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Le virage européen sur la Chine

BLOG - 26 Mars 2019

C’est un changement de perspective que connaît aujourd’hui la politique chinoise de l’Europe. Tout récemment, l’attention se portait encore sur la dimension de politique d’influence dans les visites de Xi Jinping aux différents états membres de l’UE - après le Portugal et l'Espagne il y a quelques mois, l’Italie et même Monaco (38 000 habitants) avant la France. C'est alors, le 12 mars, que la Commission européenne annonce une stratégie nouvelle face à la Chine. En un document court et concret, cette stratégie part d’un constat réaliste : la Chine est certes un partenaire, mais aussi un "concurrent économique" et un "rival systémique". L'UE doit trouver en elle-même ses propres réponses, à commencer par de nouvelles règles de concurrence et par des politiques industrielles, ainsi qu’en liant entre eux les sujets de négociation pour obtenir des résultats dans les relations avec Pékin. 

La Commission ne semble rien laisser passer, à commencer par les pratiques déplorables de la Chine en matière de droits de l'Homme. Elle note sèchement que les importantes exportations chinoises de centrales au charbon sont en contradiction avec ses engagements en matière de climat. Elle encourage, au nom de la sécurité, une coordination à travers toute l’Europe des décisions sur les réseaux 5G. 

A ce tournant important, Emmanuel Macron vient d’ajouter une innovation diplomatique : il invite Angela Merkel et Jean-Claude Juncker à une rencontre conjointe avec Xi Jinping lors de la visite, en principe bilatérale, de ce dernier en France. Et il place la barre très haut pour cette rencontre : outre le climat, il met au menu la réforme de l'OMC et les questions clés pour les relations économiques UE-Chine. Le président français revient également tout juste d'Afrique de l'Est, un voyage au cours duquel il a souligné, à Djibouti, le risque d’une "hégémonie chinoise". Il a également approuvé publiquement à Bruxelles la nouvelle stratégie européenne, avec l’explication que l'UE doit "agir comme une superpuissance si elle veut être reconnue comme telle".
 

C'est pour la première un acte de survie pour l'Europe, coincée entre une pression chinoise incessante exercée en termes de politique d’influence et de minorisation des règles internationales.

Cette fois-ci, la communication de la Commission n’est pas un simple coupé/collé, et les propos d’Emmanuel Macron ne relèvent pas d’une simple rhétorique gaullienne. C'est pour la première un acte de survie pour l'Europe, coincée entre une pression chinoise incessante exercée en termes de politique d’influence et de minorisation des règles internationales, et un président américain qui semble extrêmement sceptique sur l'utilité de l'Union Européenne. Et c'est pour le second un choix stratégique fort pour la France, qui est aujourd’hui le seul grand État de l'UE combinant une position résolument pro-européenne et la capacité associée à la volonté d'utiliser toute la gamme des moyens d’action géopolitiques.

La survie par l'affirmation de soi n'est chose inconnue ni pour la France, ni pour l'UE. La Chine a parfois traité les Européens avec brutalité, négligeant certains dialogues et en paralysant d'autres. Depuis que ses relations commerciales avec les États-Unis se sont gâtées, elle se montre plus avenante. Mais la confrontation sino-américaine ne change pas la position de la Chine sur le fond, qu’on peut résumer par la poursuite de ses intérêts propres immédiats et un refus, abrupt ou circonstancié, de faire évoluer ses positions sur les autres questions. De la part de la France, les dialogues avec la Chine n'ont pas manqué - projets de développement conjoints en Afrique, coopération dans la lutte contre le changement climatique. Mais au final, la Chine agit par elle-même, pour elle-même. Partout en Europe, elle pousse les portes entrouvertes. Tout cela n'est pas complètement nouveau. Mais le pouvoir personnel de Xi et sa passion pour le contrôle n'aident pas sa bureaucratie à arrondir les angles.

La Chine conserve l'avantage d'un pouvoir centralisé largement incontesté sur le plan intérieur, tandis que l'Europe doit constamment prouver qu'elle est capable de se coordonner avec elle-même. Se pourrait-il qu’une vague populiste aux élections européennes en Mai prochain mette en danger le récent virage réaliste de l'Europe ? Nous ne le croyons pas. Les pays d’Europe centrale et orientale n'ont pas été de grands bénéficiaires de leur rapprochement avec la Chine au moyen du "16 + 1". L'"âge d'or" du Royaume-Uni avec la Chine s’est évanoui après le vote du Brexit. Ce n'est pas la puissance italienne qui attire la diplomatie chinoise, mais bien la faiblesse-même de ses deux partis de coalition qui, il y a seulement deux ans, faisaient campagne... contre la Chine. La Chine ne se soucie pas tant que cela des opinions : elle examine l'équilibre des forces dans chacune des relations qu’elle entretient de par le monde.

Avec cette seule réserve, nous assistons à un nouveau départ qui rompt, sur le fond comme sur la forme, avec la tradition des relations entre Européens et Chine.

C'est justement là que réside une autre inconnue. Une action d’avant-garde de la France et de l'Allemagne avec la Commission a du sens, mais elle exige un effort de communication et de concertation à bref délai en direction des autres États membres – y compris du Royaume-Uni. Être confronté à un axe franco-allemand, c’est ce que les autres Etats membres détestent le plus. Avec cette seule réserve, nous assistons à un nouveau départ qui rompt, sur le fond comme sur la forme, avec la tradition des relations entre Européens et Chine. 

Enfin, comment Xi Jinping va-t-il réagir ? C’est sur les États-Unis que la Chine s’est récemment concentrée, et sur la limitation aussi bien des dégâts que des concessions à faire en matière de relations commerciales, tout en continuant à grignoter du terrain sur les questions stratégiques. Les visites au Portugal, en Italie ou à Monaco ne changent rien à cette priorité. Mais M. Xi a fait preuve au cours de sa vie d'un talent unique pour s'adapter aux circonstances. En temps normal, le réflexe serait de punir la France, ignorer l'UE et récompenser l'Allemagne. Mais nous ne vivons pas une époque normale. M. Xi marquera probablement un temps d’arrêt et de réflexion, pour jauger la cohérence de son partenaire européen. Il faut se féliciter du choix que propose la Commission d’une politique mobilisant les forces intérieures de l’Europe pour faire face à la Chine dans de meilleures conditions, et du courage d’Emmanuel Macron : il met en pratique le cap européen qu’il s’est donné. Poursuivre dans ces deux directions requiert désormais de la ténacité, une bonne communication et le soutien de tous ceux qui croient à cette nouvelle politique.

 

Copyright : Tiziana FABI / POOL / AFP

 

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