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Covid-19 – les autoritaires vont-ils l’emporter sur les démocraties ?

BLOG - 27 Avril 2020

On peut considérer que le Covid-19 entraîne le monde dans sa première crise vraiment globale. Ni le 11 septembre, ni la crise de 2008 n’avaient à ce point affecté aussi profondément autant de pays de manière simultanée.

Cette crise intervient par ailleurs à un moment où ceux que nous avons appelé les "nouveaux autoritaires" forment une sorte de masse critique parmi les dirigeants de notre planète1. Nous sommes à l’ère des hommes forts. Des affinités profondes existent entre la manière de gouverner des systèmes autoritaires proprement dits (Chine de Xi, Russie de Poutine, dictatures arabes diverses), celle de "nationalo-populistes" au pouvoir tels Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil ou Modi en Inde, ou encore de "néo-autoritaires" entre deux eaux tels qu’Orbán en Hongrie ou Erdogan en Turquie. Toute une gamme de régimes hybrides et de figures d’opposition antisystème (Salvini en Italie) s’agrègent autour de ces différents pôles, d’ailleurs fluctuants. L’ensemble de ces pouvoirs ou anti-pouvoirs forme ce courant anti-libéral global qui désormais assiège, de l’extérieur comme de l’intérieur, la démocratie libérale classique.

Le Covid-19 ne pourrait-il être le game changer qui marquerait, sinon la victoire décisive des autoritaires, au moins un nouveau palier dans le reflux des libéraux face à leurs adversaires ?

Les deux thèses en présence

Pour certains commentateurs, les régimes autoritaires ou leurs émules disposent d’atouts incontestables dans la gestion des crises en général et des crises sanitaires en particulier. Seul un pouvoir fort, selon eux, peut organiser une riposte adéquate à la pandémie et notamment imposer les mesures privatives de liberté ou simplement de contrôle étroit de la société qu’exige la lutte contre la propagation d’un virus. Mais au-delà des arguments, c’est l’expérience qui parle : à partir de février-mars, la Chine paraissait avoir maîtrisé le coronavirus quand une grande partie de l’Europe, puis les États-Unis donnaient l’impression d’hésiter et de multiplier les erreurs.

Dans ce contexte, les populistes, au pouvoir ou non, se sentent renforcés dans leur attirance pour le modèle autoritaire. Ils ont le ferme espoir que les opinions, voyant le fléau se répandre de manière inéluctable, se rallieront à leurs thèses.

Le Covid-19 ne pourrait-il être le game changer qui marquerait, sinon la victoire décisive des autoritaires, au moins un nouveau palier dans le reflux des libéraux face à leurs adversaires ?

En sens inverse, d’autres observateurs estiment que la crise agit comme un révélateur de ce qu’il y a de fallacieux dans les discours antisystème : face à la pandémie, ce sont les experts, les institutions établies, les gouvernants qui détiennent les solutions. Sans nier l’efficacité à court terme de la réponse de la Chine à la pandémie – du moins dans un second temps, comme on le sait -, ils font valoir qu’à plus long terme la transparence, la délibération, la légitimité des gouvernants résultant d’élections libres, tout cela assurera une résilience des démocraties supérieure à celle des pouvoirs autoritaires. Au total, pour les uns la bonne gouvernance serait du côté des autoritarismes, pour les autres du côté des démocraties libérales.

Nous ne proposons pas ici de trancher ce débat mais d’examiner – et en fait de déconstruire – certains des postulats qui le sous-tendent. Nous nous appuyons sur la situation à un instant "T" (au 27 avril), en sachant, bien sûr que de nouvelles vagues éventuelles de la pandémie peuvent modifier encore beaucoup de choses. Et que les conséquences économiques et sociales de la crise, sans aucun doute redoutables, restent encore à ce stade largement inconnues.

Efficacité comparée de divers systèmes de pouvoir

Premier postulat : celui des avantages comparatifs supposés de telle ou telle forme de gouvernement face à la pandémie.

Nous voudrions proposer au lecteur de confronter les idées ou les intuitions qui sont dans l’air du temps à quelques faits et données chiffrées. Nous avons retenu pour cela plusieurs indicateurs (Cf. le tableau en annexe ci-dessous) : la vigueur de la réponse à la pandémie à deux dates, le 1er et le 30 mars, le nombre de cas et de décès par million d’habitants au 19 avril. Ces statistiques sont imparfaites bien sûr, pour plusieurs raisons dont le fait que les différents pays concernés ne se situent pas au même stade de la pandémie. Ou encore que les chiffres en question ne revêtent pas le même degré de fiabilité2. Mais sur 27 pays de toutes sortes, elles autorisent un premier éclairage comparatif.

Une leçon essentielle se dégage de l’examen de ces chiffres : on ne peut discerner une corrélation nette entre la nature plus ou moins autoritaire du régime et la force de sa réponse à la crise sanitaire ou son efficacité. Pour dire les choses très simplement, il y a :

  1. Des régimes autoritaires performants dans la lutte contre le virus – la Chine à partir du 20 janvier, le Vietnam
  2. Mais aussi beaucoup d’inefficaces – l’Iran, et jusqu’à preuve du contraire la Russie.
  3. De même on dénombre plusieurs démocraties qui paraissent à ce stade avoir "bien réagi" : Taiwan, la Corée du Sud, ou la Nouvelle-Zélande ainsi que, en Europe, l’Allemagne mais aussi le Portugal ou la Grèce.
  4. Enfin, d’autres démocraties libérales se sont montrées moins bien préparées, moins aptes à trouver les bonnes réponses : c’est le cas, il faut le constater, de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis.

Ne faut-il pas introduire dans ce schéma un peu simpliste – deux couples binaires – d’autres facteurs tels que les facteurs culturels3 ? Comme le confirme l’étude conduite par l’équipe Asie de l’Institut Montaigne, c’est un ensemble en réalité identique de recettes qui a été mis en œuvre par les pays d’Asie orientale, qu’ils soient autoritaires comme la Chine, démocratiques comme Taiwan et la Corée du Sud ou semi-démocratiques comme Singapour ou encore la région de Hong-Kong. Le sort du Japon reste pour l’instant en balance. Un des éléments qui a beaucoup compté dans la région est l’expérience récente d’autres pandémies grippales meurtrières. Mais n’y aurait-t-il pas en outre entre les différents pays étudiés ce trait d’union d’un fond culturel commun, qui induirait chez les populations un certain sens de la discipline collective ? Et, si l’on franchit allégrement les continents, peut-on être conduit à considérer que les Allemands, dans leurs attitudes collectives, sont les "Asiatiques" du Vieux Continent ?

Ne minimisons pas cet aspect des choses, d’un maniement délicat, mais il faut observer que le Portugal et la Grèce, bons élèves de la gestion de la crise, sont réputés d’un modèle civique assez différent de celui de l’Allemagne. De surcroît, outre l’Allemagne, aucune des grandes démocraties libérales – la France, le Royaume-Uni par exemple, ou encore le Canada – n’a éprouvé de réelle difficulté à faire appliquer des mesures privatives de liberté. Il en va différemment certes des États-Unis –, probablement pour plusieurs raisons (l’individualisme américain par exemple) dans lesquelles entrent en tout cas la personnalité et les options de l’occupant actuel de la Maison-Blanche.

Aucune des grandes démocraties libérales n’a éprouvé de réelle difficulté à faire appliquer des mesures privatives de liberté.

Cela nous amène à la seconde leçon qui résulte de l’examen des données : le populisme constitue dans tous les cas un facteur aggravant dans la recherche et la mise en œuvre des solutions efficaces. La bonne gouvernance, on vient de le voir, est indépendante du système politique. Il est un fait que l’orientation populiste, où qu’elle s’exerce, se révèle gage de piètre gouvernance. Cela se vérifie par exemple avec Trump, mais aussi Bolsonaro, Modi pour d’autres raisons, et dans un premier temps Johnson. Yasha Mounk, dans Les Echos du 22 avril, dresse pour sa part le constat suivant : "les pays (dirigés par des) populistes ont complètement échoué dans leurs réponses. C’est le cas d’un populiste de gauche comme Andrés Manuel Lopez Labrador au Mexique ou d’un populiste de droite comme Bolsonaro au Brésil, d’un populiste dur comme Donald Trump ou d’un populiste modéré comme Boris Johnson. Et c’est particulièrement marquant pour les populistes de droite parce que le Covid-19 vient s’inscrire parfaitement dans leurs discours : cela fait des années qu'ils disent que le monde est très dangereux, que le danger vient de l'extérieur et qu'il faut fermer les frontières pour nous protéger ! Mais, parce que les populistes se méfient des experts, parce qu'ils ne savent pas gérer l'appareil d'État, parce qu'ils écoutent uniquement les médias qui leur disent que tout va bien, ils n'ont pas été capables de réagir à cette crise".

Relevons, dans le constat de Yasha Mounk, cette remarque sur l’inaptitude à gérer l’appareil de l’État. En fait, il faut aller plus loin : le "style populiste" de gouvernement implique la plupart du temps de subvertir ou de casser l’administration, comme l’illustre parfaitement la méthode de Donald Trump.

Y a-t-il un "style autoritaire" de réponse à la pandémie ?

À ce stade de la réflexion, il est nécessaire de revisiter un second postulat implicite : y a-t-il vraiment une approche qui serait propre aux "nouveaux autoritaires" dans le traitement de la crise pandémique ? Là aussi retenons deux enseignements.

On peut discerner – c’est la première leçon – un certain nombre de points communs, même si (nous allons y revenir) il importe de ne pas aller trop loin dans la démonstration. Nous l’avons déjà dit, les politiques efficaces ne sont ni autoritaires, ni populistes, ni libérales. Quel que soit le régime, identifier le plus tôt possible les porteurs de virus et les isoler est la bonne politique, pratiquer le confinement est l’option de repli si l’on n’a pas été en mesure de mettre en œuvre la première option, sortir du confinement dans de bonnes conditions est le défi commun aux différentes approches. En revanche la politique de la crise varie considérablement selon les modèles.

Au titre des points communs aux néo-autoritaires, on peut retenir les marqueurs suivants ;

  1. le déni initial, accompagné du maquillage des chiffres ;
  2. le rejet de la responsabilité sur un ennemi extérieur ou un adversaire intérieur ;
  3. l’utilisation opportuniste de la crise pour renforcer le régime ou lui permettre de marquer des points à l’extérieur ;
  4. enfin la brutalité dans la mise en œuvre des mesures répressives.

Nous laisserons au lecteur le soin d’appliquer cette grille de lecture au fil de l’actualité, mais prenons quelques cas emblématiques.

Les politiques efficaces ne sont ni autoritaires, ni populistes, ni libérales.

Poutine et Trump, un autoritaire assumé et un nationalo-populiste opérant dans un démocratie solide, ont l’un comme l’autre été lents à reconnaître la gravité de la crise. L’un et l’autre ont eu recours à la fermeture des frontières comme à une baguette magique et ont propagé ou encouragé des explications complotistes permettant de désigner un bouc émissaire.

Pour prendre d’autres exemples, à Hanoï ou à Téhéran, la prise de conscience a été plus rapide, mais le déni de réalité a pris la forme d’une opacité sur les cas d’infection.

L’opportunisme a consisté chez Poutine à concrétiser dès le 10 mars la réforme constitutionnelle le reconduisant au pouvoir jusqu’en 2036. Chez Trump, il apparaît dans sa volonté de tirer la couverture à lui et de faire de son adversaire à la présidentielle, Joseph Biden, un "ami des Chinois". Le président américain utilise aussi la crise pour pousser son agenda en bloquant l’immigration et en levant les dernières restrictions imposées aux entreprises au nom de l’écologie. Chez beaucoup de néo-autoritaires, l’effet d’aubaine consiste à se faire attribuer des pouvoirs exceptionnels disproportionnés avec la crise, comme c’est le cas de Viktor Orbán en Hongrie. Elle se traduit aussi plus subtilement par l’occasion de faire étalage d’un pouvoir absolu d’autant plus indiscutable qu’il est arbitraire : la rapidité et l’ampleur du confinement en Inde n’ont-ils aussi pas pour motifs de valoriser la posture du "sauveur de la patrie" du Premier ministre, M. Modi ? Le président Erdogan, au départ hostile au confinement d’ailleurs, ne suit-il pas le même instinct lorsqu’il l’impose aux principales villes de Turquie en plein week-end, sans préavis et sans aucune consultation4 ?

De la même manière, l’opportunisme des nouveaux autoritaires se manifeste par une diplomatie publique de l’aide humanitaire poussée à la caricature de la part de la Chine, mais que l’on retrouve aussi dans l’attitude russe vis-à-vis de l’Italie et celle de la Turquie à l’égard de beaucoup de pays. On mentionnera enfin pour mémoire la rigueur des mesures répressives dans la mise en œuvre du confinement, l’encouragement donné aux policiers indiens de bâtonner les récalcitrants, les instructions aux forces de l’ordre aux Philippines, la sévérité de la punition des infractions en Russie et bien sûr le caractère implacable du contrôle social chinois.

Peut-on aller au-delà de ce tronc commun et relever par exemple dans l’approche des nouveaux autoritaires une priorité donnée à l’économie par rapport à la santé publique ? C’est sans doute un trait que l’on retrouve à la fois chez Trump (sans fard), chez Bolsonaro (avec éclat) et chez Poutine (de manière au moins latente). Erdogan n’est pas très éloigné de cette position. On ne peut pas dire en revanche la même chose d’un Modi ni même de Xi, ni d’ailleurs de l’Iran, ce dernier en quelque sorte acculé du fait de l’état de son économie. C’est la seconde leçon qu’il faut tirer du test que constitue la crise du coronavirus, confirmant nos analyses antérieures : le courant anti-libéral ne constitue pas un bloc. Il est parcouru de lignes de fracture diverses. En l’occurrence, face au Covid-19, le modèle de réaction de la Chine ne coïncide pas avec l’attitude de la Russie (dont la direction se montre plus louvoyante s’agissant des mesures à prendre), ou encore de certaines dictatures du monde arabe (pour lesquelles il est à craindre que le critère du succès sera non pas la réduction du nombre de victimes mais la capacité de dissimuler celui-ci).

Et bien sûr, les autoritaires en puissance que sont les "nationalo-populistes" exerçant le pouvoir dans un environnement démocratique, doivent rapidement tenir compte de cordes de rappel : Trump a affirmé qu’il disposait d’une "autorité absolue", mais en pratique il doit composer avec les gouverneurs et, s’il allait trop loin, il serait rattrapé par la Justice ; Bolsonaro s’est retrouvé isolé et paraît désormais dépourvu de vrais leviers. Il y a d’ailleurs beaucoup à apprendre de cette crise – mais ce serait un sujet en soi – sur le fonctionnement du fédéralisme : l’une des causes du succès en Allemagne, il se révèle un amortisseur des errements du centre aux États-Unis ou au Brésil mais ne joue pas ce rôle en Russie ou en Inde.

En Turquie, l’une des grandes préoccupations d’Erdogan est de briser les ailes aux municipalités et aux pouvoirs locaux – qui pourraient jouer un grand rôle – pour ne pas donner des avantages en termes de popularité à des adversaires. On sait dans le même ordre d’idées les relations tendues que la crise a fait apparaître aux États-Unis entre Donald Trump et certains gouverneurs, surtout démocrates. Ces tensions sont délibérément aiguisées par des tweets incendiaires du président américain, proches parfois de l’appel à la sédition.

Le courant anti-libéral ne constitue pas un bloc. Il est parcouru de lignes de fracture diverses.

Quelles perspectives ?

Il nous faut enfin mettre en cause un troisième postulat sous-jacent dans le débat sur autoritarisme, populisme et démocraties face au Covid-19.

Certaines analyses reposent implicitement sur l’idée qu’une sorte de jury populaire – peut-être même une forme de conscience universelle ou d’opinion publique mondiale – tranchera à la fin, lors du fameux "jour d’après", entre les mérites respectifs des différents modèles politiques à la lumière des résultats de la crise. Ne négligeons pas l’émergence possible d’une opinion publique "globale", peut-être favorisée en effet par le choc anthropologique que pourrait constituer la crise actuelle. C’est toutefois un phénomène difficile à mesurer. Pour l’heure, l’effet de "ralliement autour du drapeau" bénéficie à tous les types de gouvernance, même si les pouvoirs réputés avoir "bien géré" la crise semblent bénéficier de l’approbation de leurs opinions ; cela se traduit déjà par des intentions de vote (Allemagne), voire des résultats électoraux (Corée). À l’inverse, ceux qui ont suscité l’impression de ne pas avoir pris la crise au sérieux (Brésil, Mexique) ou ont donné à leurs opinions le sentiment de ne pas avoir réagi de manière satisfaisante (Japon, France), sont sanctionnés5. Le cas le plus frappant est celui de l’Italie, où selon les derniers sondages, la popularité de Salvini baisse de 8 points, pour s’établir à 31 % quand celle du premier ministre Conte se situe désormais à 66 % et que les partis au pouvoir, dont le Parti Démocratique, voient leur cote monter. Mais, nous allons-y revenir, pour combien de temps ?

Au total, la situation reste beaucoup trop incertaine à ce stade pour que l’on puisse avancer des conclusions autres que provisoires. Une manière pragmatique de réfléchir à l’avenir consisterait plutôt à s’interroger selon trois axes différents : quelles dynamiques la crise actuelle peut-elle déclencher dans les régimes autoritaires ou semi-autoritaires ? Quelles évolutions possibles dans les démocraties libérales ? Quels scénarios possibles de recomposition géopolitique ?

Le jour d’après des nouveaux autoritaires

Le choc de la crise, le "stress test" qu’elle constitue pour tous les pays et toutes les institutions, va-t-il ébranler ou au contraire conforter les régimes autoritaires ainsi que les pouvoirs nationalo-populistes en place ?

Aux États-Unis et au Brésil, des présidents populistes sont en mesure de galvaniser leurs bases grâce à la crise, mais leur gestion peu convaincante fournit aussi des armes à leurs oppositions.

Là encore on ne peut fournir de réponse univoque. Aux États-Unis et au Brésil, des présidents populistes sont en mesure de galvaniser leurs bases grâce à la crise, mais leur gestion peu convaincante fournit aussi des armes à leurs oppositions. Dans le cas de Bolsonaro, on le voit mal, lorsque la pandémie sera finie, retrouver la plénitude de l’autorité présidentielle. Assistera-t-on à une prise en main du pouvoir par les militaires ou par tel ou tel lobby ? Ou de nouvelles élections ramèneront-elles aux affaires le Parti des Travailleurs de M. Lula6 ? Aux États-Unis, les chances de réélection de Donald Trump sont moins grandes qu’elles ne paraissaient l’être à la fin de l’année dernière, mais la campagne peut réserver encore bien des surprises.

Une sorte d’hypothèque pèse d’ailleurs sur la démocratie américaine compte tenu des distorsions dans le régime électoral que la crise sanitaire risque d’entraîner (Cf. le débat sur le vote par correspondance ou non).

Si l’on examine l’autre bout du spectre – les régimes autoritaires proprement dits – le "succès du président Xi", célébré par la propagande du PCC, ne va pas sans notes discordantes. On peut interpréter la radicalisation de certaines positions en interne, les rafles opérées à Hong-Kong contre des chefs du mouvement démocratique et même les postures agressives de certains diplomates chinois, comme des symptômes de durcissement du système Xi. Un tel infléchissement de la ligne ferait suite à des critiques, au sein du parti, de la gestion de la crise par le tout puissant président. En Russie, le durcissement avait précédé la crise (programmation dès janvier de la "réforme constitutionnelle"). Nul ne peut prédire cependant quelles seront les conséquences pour la stabilité du régime des difficultés cumulées de la crise sanitaire (encore à ses débuts), de la crise économique (aiguisée par la diminution de la rente pétrolière) et de la crise politique (réticence d’une partie de l’opinion à la "présidence à vie"). S’agissant des dictatures classiques – Égypte, Algérie, régimes d’Asie centrale, Syrie d’Assad, certains pays africains – la main de fer des régimes en place maintiendra l’ordre à l’heure de la pandémie mais le vrai rendez-vous sera lorsque tous les effets économiques et sociaux se feront sentir. Il en va de même pour l’Iran.

Le cas le plus intéressant cependant est celui de régimes que nous avions décrits dans nos études précédentes comme "en transition" : la Hongrie de Orban, la Turquie d’Erdogan, l’Inde de Modi. Dans chacun de ces trois pays, l’homme fort local a vu ses pouvoirs considérablement renforcés (légalement ou de facto) à l’occasion de la crise. Dans les trois cas, le régime a réagi en enchérissant sur sa ligne "identitaire" : dénonciation accrue de l’ouverture des frontières et xénophobie chez Orban7 ; exaltation du sentiment anti-occidental chez Erdogan ; stigmatisation hargneuse des musulmans dans l’Inde de Modi. La liberté de la presse dans les trois pays est la grande victime des abus de pouvoir. Un "effet de cliquet" ne risque-t-il pas d’opérer, en ce sens que les nouveaux pas franchis vers davantage d’ autoritarisme ne seront pas réversibles ? Un "point de non-retour" ne sera-t-il pas atteint dans ces trois pays emblématiques pour notre sujet ?

Le jour d’après dans les démocraties.

Beaucoup d’observateurs dressent une forme d’acte de décès de la mondialisation – de décès au moins partiel ("régionalisation" par exemple), ce qui ne va pas sans audace bien sûr.

Les élites qui embrassaient la mondialisation et en célébraient les bienfaits supposés, ou qui étaient perçues comme représentatives de ce mouvement, se trouveraient d’autant plus sur la sellette. Au profit de quels courants alternatifs ? Une dose de souverainisme certainement (le président Macron, dans son interview au Financial Times, prend soin de mentionner la "souveraineté nationale" avant "l’autonomie stratégique régionale" et la "solidarité globale"), mais aussi l’écologie, le populisme, le nationalisme, etc. Avançons ici une vue optimiste : la force des systèmes démocratiques est d’offrir aux dirigeants libéraux des possibilités de triangulation et de coalition permettant, sans rupture radicale, un ajustement aux évolutions de l’opinion. Il est vraisemblable aussi, sur le plan de la politique extérieure, que la résistance à la tentation hégémonique chinoise et plus généralement à la montée de l’autoritarisme fera désormais partie du programme de la plupart des dirigeants libéraux.

Dans le cas des États-Unis, l’orientation antichinoise, bipartisane, sortira renforcée de la crise. On peut de surcroît imaginer qu’une éventuelle élection d’un Démocrate à la présidence n’entraîne pas une simple restauration, comme certains pouvaient le penser il y a encore quelques mois. Compte tenu de l’épreuve gigantesque que traverse l’Amérique, sur fond de polarisation extrême depuis des années, une telle élection offrirait peut-être – restons optimistes – une chance de réconciliation nationale, de nouveau départ.

Beaucoup d’observateurs dressent une forme d’acte de décès de la mondialisation – de décès au moins partiel, ce qui ne va pas sans audace bien sûr.

En sens inverse, on peut craindre que les espaces possibles de nouvelles triangulations ou de nouvelles coalitions se trouvent désormais fermées dans d’autres démocraties. En Europe, on pense notamment à l’Italie, dans une situation économique et financière très périlleuse8, et où jusqu’au début de la pandémie le jeu politique paraissait bloqué au seul bénéfice des forces extrémistes. On a indiqué plus haut qu’à ce stade les populistes sont plutôt dans le camp des perdants en Italie. Qu’en sera-t-il quand l’attention se déplacera de la crise sanitaire vers ses conséquences économiques et sociales ? En France, la difficulté peut venir du fait que la triangulation est précisément la marque de fabrique du macronisme : si celui-ci est perçu comme ayant échoué, l’opinion pourrait aller jusqu’au bout de la défiance frappante qu’elle semble éprouver à l’égard des institutions9. Pour l’heure, toutefois, les populistes qui ne sont pas au pouvoir n’offrent pas, ou pas encore, d’alternative convaincante aux politiques menées ou annoncées pour gérer les conséquences du Covid-19. Certains d’entre eux donnent même le sentiment de reconnaître leurs erreurs. Ainsi, la spectaculaire confession de Boris Johnson qui, à sa sortie de l’hôpital chantait les louanges du personnel soignant étranger travaillant au sein du National Health Service.

Derrière les évolutions politiques, il y a bien sûr les courants économiques et sociaux qui travaillent en profondeur les sociétés. Il est devenu classique de relier la montée du populisme à l’essor de la globalisation depuis 1990 et à la crise financière de 2008 – même si d’autres causes sont tout aussi convaincantes, comme l’immigration et sa perception. Tout laisse à penser que les conséquences de la crise du Covid-19 seront sans commune mesure avec les effets des crises précédentes. La perspective d’une relance de l’économie "en V" (donc relativement rapide) paraît s’éloigner. De bons esprits (Martin Wolf par exemple dans le FT) évoquent une secousse de l’ampleur de la grande dépression de la fin des années 1920. On sait quelles en ont été les suites sur le Vieux Continent et notamment en Allemagne. On ne peut écarter l’idée que la démocratie joue son destin à quitte ou double dans cette lutte contre un virus échappé d’une ville chinoise jusqu’ici peu connue.

L’imprévisible recomposition géopolitique

Nous avons indiqué qu’une troisième piste serait à explorer, celle de la vaste recomposition géopolitique qui devrait suivre la crise du Covid-19. Y aura-t-il à l’issue de la crise des vainqueurs et des vaincus ? L’effet d’accélération des tendances antérieures que comporte le drame actuel va-t-il porter la Chine au pinacle de la hiérarchie des puissances ? Ou au contraire, son image n’est-elle pas sous nos yeux en train de s’abîmer et n’allons-nous pas assister à une contre-offensive des États-Unis et de leurs alliés ? Dans la nouvelle carte du monde, où en seront alors les autoritaires et où en seront les démocraties ? Beaucoup d’encre a déjà été dépensée sur l’impact géopolitique de la crise du Covid-19, y compris par la plume des deux signataires de cette note10. Nous nous contenterons ici d’une seule remarque. Il nous semble qu’une leçon générale se dégage des éléments d’analyse présentés ci-dessus : en toute hypothèse, et quels que soient les nouveaux rapports de force, la physionomie des différents acteurs en présence se trouvera modifiée. Le risque est que les "nouveaux autoritaires" de différents types sortent de la crise davantage radicalisés, l’espoir réside dans la chance pour les démocraties de trouver dans l’épreuve une occasion de se régénérer, et en tout cas de rebondir.

       Vigueur de la réponse au 1/311 Vigueur de la réponse au 30/3 Cas/
million au 19/412
Décès/
million au 19/4
Type de régime (2019)13 Selon Le Monde des Nouveaux Autoritaires  
  Allemagne 30 73 1669 51

8,68 / Démocratie

  OCDE/G7

Arabie saoudite

23 95 237 2

1,93 / Autoritaire

Autoritaire assumé  
Belgique 14 85 3208 470 7,64 / Démocratie imparfaite   OCDE
Brésil 0 76 172 11 6,86 / Démocratie imparfaite National-populiste  
Canada 0 71 883 38 9,22 / Démocratie    
Chine 76 66 58 3 2,26 / Autoritaire Autoritaire assumé  
Corée du sud 61 80 207 4 8,00 / Démocratie imparfaite   OCDE
Espagne 14 90 4100 428 8,29 / Démocratie   OCDE
États-Unis 9 76 2220 117 7,96 / Démocratie imparfaite National-populiste OCDE/G7
France 38 95 1713 296 8,12 / Démocratie   OCDE/G7
Grèce 23 66 211 10 7,43 / Démocratie imparfaite   OCDE
Hongrie 14 90 198 19 6,63 / Démocratie imparfaite Néo-autoritaire OCDE
Inde 28 100 11 0,3 6,90 / Démocratie imparfaite

National-populiste

 
Iran 33 76 962 59 2,38 / Autoritaire Néo-autoritaire  
Israël 28 100 1532 18

7,86 / Démocratie imparfaite

National-populiste OCDE/G7
Italie 66 95 2909 384 7,52 / Démocratie imparfaite   OCDE
Japon 47 61 81 1 7,99 / Démocratie imparfaite   OCDE/G7
Mexique 4 85 58 5 6,09 / Démocratie imparfaite    
Nouvelle-Zélande 28 100 227 2 9,26 / Démocratie   OCDE
Philippines 38 85 55 3 6,64 / Démocratie imparfaite Néo-autoritaire  
Portugal 14 80 1930 67 8,03 / Démocratie   OCDE
Royaume-Uni 14 71 1682 227 8,52/ Démocratie National-populiste OCDE/G7
Russie 14 85 252 2 3,11 / Autoritaire Autoritaire assumé  
Singapour 33 42 1024 1 6,02 / Démocratie imparfaite   OCDE
Taiwan 28 38 16 0,2 7,73 / Démocratie imparfaite    
Turquie 28 95 976 22 4,09 / Régime hybride Néo-autoritaire OCDE
Vietnam 61 100 2 0 3,08 / Autoritaire    

 

1Voir la série sur les néo-autoritaires publiée dans le blog et le livre collectif Le Monde des Nouveaux Autoritaires co-publié par l’Institut Montaigne et les éditions de l’Observatoire en 2019.
2C’est pour cela que nous n’y avons pas adjoint les "statistiques" de pays tels que la Corée du nord, la Biélorussie ou le Turkménistan.
3Une étude exhaustive devrait prendre en compte notamment la capacité des États (ce que l’on appelait autrefois "le niveau de développement") mais nous essayons de nous limiter à l’essentiel pour traiter notre sujet
4On ne peut développer ce point dans cette courte note mais on peut se demander si dans certains pays le confinement ne constitue pas une démonstration de statut, un badge de modernité, plus qu’il ne répond à une nécessité absolue. Citons le cas du Rwanda de M. Kagame.
5Voir à cet égard l’étude comparative conduite par Kantar en mars-avril 2020 sur les pays du G7.
6En Amérique du Sud, les pulsions autoritaires se manifestent chez les présidents du Salvador ou en Bolivie, tandis que les régimes autoritaires du Venezuela et du Nicaragua utilisent la crise pour consolider leurs systèmes.
7Voir l’article de Jacques Rupnik pour Sciences Po.
8Dette publique colossale, pouvoir d’achat sans progression depuis dix ans.
9Renvoyons de nouveau au sondage de Kantar.
10Article de Bruno Tertrais "l’année du rat" pour la FRS et celle de Michel Duclos sur "le Covid-19 est-il un game changer géopolitique ?"
11"Indice de vigueur de la réponse gouvernementale" basé sur 13 critères (7 sanitaires et 6 économiques) pondérés, Oxford Covid-19 Government Response Tracker
12Our World In Data (agrégateur), 2020.
13The Economist Intelligence Unit, 2019.

 


Copyright : STR / AFP

 

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