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Retrait américain de Syrie – le Proche-Orient selon Donald Trump

BLOG - 4 Janvier 2019

Quelques jours avant Noël, le président Donald Trump annonçait, par un tweet laconique, qu’il avait décidé de retirer les forces américaines du Nord-Est de la Syrie, où elles appuyaient les Kurdes du PYD dans le combat contre Daesh. La raison invoquée était simple : l’organisation terroriste était vaincue, et Donald Trump avait toujours dit que seule la guerre contre le terrorisme pouvait justifier une présence militaire dans ce pays.

La décision du Président américain a aussitôt suscité des critiques acerbes de différentes natures : il n’est pas exact que le combat contre Daesh soit achevé ; quitter la Syrie maintenant, c’est trahir les alliés kurdes de l’Occident, vulnérables à une offensive turque en cours de préparation ainsi qu’aux convoitises du régime syrien ; c’est en réalité déserter la lutte contre Daesh puisque la priorité des Turcs sera de détruire le PYD et non d’éliminer les restes de Daesh, même si c’est ce qu’a promis M. Erdogan à M. Trump dans une conversation téléphonique préalable au tweet de son homologue américain ; c’est enfin offrir un "cadeau de Noël" au régime de Damas et à l’Iran, qui entendent bien récupérer la zone abandonnée par les Etats-Unis, ainsi qu’à la Russie, consacrée seul arbitre de la situation en Syrie et notamment seul acteur capable d’exercer les médiations nécessaires pour éviter une collusion entre la Turquie et le régime syrien, et peut-être prévenir une mainmise trop lourde du régime sur les Kurdes.

Le retrait des troupes américaines, c'est offrir un "cadeau de Noël" au régime de Damas et à l’Iran, qui entendent bien récupérer la zone abandonnée par les Etats-Unis, ainsi qu’à la Russie, consacrée seul arbitre de la situation en Syrie.

M. Trump a répondu très vite et à vrai dire assez habilement à une partie de ces critiques : dans un autre tweet, il signale que les Etats-Unis ayant fait l’essentiel du travail contre Daesh, c’est bien aux autres maintenant – acteurs régionaux et Russie – de s’en occuper : on verra si le "cadeau" est si mirifique. Raisonner autrement, ce serait, selon le Président américain, entrer dans la logique d’un engagement militaire sans fin. Il faut noter qu’une partie notable de l’establishment démocrate l’a approuvé sur ce point, regrettant les modalités de sa décision mais en approuvant le principe.

Ce sont les sénateurs républicains qui sont montés au créneau à la fois en raison de l’abandon de poste dans la lutte contre Daesh et du risque de voir l’Iran et la Russie tirer les principaux bénéfices de l’opération. C’est sans doute ce qui a amené le Président américain à faire savoir que sa décision n’était pas finalement d’application immédiate : le retrait prendrait quelque temps. Nul doute que M. Netanyahu, qui s’est abstenu de toute mise en cause publique du Président, a aussi incité M. Trump à prendre son temps.

La décision de M. Trump a fait au passage une victime collatérale : le Secrétaire à la Défense Jim Mattis, qui a remis sa démission au Président. Il faut dire que par un simple tweet, le Président des Etats-Unis a démoli toute la stratégie que ses ministres et ses collaborateurs s’étaient efforcés de bâtir ces derniers mois. Elle a eu aussi une autre incidence, qui est de consacrer la victoire de Bachar al-Assad et de ses parrains dans la guerre civile syrienne ; d’ailleurs, l’opération de retour de la Syrie d’Assad dans le concert des nations de la région est maintenant entamée : le Bahreïn et les Emirats Arabes Unis rouvrent leurs ambassades à Damas. La Ligue Arabe réfléchit à la réintégration de la Syrie.

On se gardera de trop commenter à chaud une situation sans doute encore susceptible d’évolutions multiples, mais peut-être convient-il d’avancer trois remarques :

  • Dans l’immédiat, une période d’ajustements intenses s’est ouverte : la Turquie a différé son offensive, le régime n’a répondu que symboliquement à l’appel à l’aide des Kurdes et ne s’est pas encore précipité sur les puits de pétrole à l’Est de l’Euphrate, M. Erdogan a envoyé ses principaux collaborateurs discuter à Moscou tandis que M. Bolton (conseiller à la sécurité nationale de M. Trump) et d’autres sont attendus à Ankara et en Israël, un sommet Rohani, Poutine, Erdogan aura lieu au début de l’année. Le temps paraît suspendre son vol.

    L’enjeu immédiat des discussions sera le sort des zones que les Etats-Unis renoncent à contrôler : la solution que beaucoup d’analystes ont en tête consisterait à laisser le régime reprendre le contrôle de ce territoire en échange de garanties d’un minimum d’autonomie accordée aux Kurdes, et d’un maximum de garanties données à la Turquie. En théorie, une telle formule pourrait être garantie à la fois par la Russie et par les Etats-Unis. Elle suppose que la Turquie islamiste et le régime syrien "éradicateur" soient capables de trouver un modus vivendi, ce qui ne paraît pas impossible. Elle ne résout pas vraiment la question de l’extension de l’influence iranienne, qui ne serait contenue que si le compromis avec la Turquie limitait drastiquement le retour du régime dans la zone. Enfin, si finalement les discussions en cours n’aboutissent pas, on assistera au moment du retrait effectif des forces américaines à l’ouverture d’une nouveau front actif en Syrie (Turquie-Kurdes-Régime-Iran) s’ajoutant au front Iran-Israël;
     
  • Au-delà de la question de la Syrie, c’est l’ensemble de la recomposition des équilibres dans la région qui apparaît désormais en jeu. En un sens, le Président Trump est en passe de mettre en œuvre le dessein qui était celui de M. Obama : laisser s’établir au Proche-Orient des équilibres dans lesquels les Etats-Unis n’auraient plus à intervenir, si ce n’est dans des cas exceptionnels, lorsque les intérêts vitaux de l’Amérique sont vraiment en jeu. C’est la théorie de l' "offshore balancing".

    Dans l’esprit de Barack Obama, la réintégration de l’Iran dans la communauté internationale par l’accord nucléaire et un certain désengagement américain devaient conduire à un équilibre entre l’Arabie saoudite et l’Iran. M. Obama acceptait l’idée que le benign neglect américain laissait le champs libre à des initiatives incontrôlées des acteurs régionaux (par exemple au Yemen). Il n’a nullement anticipé qu’il ouvrait la porte au retour de la Russie – ou a minimisé ce facteur. Dans les circonstances d’aujourd’hui, la poursuite du désengagement américain conforte le rôle que la Russie a acquis ces dernières années comme principale puissance globale au Proche-Orient, d'une part, et accroît le risque que l’on assiste à l’émergence de la loi de la jungle comme seule mode de régulation des conflits régionaux, d'autre part : l’interview que vient de donner M. Trump à la sortie d’une réunion de cabinet le 2 janvier confirme à cet égard que le Président américain est parfaitement "confortable" avec une telle évolution.

    On aurait pu penser que la préoccupation obsessionnelle concernant l’Iran constituerait une limite à cette attitude. En fait, M. Trump déclare : "Les Iraniens peuvent faire ce qu’ils veulent en Syrie". Il parle de ce pays comme d’une "terre de sable et de morts", où l’Amérique n’a rien à faire. Il s’exprime ensuite de manière parfaitement confuse au sujet de l’Iran et les alliés régionaux des Etats-Unis, sur un ton qui laisse penser qu’il les met, dans une large mesure, dans le même sac.
     
  • Enfin, pour la France, la décision de retrait américain – même si celui-ci est finalement étalé dans le temps – soulève des défis presque existentiels.

    L’enjeu immédiat est évidemment de déterminer comment s’assurer d’aller aussi loin que possible dans la destruction de Daesh, dans des conditions rendues très difficiles par la décision de M. Trump. La vraie question est bien cependant celle de l’avenir de la stabilité dans un Proche-Orient dont se détournent les Etats-Unis, alors que la région est traversée de tensions très fortes entre puissances régionales, mais aussi entre les peuples d’une part et des gouvernants plus autoritaires les uns que les autres, d’autre part. On peut penser qu’il incombe aux responsables français non pas de chercher à suivre le mouvement à tout prix – se résigner par exemple à la normalisation avec le régime d’Assad que Moscou ne va pas manquer maintenant de promouvoir encore plus auprès des Européens – mais de se donner le temps de réfléchir en profondeur à ce que peut être le rôle de la France dans un contexte complètement différent d’il y a quelques années, voire quelques mois.

 

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