ni ne change.

Deuxièmement, les troupes massées aux frontières visaient à adresser un avertissement à Kiev et une mise en garde à l’administration américaine. Comme le disait récemment Vladimir Poutine dans son adresse à l’Assemblée fédérale, c’est-à-dire aux parlementaires de la Douma d’État et du Conseil de la Fédération, la Russie entend fixer un certain nombre de lignes rouges. Du point de vue du Kremlin, qui entend dénier à l’Ukraine son droit à déterminer ses alliances et ses orientations politiques, certaines lignes rouges ont d’ores et déjà été franchies depuis le début de l’année 2021. On peut en citer au moins trois : 

La Russie entend fixer un certain nombre de lignes rouges.[...] Certaines ont d’ores et déjà été franchies depuis le début de l’année 2021.

  • d’abord, les dirigeants ukrainiens ont annoncé la création d’une "Plateforme de Crimée", une initiative diplomatique destinée à coordonner l’action internationale et à réaffirmer la souveraineté de l’Ukraine sur la Crimée ; 
  • ensuite, pressés par l’UE de prendre des mesures contre les oligarques, ils ont choisi de viser le plus pro-russe d’entre eux, à savoir Viktor Medvetchouk et d’interdire les médias pro-russes qu’il possède en Ukraine. Or il se trouve que Vladimir Poutine est le parrain de la fille de Medvetchouk, qui dirige aujourd’hui la "Plateforme d’Opposition - Pour la Vie" et qui a par le passé exercé les fonctions de chef de l’Administration présidentielle ukrainienne ;
  • enfin et surtout, le gouvernement ukrainien a réaffirmé récemment sa volonté de rejoindre l’OTAN et d’intégrer l’UE avant 2030, deux perspectives inscrites dans la Constitution ukrainienne. Les autorités ukrainiennes souhaitent renforcer leurs liens avec l’OTAN dans le domaine de la sécurité et espèrent pouvoir participer à l’élaboration de la nouvelle stratégie de l’OTAN en cours de préparation, notamment pour ce qui concerne la sécurité de la mer Noire. Elles réclament publiquement le plan d’action pour l’adhésion (MAP) promis à leur pays et à la Géorgie au Sommet de l’OTAN à Bucarest en avril 2008, quelques mois avant la guerre russo-géorgienne d’août 2008 (la France et l’Allemagne avaient opposé leur veto à la demande des États-Unis). Concernant le MAP, elles peuvent compter sur le soutien de la Lituanie, de l’Estonie, de la Pologne et des États-Unis et chercheraient à obtenir celui du Canada et du Royaume-Uni. D’autres pays se montrent également ouverts à l’idée. 

En dernier lieu, Kiev se rapproche d’Ankara qui ne reconnaît pas l’annexion de la Crimée et qui défend la cause des Tatars de Crimée qui parlent une langue turcique. D’après de récentes déclarations du Président Zelenski, la Turquie, membre de l’OTAN et pays riverain de la mer Noire, soutient l’aspiration de l’Ukraine à rejoindre l’OTAN. Que Kiev approfondisse sa coopération de défense avec Ankara et que les deux pays mettent au point ensemble des drones de combat ne peut qu’inquiéter Moscou, échaudée par la guerre du Haut Karabakh de l’automne 2020 qui a montré l’importance de ces drones et révélé les ambitions de la Turquie dans l’espace post-soviétique, ainsi que sa capacité à subvertir un jeu politique que le Kremlin pensait contrôler. 

Y-a-t-il des éléments nouveaux qui pourraient mener à une conclusion différente ? De quels instruments dissuasifs l’Europe dispose-t-elle face au comportement russe de plus en plus assertif ?

Les scénarios sont sombres et je peine à entrevoir une lueur d’espoir. 

La situation humanitaire est catastrophique. Entre 4 et 5 millions de personnes vivent dans la zone de conflit, dont 2,7 millions de personnes, le plus souvent âgées, dans les territoires séparatistes. On compte par ailleurs 2,5 millions de déplacés, dont 1,5 millions de "déplacés internes" ayant trouvé refuge dans d’autres régions d’Ukraine. Depuis le début de la pandémie, la circulation entre les territoires séparatistes et le reste de l’Ukraine a baissé de 90 % et les points de passage ont été réduits à deux au lieu de cinq précédemment, alors qu’il avait été décidé à Paris, lors du sommet de Normandie de décembre 2019, d’en ouvrir deux supplémentaires à Schastia et Zolote.

La situation humanitaire est catastrophique. [...] Il faut rappeler que cette guerre a fait des deux côtés 14 000 morts, dont 3 400 civils et plusieurs centaines d’enfants.

Tout a été mis en place du côté ukrainien, mais la situation reste figée du côté séparatiste. Ces restrictions de circulation portent atteinte aux droits et aux libertés des personnes et contribuent à figer cette division territoriale, mais surtout elles ont des conséquences humaines dramatiques car elles empêchent les retraités dont le domicile se trouve en territoire séparatiste de se rendre dans les zones du Donbass contrôlées par le gouvernement ukrainien pour y percevoir leur maigre retraite. On assiste actuellement à une paupérisation accélérée d’une population déjà très fortement éprouvée par la guerre et les privations.

L’impasse politique est complète. Moscou n’a de cesse de dénoncer le blocage des négociations du groupe de contact trilatéral sur le Donbass (OSCE, Russie, Ukraine) et le peu d’avancée des négociations au format de Normandie (Allemagne, France, Russie, Ukraine), tout en restant arc-bouté sur son interprétation des Accords de Minsk 2. Six ans après leur signature en février 2015, Moscou et Kiev ne sont toujours pas d’accord sur l’ordre d’application des mesures. Les Ukrainiens insistent sur la nécessité d’appliquer en priorité les clauses de sécurité et demandent des aménagements. Les Russes exigent que les clauses politiques, notamment la loi de décentralisation et la loi d’amnistie, interviennent en premier ; ils refusent de changer d’un iota le texte de ces accords qu’ils considèrent comme une victoire personnelle de Vladimir Poutine. Face à la nouvelle escalade militaire, le Président Zelensky en a appelé au Président Poutine, lui proposant d’entamer des négociations directes. En vain. 

Il faut rappeler que cette guerre a fait des deux côtés 14 000 morts, dont 3 400 civils et plusieurs centaines d’enfants. Parmi les blessés, on dénombre environ 20 000 soldats et 7 000 civils (9 000 selon d’autres décomptes). Étant donné le ressentiment de part et d’autre de la ligne de contact et l’ampleur des déploiements de force aux frontières, nous ne sommes pas à l’abri d’un incident qui dégénèrerait et qui entraînerait une spirale de la violence, d’autant que la Russie dispose désormais d’un prétexte tout trouvé pour lancer une intervention. En effet, les autorités russes ayant activement distribué des passeports aux habitants des territoires séparatistes (639 000 habitants ont reçu la citoyenneté russe ces dernières années), elles pourraient désormais alléguer vouloir protéger ces nouveaux citoyens russes pour intervenir militairement ou pour reconnaître un État de facto dans le Donbass.

Il faut bien admettre que l’UE est assez démunie face à cette situation, comme face aux atteintes aux droits de l’Homme en Russie et en Biélorussie. Depuis la divulgation, en janvier 2021, du film d’Alexeï Navalny sur les schémas de corruption prêtés à Vladimir Poutine, qui a été vu 116 millions de fois en russe et 86 millions de fois en anglais, la répression s’intensifie nettement. Des représentants de la société civile, notamment les membres de la Fondation de lutte contre la corruption, fondée par Navalny, sont en butte à des intimidations policières et à des poursuites judiciaires. 

Les sanctions contre la Russie n’ont pas vraiment l’effet dissuasif recherché car les plus hauts dirigeants russes sont persuadés que rien, sinon une capitulation sur tous les sujets, ne permettra de lever les sanctions américaines, plus extensives et redoutables. De plus, ils n’ont pas renoncé à obtenir la levée des sanctions européennes. Ces dernières années, la chancelière allemande Angela Merkel a joué un rôle majeur dans leur reconduction régulière ; elle a aussi favorisé la cohésion européenne concernant l’attitude à tenir à l’égard de la Russie. De ce point de vue, son départ du pouvoir à la suite des prochaines élections fédérales au Bundestag en septembre 2021 pourrait rebattre les cartes. 

 

 

Copyright : Aleksey Filippov / AFP

 

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