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Retrait de troupes américaines en Afghanistan: la guerre sans fin ?

Entretien avec Olivier de Bavinchove

INTERVIEW - 25 Janvier 2019

Le 21 décembre 2018, le Président Trump a annoncé le retrait de la moitié des forces américaines stationnées en Afghanistan, au lendemain de l’annonce du retrait de celles présentes en Syrie. Une décision qui intervient alors que des élections présidentielles se tiendront en juillet 2019 en Afghanistan, où la situation sécuritaire s'est détériorée. L'année 2018 fut la plus sanglante de la guerre qui fait rage depuis 18 ans. Quel sera l'impact de cette décision sur l’élection présidentielle ? Quelle réaction des puissances régionales ? Quelles conséquences politiques pour le pays ? Le général Olivier de Bavinchove, ancien chef d’état major de l’Otan et commandant des forces françaises en Afghanistan (2011-2013), nous livre son analyse.

Le mois dernier, le Président des Etats-Unis a annoncé le retrait de 7 000 soldats américains, soit la moitié de la force américaine actuellement présente dans le pays. Quel peut-être l’impact de ce retrait ?

Il convient de relativiser les effets de cette annonce, en attendant de connaître les conditions de sa mise en oeuvre. Aujourd’hui, environ 16 000 à 17 000 soldats de l’OTAN, dont 14 000 Américains, sont aujourd'hui stationnés en Afghanistan. Un tel retrait nous ramènerait à une situation qui existait déjà en 2015-2016, à l’époque où seulement 8 000 soldats américains environ avaient été conservés sur le théâtre afghan. Ce n’est qu’en 2016, sous l’impulsion clairvoyante du Secrétaire d’Etat à la Défense démissionnaire, le général James Mattis, que le Président Trump a annoncé un quasi doublement des effectifs présents en Afghanistan, pour le porter à la situation que nous connaissons. Cela répondait à un besoin accru de soutien et d’intervention aux côtés des forces afghanes en difficulté. Leurs principales missions avec les petits contingents allemands, britanniques, belges et italiens, notamment, sont :

  • la formation et l'entraînement de l’armée afghane ;
  • un appui direct aux forces afghanes au cours d’opérations menées contre les Talibans, Al Qaïda et Daech ;
  • des opérations unilatérales de lutte contre le terrorisme.

Un tel retrait nous ramènerait à une situation qui existait déjà en 2015-2016, à l’époque où seulement 8 000 soldats américains environ avaient été conservés sur le théâtre afghan.

Restons donc prudents sur ce retrait et ses conditions, même si la démission de Jim Mattis est en l’occurrence une nouvelle très préoccupante, puisqu’elle est liée à cette annonce. Il n’est pas certain encore qu’il devienne réalité, comme en témoigne d’ailleurs le flou qui règne autour de la date et du cadencement de ce retrait. Les effets sur l’armée afghane peuvent, en outre, être limités, selon que l’effort de retrait se porte sur la mission de formation ou sur les forces dédiées aux missions d’assistance opérationnelle. La mission de formation touche naturellement à sa fin, puisque cela fait dix ans qu’elle existe et qu’elle a permis aux forces de sécurité afghanes de monter en puissance, jusqu’à un effectif d’environ 350 000 hommes.

On peut donc considérer qu’aujourd’hui, les Afghans peuvent régénérer par eux-mêmes les pertes subies au combat, comme les désertions, hélas très nombreuses. Les deux autres missions, dans l’hypothèse où l’effort principal de retrait affecterait la mission de formation, ne seraient pas véritablement impactées par cette diminution des effectifs. Le soutien américain à l’armée afghane pourrait être maintenu au même niveau d’efficacité, avec les seules forces spéciales et les capacités aériennes intervenant à distance, qu’elles soient pilotées ou non.

Deux aspects doivent, toutefois, être pris en compte :

  • C’est un mauvais coup porté à l’OTAN avec cette décision unilatérale prise sans concertation - ce dont le Président Trump est coutumier -, qui fragilise encore un peu plus la solidité de l’alliance atlantique ;
     
  • Il ne semblerait pas judicieux de procéder au retrait avant la fin du processus électoral en cours, car les forces afghanes vont naturellement être distraites de leurs missions premières, alors même que la tension politique et intercommunautaire va s'accroître. Si l’annonce s’inscrivait dans une démarche politique, elle se comprendrait - puisqu’elle serait un signal adressé aux Talibans qui demandent depuis toujours comme préalable à toute négociation de mettre un terme à la présence des forces dites d’occupation sur le sol afghan -, mais cela ne semble pas être le cas. 

La dernière élection présidentielle s’est terminée par un accord de partage du pouvoir entre le Président Ashraf Ghani et le chef de l'exécutif Abdullah Abdullah, négocié par l'ancien secrétaire d'État John Kerry. Une solution similaire peut-elle être envisagée pour les élections à venir ?

Tout est envisageable pour cette élection, y compris l’hypothèse que vous décrivez. Si le pouvoir a été formellement "partagé" entre le Président Ashraf Ghani et le Premier ministre Abdullah Abdullah, la culture afghane, la jurisprudence de la longue présidence Karzaï, ainsi que le caractère et la personnalité de ces hommes, ont incontestablement accordé la prééminence au Président. Ce partage des rôles a toutefois permis de sortir de la crise issue des élections présidentielles de 2014, mais n’a pas véritablement modifié le fonctionnement des institutions politiques afghanes. La démocratie afghane a indéniablement gagné en solidité et en légitimité : les élections se sont déroulées - même si pas toujours aux dates prévues -, la population s’est plutôt courageusement déplacée à chaque fois malgré des conditions de sécurité précaires, en témoignent les attentats spectaculaires, tant sur les candidats, que sur les lieux de vote. Nul doute que les élections de juillet 2019 seront une nouvelle démonstration de la dynamique de cette jeune démocratie.

Le Président Ashraf Ghani est un homme remarquable, avec une grande expérience internationale et un caractère assez souvent éruptif. Dans cette période où l'essentiel est de rassembler la nation, en portant un projet politique, des négociations directes avec le mouvement Taliban doivent s’ouvrir. Ce ne sera pas facile, tant les conditions énoncées par celui-ci sont impossibles à remplir. Un accord préalable aux élections est donc difficilement envisageable. Ashraf Ghani souhaite être le Président de la réconciliation mais il n’y est pas parvenu jusqu’ici, malgré l’espoir que le peuple afghan a placé en lui.

La paix et la réconciliation ne s’imposeront pas de l’extérieur ; ce ne sera pas une "Pax Americana". Ce ne peut être qu’une démarche menée par les Afghans.

La paix et la réconciliation ne s’imposeront pas de l’extérieur ; ce ne sera pas une "Pax Americana". Ce ne peut être qu’une démarche menée par les Afghans, dirigée par eux et négociée au cours de ces assemblées interminables – dont ils ont le secret – et qui permet d’aboutir, par des voies mystérieuses et étrangères aux esprits cartésiens, à un consensus. Tout autre jeu ne fait que compliquer leur tâche et ne facilite pas un règlement politique. Rencontrer des émissaires talibans, mandatés ou non, en l’absence des représentants légitimes du gouvernement afghan, comme le font les Etats-Unis actuellement, ne me semble pas de nature à faciliter un quelconque règlement. Il nous faut néanmoins maintenir une pression très forte et constante pour qu’une négociation sérieuse s’ouvre entre les parties.

Un retrait américain pourrait-il conduire à un rôle plus influent des puissances régionales (la Chine, la Turquie, l’Inde, l’Iran, le Pakistan et la Russie) dans le pays ?

Si le retrait américain annoncé s’opère réellement, aboutissant au maintien d’environ 7 000 hommes, et si les choses sont intelligemment préparées - et elles le seront -, les conséquences sur le terrain seront extrêmement modestes, voire imperceptibles. Une telle comparaison serait hasardeuse, mais on se souvient du Président Vladimir Poutine, en mars 2016, lorsqu’il annonce le retrait des forces russes de Syrie : la matérialité de ce retrait est sujette à caution, en témoigne l’appui constant et décisif apporté par ces mêmes forces, depuis, au régime de Bachar Al Assad.

L’embargo américain sur l’Iran entraînera inéluctablement des conséquences et compliquera les échanges économiques très importants entre la République islamique d’Iran et celle d’Afghanistan.

Il ne faut pas s’attendre à une modification sensible de l’attitude des puissances régionales sur le moyen terme. Elles sont d’ailleurs très informées et très attentives à la situation qui prévaut en Afghanistan, car directement concernées. L’Iran, l’Inde, la Chine, la Russie, la Turquie, mènent des politiques nuancées et observent prudemment les soubresauts afghans. Par exemple, l’embargo américain sur l’Iran entraînera inéluctablement des conséquences et compliquera les échanges économiques très importants entre la République islamique d’Iran et celle d’Afghanistan. Une récession en Afghanistan n’est pas à exclure, ce qui aggraverait la souffrance d’un pays déchiré, sans parler de la recrudescence de la contrebande et des réseaux criminels qui vont avec, ajoutant de l’instabilité. Ce n’est pas souhaitable.

Le Pakistan néanmoins est un pays clef qui favorisera ou non le règlement de la crise. Les raisons sont bien connues, ne serait-ce que la présence des réfugiés afghans et l’influence qu’exercent les principaux mouvements talibans protégés dans ses provinces limitrophes de l’Afghanistan. Le Pakistan doit être convaincu qu’un règlement à cette crise est un facteur essentiel de développement de la sous-région et, au premier chef, des Pakistanais. En d’autres termes, on doit lier l’aide au développement à une stabilité retrouvée de l’Afghanistan. Le Pakistan est un pays extrêmement complexe, puissant, au sein duquel l’influence islamiste radicalisée n’a pas cessé de croître ces 20 dernières années. Le Pakistan doit donc être associé d’une manière ou d’une autre, à la recherche d’une solution politique chez son voisin. Si le Pakistan endosse ce rôle, on peut espérer prendre le chemin d’une réconciliation afghane tant attendue. Ne pas l’associer serait, en revanche, faire prendre un risque inconsidéré à tout processus de paix et de réconciliation.

 

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