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Elections américaines à mi-mandat – quel impact sur la politique étrangère américaine ?

BLOG - 8 Novembre 2018

Une impression générale se dégage de ces élections à mi-mandat : c’est une courte victoire pour les Démocrates ; la "vague bleue" ne s’est pas produite ; si l’on compare avec les épisodes similaires lors des premiers mandats de Bush II et d’Obama, Donald Trump a su limiter les dégâts. Les Républicains perdent la Chambre des Représentants et confortent leur majorité au Sénat comme cela était prévu.

Ce qui accentue ce sentiment, c’est que les Démocrates n’ont remporté aucune des trois batailles les plus symboliques. Au Texas, Ted Cruz a gagné face à l’étoile montante des démocrates, Beto O’Rourke ; en Floride et en Géorgie, des candidats emblématiques (afro-américains) sont défaits par des Républicains trumpiens. Peut-être, lorsqu’ils auront eu le temps d’analyser le détail des résultats, les experts parviendront-ils à un jugement plus nuancé ou du moins discerneront-ils des tendances de fond qui auront un impact à plus long terme. En première analyse, ce sont majoritairement des candidats pro-Trump qui l’ont emporté dans le camp Républicain, et ce sont plutôt des candidats modérés qui ont marqué des points du côté des Démocrates. En terme sociologique, les Démocrates ne récupèrent pas les bastions ouvriers et ruraux qui leur appartenaient historiquement et que le parti Républicain leur a ravi au cours des élections précédentes ; inversement, dans les banlieues de grandes villes – Houston, Washington, Dallas, Chicago, Denver etc. – les Républicains perdent les électeurs éduqués des classes moyennes et supérieures qui constituaient jadis l’un des piliers du parti.

C’est une courte victoire pour les Démocrates ; la "vague bleue" ne s’est pas produite

Comment cette nouvelle configuration politique se traduira-t-elle pour la politique étrangère des Etats-Unis ? La leçon essentielle de ces élections est que M. Trump devrait se trouver conforté dans ses choix personnels en ce domaine.

Sur un plan technique, la Chambre a très peu de pouvoir sur les grands sujets qui retiennent l’attention de M. Trump. Elle a constitutionnellement des prérogatives en matière de régulation du commerce mais cette compétence, là aussi, est passée au cours des dernières années dans le champ de l’exécutif. En toute hypothèse, les Démocrates sont sans doute divisés sur le sujet, ne serait-ce qu’en raison du poids de certains syndicats, et il est peu probable qu’ils se constituent en parti du libre-échange. On peut s’attendre à ce qu’une Chambre démocrate mène l’offensive contre l’administration Trump sur deux types de sujets : des questions symboliques, comme les droits de l’homme ou la reconstitution des comités s’occupant du changement climatique. Rien là qui puisse empêcher le Président de dormir. En second lieu : l’utilisation des pouvoirs de contrôle et d’enquête de la Chambre pour mettre M. Trump en difficulté sur les interférences russes ou l’opacité de ses revenus. C’est là une gêne potentielle plus sérieuse pour l’homme de la Maison Blanche mais, d’une part, sa politique russe était déjà sous forte contrainte et, d’autre part, l’affaire Kavanaugh a démontré une fois de plus la capacité de M. Trump – un grand leader populiste – à retourner en sa faveur ce type de situation.

Un autre facteur tient au fait qu’à partir de janvier (d’ici-là, le Congrès actuel reste en fonction), le Président disposera d’une majorité au Sénat confortée numériquement mais aussi en termes d’allégeance : le Sénateur McCain n’est plus, le Sénateur Corker ne s’est pas représenté, Lindsay Graham a adopté une ligne trumpienne. Il faudra surveiller de près les nominations à la tête des grandes commissions, mais il est très probable que le prochain Sénat constituera, comme l’on dit à Washington, un véritable "Trumpland".

C’est un des éléments qui laissent penser à beaucoup d’observateurs que le Président – qui par ailleurs va sans doute sans entracte entamer la campagne pour sa réélection en 2020 – devrait maintenant se séparer de son Secrétaire à la Justice (M. Sessions) et de son Secrétaire à la Défense, le général Mattis. Ce dernier représentait à lui seul certains pans de la politique de l’administration – s’agissant de la Syrie par exemple, ou de la relation transatlantique en matière de sécurité – qui pourraient être emportés par son départ.

La politique étrangère de Trump sera largement tributaire de la bataille de politique intérieure

Un Président conforté dans ses choix personnels en matière de politique étrangère, qu’est-ce que cela veut dire ? Sur trois sujets, on peut penser que le Président va faire monter les enchères.

  • En premier lieu, sur la Chine : comme l‘a montré le récent discours du vice-président Pence, on assiste actuellement aux Etats-Unis à un alignement entre la ligne traditionnelle du parti Républicain (la Chine est un "compétiteur stratégique"), les tropismes personnels de M. Trump (le "jeu à somme nulle" en matière commerciale) et le durcissement/désenchantement des grandes entreprises vis-à-vis de la Chine. Ce schéma pourrait toutefois se trouver nuancé si à nouveau M. Trump estimait avoir besoin de Pékin sur le dossier nord-coréen.
     
  • En second lieu : l’Europe. Les Européens doivent s’attendre à ce que le Président exerce à nouveau des pressions considérables sur les ventes d’automobiles européennes aux Etats-Unis et sur le commerce des produits agricoles.
     
  • En troisième lieu : l’Iran. Les exemptions accordées à certains pays (Chine, Inde, Turquie, Irak, Italie notamment) en matière de mise en œuvre des sanctions sur le pétrole ne doivent pas faire illusion. L’administration va poursuivre sa stratégie de "pression maximale", avec d’autant plus de détermination qu’il s’agit là en réalité d’un sujet qui fait l’objet d’un accord bipartisan au Congrès, y compris à la Chambre des Représentants.

Est-ce à dire que nous sommes entrés dans une phase où la présidence a complètement pris le pas sur le Congrès pour l’élaboration de la politique étrangère ? Une phase où les sommets personnels – Trump-Wi, Trump- Kim, Trump-Poutine, ou Macron etc. – remplacent définitivement la lente émergence d’attitudes consensuelles au sein des Commissions spécialisées du Sénat et de la Chambre ? Il ne faut pas aller aussi loin. Des experts du monde washingtonien ont montré qu’en dépit de l’extrême polarisation de la politique américaine, des zones de consensus existent encore en matière de politique étrangère. On a vu par exemple un Congrès dominé par les Républicains voter pour protéger les budgets des Affaires étrangères et de l’aide extérieure contre les coupes proposées par l’Exécutif, imposer au Président de nouvelles sanctions contre la Russie ou encore adopter des résolutions "lignes rouges" sur la relation transatlantique ou le non-retrait des troupes américaines de Corée du Nord. Un bon spécialiste, Jordan Tarma, est allé jusqu’à évoquer un "bipartisanisme anti-présidentiel" (par opposition au bipartisanisme classique de soutien à l’Administration).

Dans cet ordre d’idée, la politique vis-à-vis de l’Arabie saoudite va sans doute constituer très vite un cas d’étude : il serait logique que la Chambre des Représentants, sous leadership démocrate, pousse à des mesures dures de type cessation du soutien à la campagne saoudienne au Yémen, ou exigences concernant l’affaire Khashoggi. Il est vraisemblable que les Républicains partagent la même approche et donc qu’une pression bipartisane s’exerce sur l’Administration.

Autrement dit, pour les partenaires des Etats-Unis, il reste important de cultiver assidûment le Capitole. Il faut s’attendre, dans les prochains mois, dans la perspective des présidentielles à une escalade de la tension au sein d’un système politique américain plus divisé que jamais. La politique étrangère de Trump sera largement tributaire de la bataille de politique intérieure. En fonction de circonstances imprévisibles, le Congrès pourra être amené à jouer un rôle stratégique plus important que ne le laisse penser une dramaturgie médiatique organisée autour du seul Président Trump.

 

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