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Résilience et dépendance envers la Chine : les choix du Japon

BLOG - 3 Septembre 2020

"Dé-sinisation des chaînes d’approvisionnement mondiales (全球供应链去中国化)" - tel est le terme utilisé en Chine pour désigner les mesures prises par les États-Unis, l'Europe et le Japon (ou leur ambition en la matière) pour réduire leur dépendance à l'égard de l’industrie chinoise. L'idée précède la pandémie de Covid-19, mais les failles mises en évidence par la crise sanitaire dans les chaînes d'approvisionnement critiques, en particulier pour les équipements de protection individuelle et des fournitures médicales, ont accéléré les réflexions et débats existants. 
 
Le Japon mérite une attention particulière: le pays a agi vite dans l’adoption de mesures visant à accroître sa résilience. La politique menée par le gouvernement Abe a parfois été interprétée comme un encouragement aux entreprises japonaises à quitter la Chine. Cette interprétation est exagérée. Les mesures mises en œuvre par le gouvernement japonais sont très ciblées et visent la résilience via un rééquilibrage et une diversification de la production industrielle dans des secteurs précis.

Organiser la résilience 

Ayant été la cible de sanctions chinoises dans le passé, le Japon avait déjà acquis avant la pandémie une expérience unique de la vulnérabilité induite par la dépendance aux importations chinoises, et des solutions pour y remédier. En 2010, la Chine avait réduit ses exportations de terres rares et semblait prête à les interrompre après l’arrestation, par le Japon, du capitaine d’un bateau de pêche chinois entré en collision avec les garde-côtes japonais dans les eaux des îles Senkaku. Cet épisode avait incité le Japon à diversifier ses sources d'approvisionnement. En 2010, le Japon importait 82 % de ses terres rares de Chine. En 2019, cette dépendance était tombée à 58 %, avec pour objectif de passer en dessous de la barre des 50 % d’ici 2025. Parallèlement, en mars 2020, le gouvernement japonais a annoncé un nouveau plan visant à augmenter le stock national de matériaux de terres rares en le faisant passer de 60 à 180 jours de consommation nationale. 

En 2010, le Japon importait 82 % de ses terres rares de Chine. En 2019, cette dépendance était tombée à 58 %, avec pour objectif de passer en dessous de la barre des 50 % d’ici 2025.

Mais l'épidémie de Covid-19 a mis en lumière un autre défi: la dépendance japonaise à l'égard des importations d'équipements de protection en provenance de la Chine. Bien que le Japon n'ait pas eu à affronter l’ampleur des pénuries de masques qu’a connues l’Europe au début de la pandémie, le pays a néanmoins traversé une période de tension du côté de l'offre au printemps 2020. Entre janvier et mai, le Japon a importé un volume de masques équivalent à 267,84 milliards de yens (2,5 milliards de dollars) en provenance de Chine, soit 93,9 % du total de ses achats de masques à l’étranger - il s’agit d’une multiplication par 1,6 de ses importations de Chine, par rapport à la même période en 2019.

Les statistiques des douanes japonaises pour juillet 2020 montrent également une augmentation de 38,2 % en glissement annuel de fil textile en provenance de Chine alors qu’au cours de la même période, les importations totales en provenance de Chine ont diminué de 9,8 %.

Dans ce contexte de crise sanitaire, le gouvernement japonais a adopté un budget supplémentaire pour l'année fiscale 2020, au sein de son plan de relance, avec deux objectifs: renforcer les chaînes d'approvisionnement en encourageant les investissements au Japon (220 milliards de yens, soit 2,1 milliards de dollars US) et contribuer à la diversification par le biais d'investissements à l'étranger (23,5 milliards de yens, soit 220 millions de dollars US). Les deux programmes prévoient de couvrir des dépenses d’études de faisabilité, des coûts d’introduction d'équipements ou la construction de nouvelles facilités de production, avec un plafond établi à 15 milliards de yens (140 millions de dollars US) par projet pour le programme d’investissement sur le sol japonais. L'objectif déclaré du ministère de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie (METI) est "le renforcement de la viabilité des industries via une résilience accrue des chaînes d'approvisionnement". Le programme est en outre conçu pour corriger les vulnérabilités générées par un "degré élevé de concentration des sites de production".

Trois mois après le lancement des deux programmes, un premier bilan est possible. Le ministère a publié la liste des 57 entreprises (parmi lesquelles 40 petites et moyennes entreprises) dont la demande de subvention pour investir au Japon a été approuvée dans une première phase, pour un budget total de 57,4 milliards de yens, soit 542,4 millions de dollars US, et en moyenne 9,5 millions de dollars US par entreprise. Parmi elles, 20 opèrent dans le secteur de la fabrication de machines et équipements médicaux et de produits pharmaceutiques, et 14 dans le textile. Au total, 13 d’entre elles sont répertoriées comme produisant différents types de masques. Parmi elles, Iris Ohyama serait la première entreprise à avoir bénéficié du programme pour un transfert de sa production de Dalian, sur la côte chinoise du golfe de Bohai, vers une installation existante dans la préfecture de Miyagi. Parmi les autres projets industriels approuvés, on trouve des producteurs de matériel pour les masques, de pièces pour les ventilateurs, d’agents utilisés dans le dépistage des virus, de kits de test PCR, de vêtements de protection, de produits pharmaceutiques, etc.

Dans le même temps, 124 entreprises japonaises se sont portées candidates à l’obtention de subventions encourageant l’investissement dans des pays tiers. Le METI en a sélectionné 30, dont 15 pour des projets au Vietnam, une proportion qui confirme l'attractivité de ce pays aux yeux des entreprises japonaises. La liste fournie par l'Organisation japonaise du commerce extérieur (JETRO) indique un modèle similaire d’action ciblée pour soutenir les PME dans les secteurs des équipements médicaux et de la fabrication textile. Cette démarche est complétée par une action sur le front diplomatique. Le METI a entamé des discussions avec l'Australie et l'Inde pour lancer une initiative visant à assurer la résilience des chaînes d'approvisionnement, la Supply Chain Resilience Initiative (SCRI), avec pour objectif d’étendre cette initiative aux pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE). L'idée est de réunir des gouvernements partageant un intérêt du côté de la demande ou de l'offre pour créer un environnement commercial qui facilite les relocalisations industrielles ou les investissements.

Le Japon renforce donc sa résilience pour faire face à la pandémie actuelle et pour anticiper les crises sanitaires à venir. Il s'agit là d'un effort important et substantiel, mais qui ne s’apparente ni à un exode industriel hors de Chine, ni à une réorganisation complète des chaînes de production existantes. Le Japon reste le plus grand investisseur étranger en Chine, avec plus de 50 000 entreprises et un stock d'IDE cumulé de 111,98 milliards de dollars US en 2018, selon les chiffres du ministère chinois du Commerce.

Le Japon renforce donc sa résilience pour faire face à la pandémie actuelle et pour anticiper les crises sanitaires à venir.

L'écrasante majorité des entreprises japonaises en Chine n’est d’ailleurs pas touchée par ces mesures. En 2019, 73 % de la production industrielle des entreprises japonaises basées en Chine a été vendue sur le marché chinois. Ces entreprises n'ont aucune intention de quitter la Chine. L'enquête menée par l’Organisation japonaise du commerce extérieur en novembre 2019, qui s’intéresse aux conditions économiques des entreprises japonaises en Asie, a montré que seules 5,4 % d’entre elles envisageaient alors de réduire leurs activités chinoises, et 0,9 % de quitter la Chine. À l’inverse, 43,2 % envisageaient alors de s'étendre et 50,6 % de s'en tenir au statu quo. Cette enquête montre également que 68,5 % des entreprises japonaises opérant en Chine réalisent des bénéfices, quand 13,2 % d’entre elles subissent des pertes. L'avenir en Chine est particulièrement prometteur pour l'industrie automobile japonaise qui, si l’on prend l’ensemble de l'écosystème de fabricants de véhicules, de composants et de pièces détachées, représente la moitié des IDE japonais en Chine. Même si certains fabricants de pièces détachées ont aménagé des sites de production de substitution pendant le pic des confinements liés à la crise sanitaire, à Wuhan et ailleurs, leur intention a toujours été de revenir en Chine dès la reprise d’une production normale. Selon les prévisions de Kiyoyuki Seguchi du Canon Institute for Global Studies, la part du Japon dans les ventes de voitures sur le marché chinois devrait progresser et passer de 18,8 % des ventes totales en 2018 à 25 % dans les années à venir. Déjà, la demande de véhicules japonais sur le marché chinois est revenue aux niveaux d'avant crise.

En Chine, une posture de confiance 

Compte tenu de la portée très ciblée du programme japonais de subventions, les analystes chinois affichent une certaine sérénité quant à ses effets sur les intérêts de la Chine. Tao Tao, professeur d'économie et de commerce international à l'université de Pékin, s’attend à ce que la plupart des entreprises japonaises restent en Chine. Le business model des entreprises japonaises en Chine cible de manière croissante le marché intérieur chinois plutôt que l’exportation sur des marchés tiers. La part des exportations dans les ventes totales des entreprises japonaises basées en Chine est sur une courbe descendante, passant de 40,3 % en 2013 à 36,6 % en 2018, selon l'Organisation japonaise du commerce extérieur.

La part des exportations dans les ventes totales des entreprises japonaises basées en Chine est sur une courbe descendante, passant de 40,3 % en 2013 à 36,6 % en 2018.

La motivation des entreprises japonaises cherchant à rester ou à investir en Chine est ainsi de plus en plus l’accès à son marché intérieur. L'avantage concurrentiel de la Chine en matière de coûts se réduit; les coûts moyens de fabrication en Chine se situent actuellement à 80,5 % de ce qu'ils seraient au Japon. Selon Tao Tao, la réduction de cet écart n’empêche pas un véritable momentum pour les affaires des entreprises japonaises en Chine, puisqu’elles peuvent effectuer des gains de rentabilité en y visant le marché chinois. En conséquence, prévoit-il, des ajustements dans les relations commerciales sino-japonaises continueront d’avoir lieu jusqu'à ce que "la question de savoir quel degré d’interdépendance est optimal" atteigne naturellement un équilibre rationnel.

Yao Yang, doyen de l'École nationale de développement de l'Université de Pékin, estime que les chaînes d'approvisionnement mondiales ne seront pas facilement "dé-sinisées". Elles reflètent une rationalité économique. À ses yeux, chaque décision microéconomique prise par les entreprises pour organiser la fabrication de leurs produits se fonde sur une analyse coûts-avantages de la division du travail, de la spécialisation technique et de la distribution des coûts. L'agencement des chaînes d'approvisionnement est constamment amélioré et optimisé. Par exemple, la Chine est longtemps surtout restée un site d'assemblage des iPhones par le géant taiwanais Foxconn. Aujourd'hui, les entreprises chinoises produisent des composants clés. De plus, les rumeurs fleurissent dans la presse technologique quant au choix prochain, par Apple, de l’entreprise chinoise BOE Technology pour la fabrication des écrans Oled des prochaines générations d'iPhones. La montée en gamme de l’électronique chinoise menace ainsi Samsung et LG Display sur un segment à forte valeur ajoutée. L'industrie textile opère certes un déplacement de la Chine vers l'Asie du Sud-Est, mais les exportations chinoises de produits textiles intermédiaires vers cette région ont augmenté dans le même temps. Yao Yang s’attend à ce que l'industrie chinoise continue son rattrapage sur la chaîne de valeur. Il souligne ensuite l'importance de l'industrie automobile japonaise comme clé de la stabilité des relations commerciales entre la Chine et le Japon: les intérêts commerciaux d'un fournisseur japonais de pièces détachées travaillant pour Toyota risquent de l'emporter sur des lignes directrices non contraignantes du gouvernement japonais si Toyota construit une usine automobile en Chine.
 
Gui Yongtao, vice-doyen de l'École des études internationales de l'Université de Pékin, affirme quant à lui que contrairement à l'administration Trump, le gouvernement japonais, sous le leadership d’Abe Shinzo, n’a pas considéré les relations avec la Chine comme un jeu à somme nulle. La différence d’approche entre les États-Unis et le Japon est particulièrement mise en lumière par la manière dont ils abordent la politique commerciale. Le Japon est, lui, exposé aux "tirs amis" (友军炮火) que constituent les droits de douane américains contre la Chine et est habité par les mêmes craintes que l’Allemagne en matière d’industrie automobile, puisque que 76 % de l'excédent commercial du Japon avec les États-Unis provient de ce secteur. Gui Yongtao soutient que le Japon poursuit en réalité un objectif plutôt modeste, qui expliquerait la trajectoire des accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux qu’il a conclus des dernières années: il s’agit d’empêcher la Chine de prendre le leadership de l’intégration commerciale régionale.
 
Que la politique de résilience mise en œuvre par le METI cible strictement les équipements de santé associés à la crise du coronavirus explique son absence d’impact négatif sur les relations Chine-Japon, malgré la sensibilité chinoise au sujet de la réduction de la dépendance à la Chine. Ces efforts japonais de résilience et la réaction quasi sourde de la Chine sont bien sûr loin de résumer la relation bilatérale, toujours caractérisée par une défiance profonde et une compétition en matière de sécurité. Or si le Japon ne poursuit pas une stratégie de découplage de la Chine, il est néanmoins possible que ce découplage ait quand même lieu, dans le secteur des technologies de l'information et de la communication. L’assaut américain contre la chaîne d'approvisionnement de Huawei affecte déjà de nombreuses entreprises japonaises; les achats de Huawei au Japon avaient augmenté de 50 % en 2019, pour atteindre 10,3 milliards de dollars, et ce commerce est aujourd’hui très érodé par la nouvelle vague de sanctions américaines. Le coût pour les fournisseurs japonais de TIC augmenterait encore si les restrictions américaines sur les achats chinois de semi-conducteurs continuaient à s'étendre au-delà de Huawei et de ses filiales – un scénario pris très au sérieux en Chine.

 

Copyright : Behrouz MEHRI / AFP

 

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