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Le monde arabe en morceaux ?

Trois questions à Charles Thépaut

INTERVIEW - 11 Mars 2020

Retrait américain, mouvements populaires en Algérie, au Liban et en Irak… Comment expliquer ces évolutions qui ont cours actuellement au Moyen-Orient ? Quelles conséquences revêtent-elles pour la région ? Pour l’Europe ? À l’occasion de la publication de la nouvelle édition de son ouvrage Le monde arabe en morceaux : des printemps arabes au recul américain (Éditions Armand Colin), Charles Thépaut, chercheur invité au Washington Institute for Near East Policy, nous livre son analyse.

Comment expliquer le progressif retrait américain de la région ? Quelles en sont les conséquences ?

Il faut rappeler le rôle central que les États-Unis ont joué depuis le début de la Guerre froide jusqu’à aujourd’hui dans la géopolitique régionale. À travers une série de relations bilatérales très denses, notamment avec Israël, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Égypte, l’Amérique a été la principale puissance au Moyen-Orient pendant plusieurs décennies, en position quasiment hégémonique à partir des années 1990. Cela s’est par exemple traduit par ce qui a été appelé la "garantie américaine de sécurité" dans le Golfe, issue de la "doctrine Carter" qui liait les intérêts de sécurité des États-Unis à ceux de pays comme l’Arabie saoudite.

Je fais aujourd’hui le constat d’un "recul" ou "repli" américain car les responsables américains disent depuis Barack Obama qu’ils ne veulent plus jouer ce rôle historique. Ce n’est ainsi pas la puissance américaine dans l’absolu qui est remise en cause, mais la volonté d’intervenir autant que par le passé. Cette réticence est tout d’abord liée à ce qu’on appelle généralement la "fatigue" américaine après 19 ans d’engagement militaire considérable en Afghanistan puis en Irak. 2,7 millions de soldats se sont succédés sur ces théâtres. Certains soldats américains déployés aujourd’hui n’étaient même pas nés au moment du 11 septembre et cela atténue la légitimité que les Américains peuvent donner à des opérations militaires. Il y a ainsi un enjeu de politique intérieure très fort pour les responsables américains, qu’il s’agisse de Barack Obama ou de Donald Trump.

L’autre aspect que je perçois depuis mon arrivée à Washington est aussi une forme de fatigue intellectuelle de la communauté américaine de politique étrangère. Cette communauté de brillants analystes et de nombreux hauts fonctionnaires ayant servi dans plusieurs administrations vient collectivement de passer des années à justifier l’engagement américain dans des conflits jugés lointains et s’aperçoit bien qu’il est de plus en plus difficile de convaincre les responsables politiques et la population du bien fondé du niveau d’exposition américain dans une région qui est vue comme "trop compliquée". De surcroît, l’autonomie croissante des États-Unis en matière énergétique et la densité du partenariat militaire avec Israël ou les pays du Golfe encouragent le constat que l’empreinte militaire américaine n’a plus besoin d’être aussi forte pour défendre les intérêts américains.

Le paradoxe de la phase actuelle est que les crises qui sont affectées par la "fatigue" ne sont en réalité par forcément les crises irakienne ou afghane. C’est la Syrie qui a, en quelque sorte, été un "dommage collatéral" du traumatisme de l’invasion américaine de l’Irak en 2003.

Certains soldats américains déployés aujourd’hui n’étaient même pas nés au moment du 11 septembre et cela atténue la légitimité que les Américains peuvent donner à des opérations militaires.

Barack Obama a refusé, en août 2013, d’appliquer sa propre ligne rouge sur l’emploi des armes chimiques par le régime syrien, comme il a refusé un engagement militaire américain au-delà de la lutte contre Daech. Donald Trump veut prouver à sa base qu’il retire ses troupes et en a fait l’annonce trois fois au Nord-Est syrien, alors que la lutte contre Daech n’est pas entièrement finie et que le retrait des troupes américaines est contradictoire avec les objectifs de lutte contre l’influence iranienne, que le Président américain défend par ailleurs. Autrement dit, tout au long du conflit syrien, les États-Unis ont affaibli leurs propres leviers en réagissant à leurs erreurs en Irak plus qu’à la situation en Syrie en elle-même.

Le débat américain est ainsi dominé par des termes assez vagues, comme celui du refus des "guerres infinies", avec lequel on ne peut être que d’accord. Le problème est que ce débat qui débute sur deux décennies d’engagement militaire ne laisse pas beaucoup de place à des discussions plus nuancées sur le repositionnement américain. Certains souhaitent mettre l’accent sur la diplomatie, d’autres sur les sanctions économiques, mais en définitive, la campagne présidentielle américaine implique que l’incertitude va peser jusqu’en novembre 2020, et peut être au-delà, sur l’issue et les modalités précises de ce changement de politique étrangère qui fait consensus à Washington.

D’ici à novembre 2020, la grande question est de savoir si le "recul" que je décris est réversible. La puissance économique et militaire américaine reste considérable, mais l’enjeu actuel est de voir comment les autres acteurs moyen-orientaux réagissent à cette période de repli relatif. La Russie a profité des espaces laissés par les États-Unis pour accroître son influence en Syrie et ailleurs. L'Iran a déployé des dizaines de milliers de miliciens en Irak et en Syrie. La Turquie a tiré ses propres conclusions d’un dialogue bilatéral avec l’administration américaine qu’Ankara jugeait défavorable à ses intérêts de sécurité nationale au Nord de la Syrie. Le retrait américain de l’accord nucléaire avec l’Iran a entraîné une phase d’escalade dangereuse, dont la séquence de l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani et du vol civil ukrainien abattu par l’Iran a montré toute la part de risque et le potentiel d’erreur de calcul. Autrement dit, d’ici à novembre 2020 et à ce que Washington ait clarifié sa nouvelle stratégie au Moyen-Orient, la région pourrait avoir beaucoup changé.

Assiste-t-on aujourd'hui à un deuxième temps du printemps arabe initié en 2011 ?

Les mouvements populaires observés en Algérie, au Liban et en Irak en 2019 ont en effet résonné avec beaucoup d'événements observés en 2011. Dans le détail, il est clair que des causes économiques et sociales similaires ont provoqué des conséquences politiques comparables en 2019, avec la chute de gouvernements dans les trois pays, et du président en Algérie. Je ne sais pas s’il faut parler de "deuxième temps" car cela donnerait l’impression que les choses ont été en suspens entre 2011 et 2019. Il faut plutôt insister sur le fait que les sociétés arabes sont, depuis deux décennies, parcourues par les mêmes facteurs de tensions : crises démographiques, économiques et environnementales, sans réponse politique efficace.

Dans différentes mesures, les systèmes éducatifs et les marchés du travail ne parviennent pas à "absorber" les dernières générations du boom démographique des années 1980 et 1990. Des transformations climatiques entraînent par ailleurs des sécheresses et une pression croissante sur les ressources en eau. La sécheresse de 2007 en Syrie ou le changement climatique en Irak ont augmenté les tensions. Le cocktail reste ainsi explosif dans l’ensemble de la région, dans un contexte où les tensions géopolitiques et les fragilités institutionnelles empêchent de trouver des solutions politiques pour faire face aux défis économiques et sociaux.

Les sociétés arabes sont parcourues par les mêmes facteurs de tensions : crises démographiques, économiques et environnementales, sans réponse politique efficace.

C’est pour cette raison qu’en 2011 comme en 2019, les manifestants se mobilisent contre la corruption et la mauvaise gouvernance. Pour donner un exemple, il est difficile pour les autorités irakiennes de répondre aux demandes des manifestants car le degré de transformation nécessaire est très difficile à accepter pour des responsables dont la première urgence est de se positionner dans le rapport de force entre l’Iran et les États-Unis qui dominent leur scène politique depuis 2003.
 
Il est ainsi également important de rappeler, presque 10 ans après les soulèvements de 2011, qu’en dépit des similitudes, chaque mouvement est ancré dans une réalité politique nationale et que si certains slogans sont régionaux, les solutions ne pourront être que spécifiques à chaque pays.

Quelles conséquences tirez-vous pour l'Europe des évolutions dans la région que vous constatez dans votre ouvrage ?

L’Europe dispose de multiples outils militaires, diplomatiques, économiques et éducatifs pour agir et défendre ses intérêts dans la région. Elle l’a démontré dans l’assistance économique que l’Union européenne et ses États membres ont apporté à la transition en Tunisie, ou aux millions de réfugiés syriens. Elle l’a démontré en contribuant à la lutte contre Daech, par exemple à travers des opérations militaires de différentes natures pour les États membres qui le pouvaient (France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Italie), ou encore à travers une contribution financière à la stabilisation des zones libérées de Daech au Nord-Est syrien, que j'évalue à plus de 400 millions d’euros entre 2017 et 2019.

L’enjeu pour l’Europe est ainsi de parvenir, d’une part, à disposer de capacités militaires dont l’emploi ou la menace peuvent permettre de peser positivement sur les négociations politiques.

L’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) de 2015 est un parfait exemple de ce que l’Europe parvient à faire à travers le rôle de médiateur du Haut représentant de l’UE, la légitimité de puissances nucléaires et membres du Conseil de sécurité des Nations unies que sont la France et le Royaume-Uni, le poids diplomatique de la France, du Royaume Uni et de l’Allemagne, ainsi que la puissance économique et commerciale du marché commun. L’Europe continue à démontrer son potentiel en associant unité et initiatives pour préserver le JCPOA et empêcher une nouvelle escalade entre Téhéran et Washington.

Elle se retrouve cependant encore limitée face à des crises comme en Syrie ou au Yémen, qui ont été surdéterminées par l’engagement militaire direct au sol. Il y a d’excellentes raisons d’être très prudents face aux engagements militaires extérieurs quand on fait le bilan de l’invasion américaine en Irak, à laquelle la France et l’Allemagne s’étaient d’ailleurs opposées. La crise syrienne révèle toutefois aussi le coût de la non intervention. L’enjeu est un examen objectif et au cas par cas de la pertinence et de l’opportunité d’avoir recours à des options militaires. Cependant, le préalable à de tels arbitrages est que l’Europe soit crédible sur le plan militaire face à des acteurs moyen-orientaux qui sont prêts à aller au bout d’une logique de confrontation qui associe moyens conventionnels et clandestins.

L’enjeu pour l’Europe est ainsi de parvenir, d’une part, à disposer de capacités militaires dont l’emploi ou la menace peuvent permettre de peser positivement sur les négociations politiques. La France dispose à ce titre d’une crédibilité et d’une agilité qui sert l’intérêt européen.

Il convient, d’autre part, de développer un consensus entre États membres sur la vision stratégique au service de laquelle ces capacités doivent être mises. Cet effort de construction de la crédibilité militaire européenne sera long et difficile car beaucoup d’États membres ne veulent pas y contribuer, craignent que cela accélère le repli américain, ou réduisent les débats à une volonté française de faire financer sa propre armée et affaiblir l’OTAN. Le caractère multilatéral de l’engagement français sur des théâtres comme au Sahel, où l’opération française Barkhane s’articule entièrement avec d’autres efforts européens et onusiens, comme la présence militaire française dans les États baltes, où la France contribue concrètement au front Est de l’OTAN, contredisent pourtant cette perception.

Il n’en reste pas moins que le réapprentissage collectif de l’articulation entre économie, diplomatie et engagement militaire ne peut être que progressif. C’est à ce titre que les décisions récentes de lancer deux opérations navales européennes sont d’excellentes nouvelles : une opération de sécurité maritime menée par la France a ainsi débuté dans le détroit d’Ormuz ; l'opération Sophia a été relancée dans le contexte de la conférence de Berlin sur la Libye, avec pour objectif de surveiller l’embargo sur les armes.

 

Copyright : Johannes EISELE / AFP

 

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