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La longue nuit syrienne – trois grilles de lecture

BLOG - 5 Juin 2019

Tout au long des huit années de l’atroce conflit syrien, j’ai souvent pensé à Maarat al-Nouman. Durant mon séjour à Damas (2006-2009), je me suis rendu plusieurs fois dans cette petite ville sur la route d’Alep à Hama, ancienne place forte des Croisés, dans la province d’Idlib ; ma première visite avait été pour le merveilleux musée de mosaïques antiques, installé dans un caravansérail de la route de la soie datant du XVIème siècle. N’imaginez rien de rutilant : des bâtiments un peu décatis, une muséographie rustique, mais des mosaïques remarquables et beaucoup de charme dans ce lieu un peu hors du temps, maintenant à l’écart de tout. L’ambassadeur de France était un personnage considérable dans la Syrie profonde en ce temps qui paraît si lointain. On m’offrit le thé ; je fis connaissance des voisins ; je revins par la suite pour reprendre le thé avec des amis des voisins, et ainsi de suite.

J’étais à vrai dire frappé par l’apparente passivité de nombreux jeunes gens désœuvrés, qui, manifestement sans travail, trainaient dans les rues ou fumaient le narguilé. Cela a été pour moi l’une des surprises du soulèvement syrien : ces mêmes jeunes gens, à partir de 2011, ont manifesté contre le régime ; ils ont pris les armes ; ils ont aussi combattu contre Al-Qaeda (et certains d’entre eux dans ses rangs ? ce n’est pas impossible. À la différence de ce qui s’est passé pour Daesh, Al-Qaeda et ses succédanées ont attiré des rebelles syriens) ; ils avaient, me semble-t-il, trouvé dans la révolte une raison de vivre et de mourir. Ces habitants que j’avais connus tranquilles, voire soumis, ont en outre été capables de constituer un conseil de gouvernement local fonctionnel. Hélas, plusieurs fois lourdement bombardé, Maarat al-Nouman a au cours de ces dernières années souvent changé de mains, entre l’armée syrienne libre et le régime, puis entre divers groupes de combattants djihadistes.

Fait largement passé inaperçu en Occident, Maarat al-Nouman compte parmi ces villes et villages de la province d’Idlib qui ont littéralement expulsé les combattants de Hayat Tahir al-Cham (rattaché à Al-Qaïda) l’année dernière. La société civile y a connu un réel essor aussi longtemps que les Etats-Unis et leurs alliés ont fait parvenir une aide humanitaire (jusqu’à l’automne dernier). Depuis quelques jours, la ville fait l’objet de bombardements intenses du régime et de l’aviation russe dans l’offensive que Damas et Moscou viennent de déclencher contre la province d’Idlib, en dépit de l’accord de cessez-le feu qui avait été conclu entre M. Poutine et M. Erdogan, il y a quelques mois.

Pourquoi la longue nuit syrienne ?

Pourquoi avoir écrit La longue nuit syrienne ? Je ne parle pas de Maarat al-Nouman dans ce livre. Rédiger un essai, ai-je découvert à cette occasion, c’est procéder à un tri dans ce que l’on pourrait avoir à dire. J’espère cependant avoir fourni au lecteur des clefs pour mieux appréhender ce qui se passe en Syrie, à Idlib ou ailleurs. La longue nuit syrienne n’est pas un livre de mémoires, mais j’ai fait appel (sélectivement, que l’on se rassure !) à mes souvenirs de diplomate : on trouvera dans ce livre un compte-rendu de la tentative de relance du dialogue avec Damas, entreprise par M. Sarkozy en 2007, telle que je l’ai vécue sur place ; cette tentative, on s’en souvient, avait conduit à la présence de Bachar al-Assad sur les Champs-Elysées le 14 juillet 2008.

J’espère cependant avoir fourni au lecteur des clefs pour mieux appréhender ce qui se passe en Syrie, à Idlib ou ailleurs.

Je m’efforce aussi de restituer les ressorts du régime syrien, dont j’ai fréquenté les arcanes pendant trois ans ; je brosse un portrait du Président Assad tel que je l’ai connu, en tentant de comprendre comment cet autoritaire réputé "moderne" a basculé dans le crime de masse totalement assumé. Je n’ai pas écrit un livre savant : je procède comme font les diplomates, en accumulant les indications, les "choses vues", les conversations avec les acteurs de la scène locale (de préférence une fois qu’ils ont regagné les coulisses !), et cela sans prétendre à l’exhaustivité ou à la théorisation.

Il est vrai cependant que des constats empiriques du diplomate se déduisent des conclusions, fussent-elles provisoires. Je laisse au lecteur le soin de découvrir celles que j’ai tirées de mon expérience.

Pourquoi maintenant ?

Cet empirisme dans la méthode n’exclut pas d’avoir des idées et même des convictions. C’est ce qui m’amène à cette seconde question : pourquoi sortir ce livre maintenant ?

Grâce notamment à l’Institut Montaigne ainsi qu’à tout un réseau de contacts, j’ai continué à m’informer soigneusement des développements en Syrie tout en élargissant ma réflexion au vaste maelstrom que constitue plus que jamais la politique internationale. Je suis devenu en tant que think-tanker un visiteur régulier à Washington, Moscou, Téhéran et autres capitales. Assad pour le moment a gagné la partie, puisqu’il sort vainqueur de la guerre civile qui l’a opposé à son peuple. Il est question, dans beaucoup de capitales, au nom du réalisme, de renouer avec lui. Si je me suis décidé à prendre la plume, c’est d’abord pour éclairer sur ce point les décideurs ; je leur dis en quelque sorte : "avant de reprendre langue avec ce régime, sachez d’abord à qui vous aurez affaire".

En outre, une autre phase du conflit a succédé à la guerre civile : désormais, les puissances extérieures – Turquie, Russie, Etats-Unis, Iran, Israël – qui intervenaient jusqu’ici par proxies interposés sont directement en première ligne

Prenons l’exemple d’Idlib, pour rester en pensée avec Maarat al-Nouman : Assad a besoin de mener l’assaut  sur le dernier fief de la rébellion djihadiste ; la Russie souhaiterait l’aider (car l’armée du régime n’est pas en capacité d’agir seule) ; toutefois, Vladimir Poutine craint, en menant une vaste offensive dans cette province limitrophe de la Turquie, de se fâcher avec Ankara, qu’il essaie par tous les moyens d’éloigner du camp atlantiste ; les Turcs pourraient envisager un compromis avec Moscou sur Idlib pour avoir les mains libres ailleurs en Syrie vis-à-vis des Kurdes qu’ils veulent attaquer ; cependant, les Américains ont laissé suffisamment de forces dans le Nord-Est syrien pour dissuader les Turcs de s’en prendre aux alliés kurdes des Occidentaux ; et si les Américains n’ont toujours pas décroché, c’est parce qu’ils veulent – comme Israël –  restreindre l’influence de l’Iran en Syrie.

L’avenir reste cependant incertain : la Syrie est maintenant un élément de la grande confrontation entre l’Iran, Israël et les Etats-Unis et potentiellement de la relation complexe entre la Russie, les Etats-Unis, l’Europe et les Etats du Golfe.

Il faut donc resituer le conflit syrien dans un jeu plus large dont je m’efforce dans La longue nuit syrienne de mesurer toute l’ampleur. Si l’on tire un premier bilan, l’Occident a subi en Syrie un recul stratégique vis-à-vis de la Russie et de l’Iran ; il n’est pas loin de perdre la Turquie ; ce double revers a été aggravé par l’émergence de Daech et les conséquences en Europe du conflit syrien, comme l’afflux de réfugiés et les attentats, qui eux-mêmes ont fait le jeu des populistes européens. Au total, le conflit syrien a agi en catalyseur de la montée en puissance des néo-autoritaires – notamment MM. Poutine, Erdogan, Orban, Salvini, voire Netanyahu – comme la Guerre d’Espagne à la fin des années 30 avait cristallisé la montée en puissance des Etats totalitaires. L’avenir reste cependant incertain : la Syrie est maintenant un élément de la grande confrontation entre l’Iran, Israël et les Etats-Unis et potentiellement de la relation complexe entre la Russie, les Etats-Unis, l’Europe et les Etats du Golfe. La victoire d’Assad est-elle définitive ? Je n’en jurerais pas.

Soyons clairs vis-à-vis du lecteur : même quand j’aborde dans ce livre ces grandes questions géopolitiques, mon expérience et même ma biographie de diplomate ne sont jamais très loin. J’ai servi quatre ans à Moscou à la fin des années 1980 et j’ai été le numéro 2 à la mission des Nations-Unies à New-York au moment du conflit sur l’Irak. Je scrute le drame de la Syrie en quelque sorte à travers une double grille de lecture : celle de ce régime d’Assad tel que je l’ai connu comme ambassadeur ; celle de tendances que j’avais observées à d’autres moments de ma carrière : d’un côté, la désaffection des Occidentaux vis-à-vis du recours à la force, après l’Afghanistan, l’Irak et la Libye ; d’un autre côté, la volonté de M. Poutine de réaffirmer le rang de la Russie et même, à partir de 2011-2012, de provoquer une "repolarisation du monde". Peut-être aurais-je dû mettre davantage en relief dans ce livre une troisième grille de lecture : le conflit syrien représente un retour en arrière inimaginable pour les droits de l’Homme, le droit humanitaire, la protection des populations civiles.

Je mentionne cet aspect du conflit syrien, dans ce livre, au registre de la défaite de l’Occident, qui n’a pas su faire respecter son ethos. Cependant, nous sommes en présence d’un immense revers pour l’humanité tout entière, qui jette une lueur sinistre sur les débuts du XXIe siècle. Maarat al-Nouman en effet n’est que l’un des milliers de Guernica qui se sont produits ou se produisent encore dans ce malheureux pays. On peut craindre que la longue nuit syrienne s’étende à l’avenir bien au-delà de la Syrie.

 

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