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Europe / Monde

L’affaire Khashoggi, un tournant au Moyen-Orient ?

Trois Questions à Michel Duclos et Soli Özel

INTERVIEW - 17 Octobre 2018

Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi, journaliste saoudien de renommée internationale exilé aux Etats-Unis en raison de sa critique modérée du prince héritier Mohammad Ben Salmane (MBS), a disparu après avoir pénétré le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique à l’Institut, et Soli Özel, journaliste turc spécialiste du Moyen-Orient et Visiting Fellow à l’Institut Montaigne, répondent à nos questions sur les conséquences de cette affaire.

Comment expliquer, à supposer que l'Etat saoudien soit effectivement à l’origine de la disparition de J. Khashoggi, que MBS prenne un tel risque en terme d'image ? 

Michel Duclos
On ne peut pas, à l’heure où nous parlons, savoir à quel niveau de l’Etat saoudien des décisions auraient été prises. Clairement, la solution de sortie qui se dessine consiste à attribuer la responsabilité à des échelons subalternes et non-contrôlés de l’appareil saoudien.
 
Ceci dit, il faut bien admettre que ce crime s’inscrit dans une tendance générale, qui est celle d’un monde dans lequel les pouvoirs autoritaires se croient tout permis. Les cyniques diront bien sûr que cela a toujours été le cas. Toutefois, la renonciation de l’Amérique à un discours de défense des valeurs libérales, ainsi que le reflux de l’Europe sur ce terrain, encouragent les pires pratiques. C’est particulièrement vrai au Proche-Orient, où l’échec des Printemps arabes se traduit par une vague de contre-révolutionnaires, quelle que soit par ailleurs leur couleur politique ou idéologique.
 
L’élément réellement surprenant, si vraiment la décision a été prise à Riyad, était la faute considérable de s’en prendre à un journaliste, de surcroît très bien connu, en particulier à Washington. Il ne pouvait pas ne pas y avoir des réactions très importantes.
 
Soli Özel
Qu’il s’agisse d’un meurtre ou d’un enlèvement, un crime a eu lieu à l’encontre de M. Khashoggi, qu’il faut aujourd’hui expliquer. On ne sait pas à quel niveau de l’Etat saoudien la décision a été prise, mais il est douteux qu’un tel crime ait pu être commis sans l’implication du prince héritier MBS. Nous avons les photos et les noms de l’équipe de Saoudiens arrivée à Istanbul le jour même où M. Khashoggi se rendait au consulat. Au moins quatre d’entre eux ont des liens avec les hautes sphères de l’Etat saoudien, voire le prince héritier.
 
Pourquoi commettre un tel crime à Istanbul ? D’une part parce que c’était concrètement possible ; l’Arabie saoudite savait que M. Khashoggi devait se rendre à Istanbul pour des procédures administratives et il était attendu au consulat, ce qui permettait de préparer son assassinat. Le choix d’Istanbul véhicule par ailleurs un double message, d’abord à l’égard du monde arabe puisque cette ville accueille aujourd’hui la plupart des dissidents ikhwanistes de la région (surtout égyptiens). Riyad montre ainsi qu’ils ne sont en sécurité nulle part. Ensuite, vis-à-vis de la Turquie elle-même et de ses positions diplomatiques parfois en désaccord avec les intérêts saoudiens ; Ankara jouit par exemple de bonnes relations avec le Qatar, et a même sauvé Doha d’une possible invasion saoudienne en été 2017.

Le meurtre de M. Khashoggi constitue, malgré ces raisons, une décision imprudente pour l’Arabie saoudite. Il était un journaliste connu, cultivant des liens étroits avec certaines élites américaines et le monde journalistique. Ce crime ne pouvait donc pas passer inaperçu, et il risque sans doute de nuire encore davantage à l’image que les journalistes américains véhiculent de l’Arabie saoudite. A cet égard, le meurtre de M. Khashoggi met à bas tous les efforts du Royaume pour tenter d’améliorer sa réputation vis-à-vis de l’Occident. Preuve que cette affaire nuit gravement à la fréquentabilité de l’Arabie saoudite : nombre d’entreprises occidentales qui devaient participer à un congrès mondial d’affaires à Riyad ont décidé de boycotter l’évènement.

Quelles conséquences peut avoir la disparition de J. Khashoggi sur la relation stratégique entre Washington et Riyad ?

Soli Özel
Il convient d’abord de rappeler l’impopularité de l’Arabie saoudite au sein d’une part importante de la classe politique américaine. On en avait eu la preuve sous l’ère Obama, lorsque le Congrès avait demandé que soient publiées les pages du rapport établi par la commission d’enquête sur les attentats du 11 septembre qui inculpaient l’Arabie saoudite. Une loi avait également été votée, qui autorisait les victimes du 11 septembre à porter plainte contre l’Arabie saoudite, ce qui avait fait l’objet d’un travail acharné d’opposition de la part des lobbys saoudiens à Washington.
 
Dans ce contexte, il est probable que la relation américano-saoudienne ne pâtisse pas dans le court terme de l’affaire Khashoggi, tant M. Trump protège son allié saoudien. Mais l’erreur du Palais affaiblira peut-être MBS dans son propre pays à moyen -terme. Renforcée dans sa suspicion vis-à-vis de Riyad, la classe politique américaine va exiger une réaction.
 
Cette affaire risque par ailleurs de diviser le parti républicain en son sein, ainsi que les élites sécuritaires des affaires étrangères à Washington et le monde des entreprises. Les sénateurs républicains Graham et Corker ont pris des positions dures contre Riyad, alors que M. Trump semble persister à défendre son allié. La visite du secrétaire Pompeo à Riyad a marqué une froideur rare lors de ce type de rencontres.
 
Michel Duclos
La relation entre Washington et Riyad sera affectée par l’affaire Khashoggi, comme on a pu le constater avec le retour hier de l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis à Riyad (le frère de MBS). L’administration Trump, sans doute en coordination avec les autorités turques, va aider l’Arabie saoudite à se sortir de ce mauvais pas. Cette aide donnera à Washington et à Ankara un levier supplémentaire sur les affaires intérieures saoudiennes. Sur quoi ce nouveau levier peut-il agir ? Probablement pas sur les droits de l’Homme et les libertés en Arabie saoudite. Une pression des Etats-Unis sur la politique saoudienne vis-à-vis d’une crise régionale comme le Yémen n’est pas à exclure. Mais c’est plus vraisemblablement sur l’équilibre interne des pouvoirs en Arabie saoudite que Washington poussera son avantage. Un rééquilibrage du pouvoir en faveur du prince Mohammed ben Nayef, qui a toujours eu la préférence des services militaires et de sécurité américains, est ainsi envisageable. Il n’est pas impossible que, en pratique, l’administration américaine soit actuellement en trait de demander au roi Salman, s’il en est capable, d’écarter MBS.
 
Soli Özel
Mohammed ben Nayef est effectivement une figure importante de l’Etat saoudien que les Américains voudraient soutenir. Les Turcs pourraient, quant à eux, monnayer leur aide à Riyad dans la sortie de crise contre une diminution du soutien saoudien aux rebelles kurdes du Nord syrien.
 
Michel Duclos
Sur le dossier kurde syrien, il y a en effet un conflit entre les agendas turc et américain.

Quelles peuvent être les conséquences de l’affaire Khashoggi sur les équilibres régionaux ?

Soli Özel
Presque la totalité du monde arabe a exprimé son soutien vis-à-vis des Saoudiens, ce qui prouve que l’argent de Riyad reste une ressource indispensable pour les alliés arabes. Même Saad Hariri, le Premier ministre libanais, s’est présenté comme un ami et soutien du Royaume. A l’intérieur de l’Arabie saoudite, les instruments de propagande ont parfaitement fonctionné pour véhiculer les théories du complot.
 
Malgré cela, l’affaire Khashoggi affaiblit l’Arabie saoudite sur la scène régionale, puisqu’elle a montré que Riyad avait un réel besoin de soutien vis-à-vis des voisins arabes, soutien qu’ils ont monnayé. Les Palestiniens ont peut être vu dans cette affaire une opportunité pour inciter l’Arabie saoudite à abandonner le projet de Jared Kushner et de MBS sur la résolution du conflit israélo-palestinien.
 
Michel Duclos
Cette affaire induit un affaiblissement de l’Arabie saoudite, et un renforcement de la Turquie. M. Erdogan jouit d’une conjoncture favorable où il détient les cartes vis-à-vis de la Russie, de Washington et de Riyad. Dans le même temps, il a besoin d’un soutien européen et américain à son économie. Le silence de la Russie montre par ailleurs les limites de l’influence de Moscou au Moyen-Orient.

 

Crédit photo : MOHAMMED AL-SHAIKH / AFP

 

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