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Huawei : un lobbying sans limite ?

BLOG - 8 Juillet 2019

En ce début juillet, le tout-Paris bruisse des activités de diplomatie publique – dans les faits, de lobbying – de l’entreprise Huawei. Ken Hu, le président en alternance de l’entreprise à côté de son fondateur plus rugueux Ren Zhengfei, est en visite. Séance sur invitation dans le cercle le plus prestigieux de la capitale, rencontre avec les "alumni" d’HEC, et interview-fleuve de Ren Zhongfei. Tout ceci a été précédé en juin par une rafale d’invitations en direction des médias, tantôt pour une soirée privée à l’Opéra, tantôt pour le tournoi de Roland Garros.

Ken Hu va bénéficier d’une conjoncture rêvée, sinon inattendue. Donald Trump, dont la seule vraie fidélité est pour l’art of the deal, vient de prendre son administration à contre-pied sur trois terrains à la fois : la dispute commerciale avec la Chine de Xi, avec qui il a eu "une grande rencontre", la Corée du Nord de Kim Jong-un, avec qui il a eu "une merveilleuse rencontre" ; et Huawei, dont il se confirme que l’entreprise fait partie intégrante du marchandage commercial avec la Chine. "J’ai donné mon accord pour permettre à l’entreprise Huawei d’acheter des produits qui n’affectent pas la Sécurité nationale". Jusqu’ici, le revirement de Donald Trump est lui-même… réversible, et Huawei – ainsi que d’autres entreprises chinoises de haute technologie – restent sur la désormais fameuse "entity list" du Department of Commerce.
 
L’ambiguïté européenne se trouve confortée par ces variations. On peut en effet justifier de ne pas prendre de position générale concernant Huawei, soit faute de dispositions légales disponibles, soit par opportunisme économique claironné par des opérateurs sans grands moyens financiers. Mais aussi par un motif des plus simples : comment se fier à une administration américaine dont le chef varie si souvent ?

Insensiblement, le débat porte sur les États-Unis – et c’est une bonne nouvelle pour Huawei. Pourtant, cela ne change pas le fond du débat sur deux points essentiels. Le premier point porte sur la sécurité, bien sûr. Mais le second est plus rarement explicité : c’est une dépendance croissante à l’égard de technologies, d’applications et bientôt de plateformes et de médias sociaux chinois qui vont anéantir les capacités européennes dans les technologies digitales. Cela sans les garanties juridiques que présentent tout de même les géants américains, et sans la réciprocité sur le marché chinois. Huawei, avec la 5G, fournirait ainsi la première couche de l’Internet des objets, qui va révolutionner la production industrielle, la conduite autonome, et bien d’autres secteurs. Sait-on que la Chine est seule à fournir des lignes de transmission électrique de plus d’un million de volts à l’Europe, et que celles-ci sont gérées par des équipements Huawei ? Quant au marché européen du digital et du big data, il ressemble au marché indien, dont la partie haute a été préemptée par les GAFA et dont la base low cost est conquise par les nouveaux entrants chinois.

Huawei n’est ni indispensable ni invulnérable à la concurrence, y compris chinoise !

Sur le plan de la sécurité, les indices se sont accumulés. Quatre sur cinq des fameux "Five Eyes" ont pris position sur les dangers que représente l’inclusion de l’entreprise dans des cœurs de réseau. Le cinquième, le MI6 britannique, en est retenu par une longue hésitation gouvernementale.

Mais son homologue intérieur a rendu, avec un rapport au terme d’années d’investigation en coopération avec Huawei, un jugement d’une autre nature, mais aussi accablant : les équipements et logiciels de Huawei sont pourris de failles qui s’avèrent non corrigées. Une constatation analogue avait été faite à propos d’une porte d’entrée sur le réseau italien de Vodafone.

Au siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, les serveurs Huawei ont transmis à Shanghai, tous les jours pendant cinq ans à la même heure, les données de l’organisation… Un ex-diplomate chinois en poste chez Huawei Pologne est aujourd’hui en prison, ainsi qu’un ancien cadre du contre-espionnage polonais recruté par… Orange Pologne. Cette dernière entreprise utilise Huawei à l’étranger, mais pas en France : curieux, si c’est un équipementier irremplaçable et aux coûts imbattables. Il est d’ailleurs notoire que Huawei recrute souvent localement d’anciens fonctionnaires de la défense. Une nouvelle étude a révélé des CV d’employés de Huawei en Chine qui proviendraient du Ministère de la Sécurité d’Etat ou seraient simultanément en poste dans des institutions militaires.

Mais Huawei va appuyer sur l’accélérateur, avec une campagne de lobbying public s’appuyant sur les recettes éprouvées du Front uni chinois : isoler un adversaire (en l’occurrence, Donald Trump et les politiques plutôt que les entreprises américaines), proclamer l’autonomie de Huawei par rapport au pouvoir. Il suffit de voir combien de capitaines d’entreprise chinois, publics ou privés, ont été soudainement destitués ou arrêtés au cours des dernières années pour comprendre que Huawei ne peut lui refuser que ce que ce régime lui laissera refuser. De par la loi, une entité ou un individu chinois n’ont pas d’autre choix que d’obtempérer à une injonction des services secrets – ainsi que de dissimuler toute trace de ces derniers.

Deux arguments d’intérêt seront utilisés. Les mesures américaines retarderaient le déploiement européen de la 5G, "impossible sans Huawei", et d’ailleurs elles gênent aussi les vendeurs américains : en effet, c’est bien une des rares fois que des sanctions américaines gênent avant tout les grands fabricants et concepteurs américains du secteur des semi-conducteurs en particulier. Mais comment font le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, Taiwan et…les États-Unis pour déployer la 5G sans Huawei. Et d’autre part, l’entreprise proclame sa marche accélérée vers des technologies chinoises auto-suffisantes. D’une part, c’était bien le cœur du programme chinois en matière d’industrie et de technologie, bien avant le tournant de l’administration Trump. D’autre part, cela prendra du temps et des ressources. Le co-président Ken Hu a annoncé une perte probable de chiffre d’affaires de 30 milliards de dollars en 2019 (sur 125 anticipés jusque-là). Deux concurrents vont en bénéficier dans le domaine des smartphones : Apple, bien sûr, mais aussi Xiaomi, le concurrent chinois de Huawei, moins stratégique, qui vend d’excellents terminaux à la moitié du prix mais sans Android, entre autres. Huawei n’est ni indispensable ni invulnérable à la concurrence, y compris chinoise !

L’entreprise dispose de cinq comptes Twitter, dont récemment @HuaweiFacts qui reprend toutes les parcelles de jugements positifs à son égard et sollicite parfois les faits : ainsi l’annonce récente de Trump est-elle présentée comme un probable virage à 180 degrés ("a U-turn"), et ce compte Twitter pose la question rhétorique : "qui a gagné, qui a perdu ?".

La diplomatie publique de l’entreprise connaît peu de limites. Ainsi lors d’une visite à Potsdam en mai 2019, son co-président Ken Hu n’hésite pas à dire : "Quand je suis arrivé ici, on m'a dit que nous nous trouvions sur un site historique où se trouvait autrefois le mur de Berlin. Cela m'a rappelé le fait que nous ne voulons pas voir un autre mur et que nous ne voulons pas vivre une autre expérience douloureuse. De même, nous ne voulons pas construire un nouveau mur sur le plan commercial, nous ne voulons pas non plus construire un nouveau mur sur le plan technologique".

L’entreprise peut aussi compter, et d’abord en France, sur la faiblesse persistante des dispositions réglementant le lobbying.

L’éloge de la chute du Mur de Berlin franchit le mur du cynisme. Huawei compte 12 000 membres du Parti communiste, et Xi Jinping a commencé son règne en regrettant qu’il "ne se soit pas trouvé d’homme pour se dresser et résister" à Gorbachev et à la chute du PCUS.

L’entreprise peut aussi compter, et d’abord en France, sur la faiblesse persistante des dispositions réglementant le lobbying. Il n’y a pas de déclaration obligatoire ni de registre pour les actions d’influence en faveur d’intérêts étrangers, et bien sûr ce point dépasse largement l’affaire Huawei. Les règles d’évitement à la sortie de fonctions publiques administratives et plus encore électives sont très limitées. À l’échelle européenne, chaque pays a sa propre législation, d’ailleurs. Certes, bien d’autres utilisent ces failles. Mais Huawei est champion d’Europe dans ce registre. Omniprésent sur la scène bruxelloise – des publicités d’aéroport au parrainage d’événements en rapport avec l’UE, inondant les commissions sur les normes 5G à Bruxelles et Genève ; présente à Paris dans des colloques dans les deux assemblées, bénéficiant du soutien d’hommes politiques.

Des fabricants européens comme Ericsson ou Nokia peuvent rester pour l’essentiel à l’écart du débat public, car ils veulent conserver ce qui leur reste de la part de marché des télécoms chinois : sans doute très peu à l’ère de la 5G. Des opérateurs importants – comme Orange – perdent du terrain en Europe, mais ont des ambitions commerciales au Moyen orient et en Afrique : Huawei y occupe des positions solides, et il n’est pas expédient de se heurter frontalement à une entreprise qu’on évite pourtant en France. Mais peut-on prétendre assurer ou "bunkériser" la sécurité des réseaux en France, tout en laissant des portes entrouvertes ailleurs en Europe ?

Craignons donc que les décisions européennes ne soient dictées par des considérations secondaires : un marché sans capacité fédératrice, les girations sans fin d’un président américain hors-norme, des conseillers accessibles aux bénéfices que peut dispenser Huawei. L’ambiguïté et le patchwork européen peuvent empêcher les décisions nécessaires à plus long terme pour assurer l’intégrité de l’Europe digitale et sa capacité de construction autonome.

 

Copyright : FRED DUFOUR / AFP

 

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