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Covid-19, deuxième round : la stratégie du Royaume-Uni pour éviter de nouveaux confinements

Trois questions à Eva Thorne

INTERVIEW - 20 Novembre 2020

La crise du Covid-19 révèle les forces et les faiblesses structurelles des pays européens. Elle dévoile non seulement la robustesse de leurs systèmes de santé, mais aussi l’efficacité de leurs systèmes digitaux, la résilience de leurs systèmes de gestion de crise, le niveau de confiance de la population dans le gouvernement… La comparaison des différentes réponses étatiques à une même crise et leurs résultats fait ressortir leurs atouts stratégiques et leurs vitesses de croisière dans plusieurs domaines de l’action publique.

Alors que le deuxième confinement vient d’être prolongé au Royaume-Uni, Anuchika Stanislaus, Chargée d’affaires internationales à l’Institut Montaigne, s’est entretenue avec Eva Thorne, directrice des partenariats avec les universités de l’Institut Tony Blair, afin d’évaluer la qualité de la réponse britannique à la crise sanitaire, en particulier dans le domaine de la recherche scientifique sur les vaccins conduite au Royaume-Uni.

Quelles conclusions peut-on tirer de la gestion britannique de la pandémie, et comment ces conclusions guident-elles la politique actuelle ?

Les experts avaient prédit qu’il y aurait une recrudescence des infections et une deuxième vague épidémique alors que nous entrerions dans la saison de la grippe. Il est fort déprimant de constater que tout ce qu’ils avaient indiqué s’est révélé juste, même s’il n’y avait aucune raison de penser le contraire étant donné que ces prévisions étaient basées sur des modèles, des statistiques, des données, et sur l’historique des années passées. Nous sommes désormais dans cette nouvelle phase, qui a lieu en pleine saison de grippe, rendant la vaccination contre la grippe encore plus essentielle.

La situation est désormais hors de contrôle aux États-Unis. La semaine dernière, le pays a constaté plus de 1000 décès par jour pendant plusieurs jours consécutifs. Le taux était aussi en hausse au Royaume-Uni depuis un moment, mais nous espérons que ce confinement aidera à limiter la propagation de l’épidémie. Nous espérons aussi que le gouvernement britannique mettra cette période à profit afin d’éviter un nouveau confinement. Le point positif est que nous avons beaucoup appris depuis le printemps et que les soignants sont mieux équipés afin de traiter les patients. Nous avons aussi des patients qui participent au programme d’essais britannique RECOVERY et ont accès aux médicaments actuellement testés, en particulier les anticorps, que nous savons particulièrement efficaces.

Cela dit, nous voyons bien des différentes stratégies gouvernementales qu’il est plus difficile de contrôler le virus en l’absence d’une stratégie locale et nationale coordonnée. Nous devons nous concentrer sur ce que nous pouvons faire jusqu’à la distribution d’un vaccin. En septembre, avant que nous ne recevions des nouvelles de Pfizer, le chef du Center for Disease Control américain a brandi un masque au cours d’une audience devant le Congrès en disant : "Tant que nous n’avons pas de vaccin, ce masque est notre meilleure protection". Cependant, nous voyons qu’il est parfois difficile d’imposer le port du masque partout. Le dépistage massif, le traçage, l’isolement, la distanciation sociale, l’air frais et le lavage réguliers des mains ont aussi prouvé leur utilité et font partie des solutions à adopter jusqu’à la vaccination massive de la population. Le virus ne connaît pas de limites ni de frontières, et les approches parcellaires ont montré leurs limites.

Le dépistage massif, le traçage, l’isolement, la distanciation sociale, l’air frais et le lavage réguliers des mains ont aussi prouvé leur utilité et font partie des solutions à adopter jusqu’à la vaccination massive de la population.

Le gouvernement britannique a promis de contribuer à hauteur de 700 millions de dollars américains à COVAX, l’organisme mondial qui coordonne la mobilisation afin que les pays émergents aient accès au vaccin contre le Covid-19. Nous nous réjouissons de cet engagement car cela démontre un leadership fort et empathique à un moment crucial où on a besoin de plus d’investissement public. Le COVAX tient une place centrale dans la distribution du vaccin aux pays émergents, mais nous avons besoin d’encore plus de fonds.

Nous devons garder à l’esprit que la situation s’améliorera au fur et à mesure que nous parvenons à vacciner la population mondiale et que par conséquent ce qui se passe dans les pays à revenus faibles et intermédiaires a un impact sur notre propre situation. 

Ainsi, garantir un accès au vaccin est également dans notre intérêt, en plus d’être la bonne chose à faire.

Quelles sont les forces de la stratégie britannique contre la propagation du virus ?

Le Royaume-Uni a plusieurs atouts importants :

  • Nous avons tout d’abord une communauté de recherche et d’innovation de très haute qualité. La dernière année a vu la collaboration entre les diverses disciplines s’intensifier, ce qui a porté ses fruits et mené à de nombreuses innovations et découvertes, en termes à la fois de recherche sur les vaccins et de recherche sur les anticorps.
     
  • Le deuxième aspect est que le Royaume-Uni est capable de mettre à profit son système de santé centralisé, qui est concentré autour de la NHS. Bien que la pandémie ait mis la NHS sous tension, celle-ci demeure un centre névralgique utile afin de coordonner la logistique et la distribution du vaccin qui sera disponible en premier. Le fait d’avoir un système de santé centralisé est un outil important, surtout quand on le compare au système de santé américain qui est totalement fragmenté et décentralisé, car cela facilite la prise de décision.
     
  • L’approche britannique aux essais cliniques de médicaments est assez intelligente. Les essais qui ont été conduits à travers le monde ont souvent pâti de leur fragmentation et d’un manque de coordination. L’OMS essaie de remédier à cela à travers son grand essai aléatoire, Solidarity, mais celui-ci est moins important que l’essai mis en place par le Royaume-Uni – RECOVERY. Ce dernier a fourni les résultats les plus robustes sur les molécules qui marchaient (le dexaméthasone) et celles qui ne marchaient pas (l’hydroxychloroquine). Les dirigeants ont su élaborer un processus permettant d’obtenir des informations rapidement et de manière sûre, et les résultats sont à la fois importants et impressionnants.

Les vaccins ne sont pas la réponse à tout mais font partie d’un éventail de mesures plus large que nous devons mettre en œuvre pour lutter contre la pandémie. Ils ont aussi leurs limites :

  • Nous espérons que les données fournies à ce jour sur les vaccins se confirmeront. Cela a l’air très prometteur, et le vaccin est l’outil qui pourrait aider le plus de monde. Cependant, certaines personnes ne pourront peut-être pas recevoir le vaccin, soit parce qu’elles sont trop âgées et que leurs systèmes immunitaires répondent moins bien, soit parce qu’elles ont des problèmes de santé préexistants. C’est pour cela que les approches médicamenteuses, par exemple celles basées sur les anticorps, sont extrêmement importantes. Elles pourraient en effet aider des personnes qui ne pourront profiter d’un vaccin.
     
  • La complémentarité des approches thérapeutiques est également importante, et notre boîte à outil comprend aussi bien les vaccins que les médicaments. Les anticorps sur lesquels travaillent de nombreuses entreprises pharmaceutiques pourraient durer entre 6 et 12 mois. Le médicament d’Astrazeneca, qui en est actuellement au stade des essais, utilise une technologie qui allonge sa durée d’efficacité, potentiellement jusqu'à un an. Les anticorps sont cependant coûteux à produire et nous n’en aurons pas assez de doses par rapport à nos besoins car le processus de production est long.

Quelle tournure prend le débat autour de la vaccination au Royaume-Uni, et quel est l’avis de la population quant à un vaccin ?

Les chiffres démontrent qu’il y a plus de gens prêts à se faire vacciner que l’inverse. Le Vaccine Confidence Project coordonné par la London School of Hygiene and Tropical Medecine produit de la recherche de très bonne qualité sur ce sujet.

D’une part, nous savons qu’il existe un lobby anti-vaccin. Ce lobby est petit mais il est aussi très organisé, efficace, médiatique et sait se servir des réseaux sociaux. D’autre part, les discours anti-vaccin se propagent également dans les pays émergents. Un docteur français a par exemple provoqué une controverse en Afrique sub-saharienne car il a proposé de tester les vaccins contre le Covid-19 sur la population africaine car elle n’avait pas de masques ou d’équipements de protection. Cela a été amplement repris et a contribué à alimenter les soupçons et à renforcer les critiques contre l’organisation d’essais cliniques en Afrique sub-saharienne. Ceci est regrettable car il nous faut que les essais cliniques portent sur des populations diverses, à la fois en termes d’âge, d’ethnicité, etc. pour que le vaccin soit le plus efficace possible.

La distribution d’un vaccin s’accompagne de contre-discours pour combattre les positions des anti-vaccins en s’assurant par exemple qu’une campagne d’information est mise en place afin de rassurer la population.

La difficulté à faire consentir les gens aux vaccins provient d’une méfiance à l’encontre du gouvernement. Le Vaccine Confidence Project coordonné par la London School of Hygiene and Tropical Medecine a réalisé des recherches de très haute qualité, mais même si le vaccin a une efficacité de 90 %, il ne peut être efficace si personne ne se fait vacciner. La distribution d’un vaccin s’accompagne de contre-discours pour combattre les positions des anti-vaccins en s’assurant par exemple qu’une campagne d’information est mise en place afin de rassurer la population. Ceci implique que les dirigeants se fassent eux-mêmes vacciner, qu’on implique les associations qui travaillent sur le terrain, et toute autre démarche qui pourrait combattre la désinformation et réduire les soupçons. Le Royaume-Uni réalise de telles campagnes mais il faudra en faire plus et mettre en place des campagnes d’information massives et cibler à l’échelle ultra-locale les groupes qui pourraient se montrer particulièrement hostiles au vaccin, en particulier les communautés qui sont déjà marginalisées et n’ont pas confiance dans l’État. Dialoguer avec les représentants de ces communautés et faire passer l’humain d’abord sera essentiel.

 

Copyright : Tolga AKMEN / AFP

 

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