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Les Français après six mois de pandémie : la résilience - jusqu’à quand ?

BLOG - 16 Septembre 2020
Les points clés
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Le sondage annuel sur les "fractures françaises" montre que la société française a su faire preuve de résilience face à la crise pandémique : elle reste majoritairement confiante dans la capacité du pays à surmonter l’épidémie, et fait bloc autour des mesures sanitaires, sans apparition de fracture générationnelle. La confiance envers l’Union européenne et les grandes entreprises augmente de manière significative.

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Retour au passé, repli national, méfiance envers la mondialisation, demande de protectionnisme : la crise accentue des tendances déjà présentes, mais qui deviennent désormais majoritaires y compris chez les cadres et les employés. La pandémie signe l’échec du projet présidentiel de réconcilier la France avec le monde, et préfigure une inflexion vers les enjeux de protection et de souveraineté, jusque dans l’électorat LREM.

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Plus qu’une convergence entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche, c’est un basculement des sympathisants de FI et du PCF vers des opinions et des valeurs beaucoup plus autoritaires que fait apparaître ce sondage, notamment sur les enjeux de l’Europe et de l’immigration, mais aussi sur la gestion de la crise sanitaire elle-même.

Le sondage annuel réalisé du 1er au 3 septembre par Ipsos/Sopra Steria pour Le Monde, le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et l'Institut Montaigne permet de mesurer les effets produits par la crise du Covid-19 sur des fractures françaises qui lui préexistaient, et que le baromètre des territoires réalisé par l’Institut Montaigne et ELABE rendu public en février 2019 avait déjà permis d’ausculter. Six mois après le début de la crise sanitaire, et un an et demi avant la prochaine échéance présidentielle, quels ont pu être les effets de la pandémie sur les valeurs, les attitudes et les visions politiques des Français ?

Les Français face à la pandémie : sous le signe de la résilience.

Face à la pandémie, l’enquête offre l’image d’une société française pleinement consciente du risque sanitaire, mais loin de céder à la panique, ni à une défiance généralisée. Si l’épidémie de Covid-19 fait partie des trois sujets d’inquiétude personnelle les plus importants pour 49 % des Français, c’est davantage la menace socio-économique qu’elle fait peser sur le pays qui les préoccupe (66 %) que son impact sanitaire (34 %). Une large majorité (57 %) pense que le pays sera capable de maîtriser l’épidémie en évitant une seconde vague, et 52 % pensent qu’en cas de seconde vague, elle serait mieux gérée par le gouvernement. Preuve que malgré certaines défaillances de l’action publique lors de la première phase de la crise, les Français gardent confiance dans leur capacité collective à surmonter la pandémie, notamment grâce aux masques : en cas de seconde vague, ils sont 80 % à approuver l’obligation de le porter dans l’espace public, et considèrent à une écrasante majorité que le port du masque est utile, pour se protéger soi-même (77 %) mais surtout pour protéger les autres (84 %). Un sentiment partagé par l’ensemble des catégories sociales.

Surtout, l’enquête semble montrer que la fracture générationnelle redoutée ou proclamée face au Covid-19 n’existe pas : ils ne sont pas plus nombreux chez les jeunes de moins de 35 ans à penser que les mesure prises contre la crise sont excessives que chez les plus de 60 ans (15 % dans les deux cas). Curieusement, les moins de 35 ans craignent comparativement plus l’impact sanitaire de la crise que les plus de 60 ans. Et ceux-ci sont moins pessimistes que les plus jeunes sur le risque d’une seconde vague de l’épidémie. C’est sans doute le vaccin qui risque de créer, au moment de son éventuelle disponibilité, un nouveau type de fracture : seuls 57 % des sondés affirment qu’ils seraient prêts à recevoir le vaccin qu’il était disponible, du fait du doute sur son efficacité, mais aussi par crainte des effets secondaires qu’il pourrait provoquer.

Les objets de confiance et de défiance des Français restent sensiblement les mêmes : une confiance très forte pour l’armée (80 %), l’école (76 %), les maires (71 %), la police (71 %), mais aussi les scientifiques (75 %), à l’inverse des médias (24 %) et des partis politiques (11 %).

Ainsi, le paysage de la confiance des Français sort peu transformé de ces six mois de pandémie. Le niveau de défiance interpersonnelle reste particulièrement élevé, une exception française que la crise n’a pas modifiée, ni pour l’aggraver, ni pour trouver dans l’adversité une occasion de recréer la confiance. Depuis 2013, les proportions de Français qui pensent qu’"on n’est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres" est restée exceptionnellement stable (entre 78 et 80 %), alors que seuls 20 à 22 % des Français déclarent, pendant cette période, qu’"on peut faire confiance à la plupart des gens". Comme si cette défiance formait l’invariant français par excellence. Les objets de confiance et de défiance des Français restent sensiblement les mêmes : une confiance très forte pour l’armée (80 %), l’école (76 %), les maires (71 %), la police (71 %), mais aussi les scientifiques (75 %), à l’inverse des médias (24 %) et des partis politiques (11 %).

Mais certains acteurs semblent avoir révélé, pendant la crise, leur capacité à créer de la confiance : point crucial, la confiance dans l’Union européenne passe de 36 % à 42 %, signe que le plan de relance européen a su faire en partie oublier l’absence de coordination initiale entre les 27. L’évolution la plus spectaculaire est sans doute le bond fait par la confiance des Français envers les grandes entreprises, qui passe de 34 à 47 %. Un changement de regard qui pourrait être lié aux évolutions profondes du rôle des entreprises, avec la création d’entreprises à mission, mais qui a sans doute été accéléré par l’attitude des entreprises pendant la crise, du point de vue sanitaire comme du point de vue social. La confiance dans les banques, elles, passe de 30 % à 40 %, sans doute en lien avec leur rôle dans la sauvegarde des entreprises et donc de l’emploi, à travers notamment leur engagement dans les PGE.

Une France ouverte au monde - fin de partie ?

C’est sans doute dans le rapport au monde que la pandémie a le plus imprimé sa marque dans l’esprit des Français, venant amplifier des tendances préexistantes, et signer, d’une certaine façon, l’échec du projet présidentiel de redonner confiance au pays pour l’ouvrir au monde et le projeter dans l’avenir.

Le choc de la crise semble avoir accentué la crise de confiance du pays envers lui-même, et son avenir : ce sont désormais 78 % des Français qui pensent que "la France est en déclin", contre 73 % en 2019, et 69 % en 2017. Cette France qui doute de son avenir est aussi un pays de plus en plus replié sur le passé : 74 % des sondés disent s’inspirer de plus en plus des valeurs du passé, contre 69 % en 2019, et 65 % en 2017. Ils sont désormais 68 % à penser que "c’était mieux avant" (65 % en 2019).

Ce pays qu’Emmanuel Macron voulait ouvrir sur l’extérieur se montre plus rétif que jamais à la mondialisation. En 2017, presque autant de Français pensaient qu’il fallait davantage se protéger du monde d’aujourd’hui (53 %) ou au contraire s’y ouvrir davantage (47 %). Aujourd’hui, la proportion est presque de deux tiers contre un tiers. Sur le plan économique, alors que la France comptait autant de partisans du protectionnisme que du libre-échange en 2017, la proportion est maintenant de 61 et 39 %. Seuls 40 % des Français pensent aujourd’hui que la mondialisation est une chance pour la France, contre 43 % en 2019, et 52 % en 2017.

Cette crise de confiance envers la mondialisation gagne maintenant ceux-là même qui devaient en être les bénéficiaires, les cadres et les professions intermédiaires : ces deux catégories pensent désormais majoritairement que le pays est en déclin (respectivement 64 % et 78 %, une hausse de 14 et 17 points en deux ans). L’opinion selon laquelle "la mondialisation est une menace pour la France" est partagée par une majorité de cadres intermédiaires (60 % contre 47 % l’année dernière), et désormais 42 % des cadres, soit 10 points de plus qu’en 2019. L’opinion selon laquelle "la France doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui" est désormais majoritaire dans tous les groupes sociaux, alors qu’elle était jusqu’ici minoritaire chez les cadres et professions intermédiaires.

Sur le plan politique, cette évolution se traduit par un glissement marqué au sein même de l’électorat LREM : les sympathisants du parti présidentiel sont maintenant presque aussi nombreux à penser que la France est en déclin (48 %) que le contraire (52 %). Plus frappant encore, ils sont 53 % à penser qu’"en France, c’était mieux avant", un bond de 20 points en un an. Même progression de vingt points pour l’affirmation selon laquelle "la France doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui", de 27 à 47 %. La sensibilité économique des sympathisants LREM se modifie aussi substantiellement : parmi eux, ceux qui veulent "limiter au maximum le rôle de l’État dans l’économie et donner aux entreprises le plus de liberté possible" ne sont plus que 32 %, contre 48 % en 2019 et 59 % en 2018. Il y a un an, 80 % des sympathisants LREM souhaitaient "aller vers plus de libre-échange pour permettre aux entreprises françaises de conquérir de nouveaux marchés dans les pays étrangers". Ils ne sont plus que 51 % aujourd’hui.

De la crise démocratique à la convergence des extrêmes ?

Alors que le groupe central semble saisi par le doute, les conditions sont-elles réunies pour une remise en cause radicale du système politique ? La conjonction d’une profonde défiance envers les partis politiques et d’une forte attente d’autorité constitue un cocktail qui, pour n’être pas nouveau, n’en reste pas moins préoccupant. Les Français ne sont toujours que 11 % à faire confiance aux partis politiques, mais 82 % à souhaiter voir arriver à la tête du pays "un vrai chef pour remettre de l’ordre".

C’est à un basculement des sympathisants de FI et du PCF vers des opinions et des valeurs beaucoup plus autoritaires que l’on semble brusquement assister.

Cette attente d’un "vrai chef", sur fond de défiance profonde envers les partis, pourrait-elle déboucher sur une convergence des extrêmes, sur le modèle italien ? L’analyse du regard croisé des sympathisants de la France Insoumise et du PCF d’une part, du Rassemblement National d’autre part, montre que, si le chemin reste encore long, il commence à être parcouru par un nombre croissant de sympathisants des deux camps. Ainsi, le RN est jugé "proche de mes préoccupations" par 19 % des sympathisants FI, contre 8 % en 2019, et "capable de gouverner le pays" pour 23 % d’entre eux, contre 16 % en 2019. Il est encore jugé "dangereux pour la démocratie" par 65 % des sympathisants de la France Insoumise, mais ils étaient 72 % en 2019, et 86 % en 2017. En sens inverse, les sympathisants du RN portent un regard sensiblement plus positif sur la France Insoumise que ceux de LR ou de LREM.

Ce parallélisme s’arrête là, et plus qu’à une convergence, c’est à un basculement des sympathisants de FI et du PCF vers des opinions et des valeurs beaucoup plus autoritaires que l’on semble brusquement assister. Ainsi, c’est dans ce groupe que l’attachement inconditionnel à la démocratie diminue le plus nettement, 44 % d’entre eux pensant maintenant que "d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie", soit presqu’autant que les sympathisants RN (45 %), un bond de 16 points en un an. De même, la proportion de sympathisants FI/PCF qui déclarent que "dans ma vie, je m’inspire de plus en plus des valeurs du passé" passe de 58 à 83 %, une proportion plus large que celles des sympathisants LR (80 %) qui atteint presque celle des sympathisants RN (90 %). Plus spectaculaire encore, ils sont maintenant 80 % à juger qu’"on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre", contre 47 % l’an dernier. De manière révélatrice,il s’agit du seul groupe à évoluer dans un sens plus conservateur sur le plan sociétal, avec une montée de l’opposition à la PMA aux femmes célibataires (de 22 à 34 %) comme aux couples de femmes homosexuelles (de 11 % à 38 %). Enfin, marqueur symbolique s’il en est, ils sont désormais 39 % à souhaiter le rétablissement de la peine de mort, contre 8 % l’année dernière.

Au-delà de ces attitudes, c’est à un rapprochement politique plus fondamental des sympathisants d’extrême-gauche vers l’extrême-droite que l’on pourrait assister, avec deux marqueurs fondamentaux. D’abord, le rejet de l’Europe : l’appartenance à l’UE est désormais considérée comme une "mauvaise chose" non seulement pour une majorité de sympathisants FN (72 %), mais aussi de sympathisants FI/PCF, 54 %, contre seulement 30 % en 2019. Ensuite, la question de l’immigration : le sentiment qu’"on ne se sent plus chez soi comme avant", en baisse de 3 points pour l’ensemble des sondés, passe au contraire de 34 à 44 % chez les sympathisants FI/PCF. Ils sont aussi 32 % à penser que "pour réduire le nombre de chômeurs en France, il faut réduire le nombre d’immigrés", contre 9 % l'année dernière. Ultime indice, le nombre de ces sympathisants pour qui le clivage gauche/droite est dépassé augmente de 39 à 62 %.

Après la crise des Gilets Jaunes, la crise sanitaire joue-t-elle un rôle dans cette tectonique des plaques politiques ? Un indice pourrait en être une réticence plus forte face à l’obligation du port du masque dans tous les espaces publiques chez les sympathisants PCF/FI (33 %) et RN (26 %). Ils sont aussi sensiblement moins nombreux (37 % dans les deux cas) à penser qu’une seconde vague serait mieux gérée par le gouvernement.

Au moins autant que le plan de relance, la qualité de la gestion d’une deuxième vague de moins en moins hypothétique sera donc cruciale pour conforter la résilience de la société française face aux crises, et conjurer les risques d’une conjonction des populismes dans la défiance face aux élites politiques et scientifiques.

 

Consultez l'intégralité de l'étude

 

Copyright : PHILIPPE DESMAZES / AFP

 

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