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Autriche : la naissance du conservatisme vert

BLOG - 17 Janvier 2020

"Il est possible de protéger le climat et les frontières". Après plusieurs mois de négociations, le Chancelier autrichien Sebastian Kurz a présenté son gouvernement fondé sur une alliance inédite entre la droite autrichienne et les Verts. À travers cette solution politique originale, le Chancelier entend réunir "le meilleur de deux mondes", en prolongeant sa politique restrictive à l’égard des migrants et en développant pour l’Autriche une véritable ambition climatique.

Comme l’écrivait le Financial Times en septembre dernier, l’Autriche est devenue un terrain d’expérimentation politique pour le reste de l’Europe. Alors que la fin du bipartisme et la fragmentation du paysage politique favorisent l’émergence de nouvelles coalitions, le "conservatisme vert" initié par l’Autriche pourrait devenir une composante essentielle du paysage politique européen. Il revient désormais au premier gouvernement conservateur-vert d’Europe de démontrer la pertinence de ce modèle.

Le renouveau du conservatisme en Autriche

L’alliance des conservateurs et des Verts procède en Autriche d’une situation politique particulière, dominée par le succès du parti conservateur (ÖVP), l’effondrement de l’extrême-droite (FPÖ) et le retour des Verts sur la scène politique autrichienne. Les élections anticipées organisées en Autriche en septembre 2019 ont en effet consacré la victoire du parti populaire autrichien (ÖVP) dirigé par Sebastian Kurz. En réunissant 37,5 % des suffrages exprimés, la formation conservatrice du Chancelier est arrivée en tête du scrutin, gagnant plus de 6 points par rapport aux précédentes élections.

Alors que les partis conservateurs subissent partout en Europe une lente érosion de leur électorat, les récents succès des conservateurs autrichiens font figure d’exception. Plusieurs facteurs permettent d’expliquer ces succès.

Le premier tient à la stratégie par laquelle Sebastian Kurz est parvenu à renouveler l’image de son parti, le nouveau parti populaire autrichien. En modifiant le nom du parti à l’occasion des élections de 2017, en remplaçant sa couleur – le bleu turquoise se substituant au noir – et en choisissant de personnaliser sa campagne et d’y associer des personnalités issues de la société civile, Sebastian Kurz a réussi à donner un nouveau souffle au conservatisme en Autriche.

Le deuxième facteur d’explication tient à la ligne conservatrice claire assumée par le jeune Chancelier. Pour parvenir au pouvoir et disposer d’une véritable majorité, Sebastian Kurz a choisi en 2017 de s’allier le parti de la liberté (FPÖ), le parti d’extrême-droite autrefois dirigé par Jorg Haider. Cette alliance controversée a conduit le parti populaire autrichien à "droitiser" sa ligne politique, en cherchant notamment à rassembler tous les opposants à la politique migratoire européenne et à faire adopter par l’UE des mesures plus fermes pour limiter l’arrivée de migrants sur le territoire européen. Mais cette alliance a également conduit l’ÖVP à définir une ligne de démarcation stricte entre le discours populiste de son allié et son propre positionnement, marqué par la défense du projet européen, le rejet des discours xénophobes et le respect de l’état de droit.

Arrivé 4e avec 13,9 % des voix, le parti Vert représente un partenaire relativement faible, permettant à Kurz de disposer d’une courte majorité au Conseil national autrichien.

Le troisième facteur permettant de rendre compte du succès du conservatisme en Autriche tient à l’effondrement de l’extrême droite provoqué par le scandale de l’ "Ibiza Gate". La diffusion en mai 2019 d’une vidéo montrant le Vice-chancelier d’extrême droite Heinz-Christian Strache prêt à se laisser corrompre par de l’argent russe a mis un terme à l’alliance des droites, sans entamer la popularité du jeune Chancelier. En témoignent les résultats des dernières élections, qui permettent à son parti de progresser de 6 points alors que l’extrême droite autrichienne, qui perd 9,8 points, descend à la troisième place du scrutin.

Chargé de former un nouveau gouvernement, Kurz a choisi d’écarter la possibilité d’une nouvelle alliance avec l’extrême droite, comme avec les socialistes, arrivés deuxième aux dernières élections et partenaires traditionnels de l’ÖVP. Le choix de négocier un accord de coalition avec les Verts apparaît avant tout comme une démarche pragmatique : arrivé 4e avec 13,9 % des voix, le parti Vert représente un partenaire relativement faible, permettant à Kurz de disposer d’une courte majorité au Conseil national autrichien. Cette stratégie d’alliance tient également compte la dynamique électorale observable dans d’autres États européens, permettant aux Verts autrichiens de gagner 10,1 points par rapport aux dernières élections.

Un programme conservateur ET vert

Selon le député conservateur autrichien Reinhold Lopatka, la nouvelle alliance de l’ÖVP avec les Verts, qui existe déjà dans certains Länder autrichiens, se justifie par la nécessité de concilier la compétitivité de l’économie et la protection de l’environnement. Le conservatisme vert envisagé par l’Autriche inaugure ainsi une nouvelle forme du en même temps macronien. Il s’agit de concilier sans se renier les priorités des deux partis et de leurs électorats respectifs : celles d’un électorat rural, populaire et relativement âgé pour le parti conservateur, et celles d’un électorat plus jeune, urbain et progressiste pour les Verts.

Le programme de gouvernement sur lequel les deux partis se sont accordés rend compte de cette volonté : une baisse de la fiscalité en faveur des classes populaires, une interdiction du foulard islamique pour les jeunes filles de moins de 14 ans et la fixation d’un objectif de neutralité carbone pour l’Autriche à l’horizon 2040 constituent les mesures les plus emblématiques de ce programme radical, sur le plan de la sécurité intérieure comme sur celui de l’écologie.

Si le programme du gouvernement ne prévoit pas explicitement la création d’une taxe carbone ou la fixation d’un prix du CO2, un groupe de travail est chargé de réfléchir aux moyens de rendre le système fiscal autrichien plus favorable à l’environnement. Une nouvelle taxe de 12 euros sur les billets d’avion et des investissements massifs dans les transports publics, la fixation d’une électricité d’origine 100 % renouvelable à l’horizon 2030 et la création d’un "super ministère" pour la protection de l’environnement représentent un ensemble de mesures destinées à renforcer l’ambition climatique de l’Autriche. Au niveau européen, les deux partis se sont prononcés contre les accords de libre-échange et pour la mise en place d’une taxe carbone aux frontières protégeant l’économie européenne de la concurrence étrangère.

Les principales mesures de ce programme imposées par les conservateurs relèvent quant à elle du domaine de la fiscalité et de la politique migratoire. Dans le domaine fiscal, le nouveau gouvernement s’engage à baisser les impôts des plus bas revenus et l’impôt sur les entreprises à partir de 2022, tout en réaffirmant son attachement au "schwarze Null", l’équilibre des comptes publics devenu pour de nombreux partis de droite un marqueur de leur identité. Dans le domaine migratoire, il s’engage à renvoyer plus massivement les migrants déboutés du droit d’asile, envisage la possibilité d’emprisonner de manière préventive les migrants ayant reçu une interdiction de circuler dans l’espace Schengen et prévoit de s’opposer à un système de répartition par quotas des migrants au niveau européen.

L’objectif de cette nouvelle coalition n’est pas de s’accorder sur un compromis acceptable par tous, mais d’initier une politique dans laquelle chacun des deux partis puisse apporter des réponses aux principales préoccupations de son électorat : la sécurité intérieure et la baisse de la fiscalité d’un côté ; la protection de l’environnement et la transparence de la vie publique de l’autre. Tout en permettant aux Verts de développer des propositions ambitieuses dans le domaine du climat, Kurz conserve dans les domaines de la politique migratoire et de la sécurité intérieure la ligne intransigeante qui fut celle de son parti lorsqu’il était allié à l’extrême droite.

S’il reste une part d’incertitude dans cette expérimentation, celle-ci est observée avec attention par d’autres États européens tentés par une alliance du même type.

Le conservatisme vert, un modèle pour l’Europe ?

L’alliance des conservateurs et des Verts au niveau d’un gouvernement national représente une première en Europe. On observe cependant dans d’autres États européens un rapprochement similaire, qui doit autant à la conversion des Verts au réalisme économique, qu’à l’intégration des préoccupations environnementales par différents partis conservateurs. Cette situation est particulièrement évidente en Allemagne, où la perspective d’une coalition noire-verte au niveau fédéral reste une option.

On observe cependant dans d’autres États européens un rapprochement similaire, qui doit autant à la conversion des Verts au réalisme économique, qu’à l’intégration des préoccupations environnementales par différents partis conservateurs.

En consacrant l’une de ses premières interventions à la télévision allemande, le jeune Chancelier autrichien a tenu à réaffirmer le rôle de "modèle" de sa coalition et les réactions des principaux leaders politiques allemands à la formation du nouveau gouvernement autrichien témoignent de l’intérêt de Berlin pour cette solution. Tous s’accordent cependant sur le fait que le "modèle" proposé par l’Autriche est loin d’être transposable en Allemagne.

Récemment converti à l’écologie, le (très) conservateur Marcus Söder, chef de file de la CSU bavaroise et l’un des candidats les plus sérieux à la succession d’Angela Merkel, a ainsi regretté dans une interview que les Verts ne soient pas prêts à soutenir en Allemagne une politique migratoire aussi radicale que celle défendue par Sebastian Kurz. Robert Habeck et Annalena Baerbock, les deux coprésidents des Verts allemands, ont également jugé que le programme du nouveau gouvernement autrichien ne pouvait servir de modèle à une alliance "noire-verte" en Allemagne. Du point de vue du contenu, la définition d’un conservatisme vert doit tenir compte des spécificités de la vie politique allemande et s’appuyer sur l’expérience des coalitions noir-vertes au niveau des Länder allemands.

Le Ministre Président vert Winfried Kretschmann, qui dirige une coalition éco-conservatrice dans le Bade Wurtemberg, s’est ainsi fait le théoricien du conservatisme vert en publiant en 2018 un essai intitulé Pour une nouvelle idée du conservatisme. Dans cet essai, Winfried Kretschmann s’appuie sur la formule du philosophe Odo Marquard "l’avenir a besoin d’une origine" ("Zukunft braucht herkunft") et développe l’idée selon laquelle les partis de droite auraient échoué à incarner une véritable idée du conservatisme en négligeant la protection de la nature au profit d’une croyance infinie dans le progrès. Une erreur que la défense du nucléaire, trop longtemps entretenue par la CDU, aurait porté à son paroxysme.

Au cœur du discours de Kretschmann, on trouve le concept de "Heimat", un concept hérité de la culture germanique qui intègre à l’idée de patrie une dimension environnementale. Pour Kretschmann, "la protection de la nature est une protection de la patrie (Heimat) dans le meilleur sens du terme". La volonté de Kretschmann de trouver un équilibre entre ouverture et responsabilité vis à vis des migrants s’oppose cependant aux récentes déclaration du Chancelier autrichien, pour lequel l’immigration représenterait pour l'Autriche "un risque comparable au changement climatique". Si le conservatisme vert pourrait bien définir la ligne politique de l’Allemagne post-Merkel, celle-ci devrait connaître d’importantes variations par rapport à la formule proposées en ce début d‘année par le gouvernement autrichien.

Du point de vue du programme, le conservatisme vert devrait ainsi s'adapter aux réalités politiques des différents États européens et à la façon dont les questions migratoires et climatiques structurent les débats politiques nationaux. Cette solution politique nouvelle pourrait ainsi conduire à bouleverser l’opposition entre populistes et progressistes, qui tend, depuis plusieurs années, à réduire le débat européen.

 

Copyright : JOE KLAMAR / AFP

 

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