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Vladimir Poutine et la figure de l’ennemi

Analyses - 4 Février 2022

"Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi !", l’avertissement de Gueorgui Arbatov, conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, à ses interlocuteurs américains prend un relief particulier aujourd’hui, alors que Vladimir Poutine a renoué avec une politique schmittienne qui a puissamment contribué à ressusciter la figure de l’ennemi pour mobiliser sa population et compenser son manque de légitimité. 

La militarisation de la politique

"Les frontières de la Russie ne s'arrêtent nulle part", avait affirmé en 2016 le Président Poutine, qui s'était empressé d'ajouter qu'il s'agissait d'une "plaisanterie". Le comportement adopté ces dernières années par la Russie et l'actualité la plus immédiate autour de l'Ukraine incitent néanmoins à s'interroger sur le comportement impérial prêté à la Russie. En novembre dernier, Vladislav Sourkov, qui fût longtemps "l'idéologue du Kremlin", s’est fait ouvertement l'avocat des ambitions impériales russes afin, a-t-il expliqué, de relâcher les pressions internes sur le régime par une "expansion extérieure". Le "consensus de Crimée", formé en 2014 après l'annexion de la presqu'île, s'est maintenu plusieurs années dans l'opinion russe autour de Vladimir Poutine, preuve, selon son ancien conseiller, de l'efficacité de cette stratégie. Comme le souligne Michel Eltchaninoff, "les sources philosophiques du poutinisme, si diverses soient-elles, reposent toutes sur deux piliers : l'idée d'empire et l'apologie de la guerre" (Dans la tête de Poutine. p. 142). 

La combinaison de ces deux éléments conduit non seulement à ce que les frontières extérieures du pays soient mouvantes, elle rend aussi fluctuante la distinction entre ce qui relève de l'ordre interne et ce qui lui est extérieur. Une telle confusion inquiétait en 2018 un expert russe réputé comme Andrey Kortunov, qui constatait une inversion de la formule de Clausewitz ("la politique devient la continuation de la guerre par d'autres moyens") et mettait en garde contre "la militarisation de la politique étrangère russe" et "l’assimilation des dissidents à des traîtres potentiels". 

La nouvelle version de la doctrine de sécurité nationale, retient une conception très extensive de la notion de "sécurité" face à un Occident qui la menacerait de tous côtés.

Depuis, cette tendance n'a fait que s'accentuer : en 2020 c'est une arme de guerre (le "novitchok") qui a été utilisée pour empoisonner Alexei Navalny, les opposants au pouvoir actuel sont systématiquement assimilés à des "agents de l'étranger". Comme le note Anna Borschchevskaya, "le régime de Poutine a défini l'identité nationale russe en termes de sécurité et de militarisation, sur le plan interne comme sur le plan international". La nouvelle version de la doctrine de sécurité nationale (2021), retient une conception très extensive de la notion de "sécurité" face à un Occident qui la menacerait de tous côtés, elle comprend un chapitre sur "la protection des valeurs traditionnelles spirituelles et morales russes, de sa culture et de sa mémoire".

La militarisation de la diplomatie, que critique Andrey Kortunov, a été illustrée de façon spectaculaire ces dernières années. L’intervention russe en Syrie en 2015 avait notamment pour objectif de renouer le dialogue avec les États-Unis après la crise russo-ukrainienne de 2014. Après une présentation théâtrale des nouvelles armes hypersoniques russes, le 1er mars 2018, Vladimir Poutine lançait à l’adresse des Occidentaux : "vous ne nous avez pas écoutés. Ecoutez maintenant !". Les concentrations de troupes aux frontières ukrainiennes au printemps dernier - qui ont conduit Joe Biden à accepter de rencontrer son homologue russe à Genève - et la reprise ces dernières semaines de cette stratégie de tension visent non seulement à intimider Kiev, mais aussi à imposer une redéfinition de l'ordre européen de l'après-guerre froide. La propagande officielle ne cesse de présenter la Russie comme une "forteresse assiégée", victime de l’Occident et de l’OTAN qui chercheraient à l'encercler.

La guerre, composante fondamentale du régime poutinien

Faute de pouvoir présenter à la population russe un projet d'avenir, c'est la "grande guerre patriotique" (1941-1945) qui sert de fondement idéologique et de ciment social au régime de Vladimir Poutine. La victoire du 9 mai 1945 lui confère une supériorité morale par rapport à des pays défaits par Hitler, elle sert aussi de justification à un comportement de grande puissance et de modèle (Yalta) aux relations avec les Occidentaux, qui avaient accepté de traiter avec le régime dictatorial de Staline. La première guerre mondiale est aussi mobilisée dans le narratif du Kremlin. Dans une allusion implicite à son pays, Vladimir Poutine a dénoncé, dans l’article publié par la revue The National Interest en 2020, "l’humiliation nationale" ressentie par l’Allemagne après le traité de Versailles. Le spectre du "syndrome de Weimar" et l’humiliation qui aurait été infligée par les Occidentaux à la Russie dans les années 1990 sont des thèmes largement exploités par la propagande ("l’humiliation comme instrument de chantage", dénonce Lilia Shevtsova). 

Dès l’origine, l'ère Poutine est associée à la guerre. Inconnu de la population russe lors de sa nomination comme premier ministre en août 1999, il doit la hausse spectaculaire de sa popularité à la seconde guerre de Tchétchénie, déclenchée peu après. Alors que la première phase de ce conflit (1994-1996) avait été traitée comme un problème interne à la fédération de Russie, la guerre qui a débuté à l’automne 1999 a d'emblée été placée sous le mot d'ordre de la "lutte contre le terrorisme international" afin de justifier une répression sans merci et tenter de s'assurer le soutien occidental. En 2004, Vladimir Poutine utilise la tragédie de Beslan pour dénoncer un ennemi étranger indéterminé et supprimer l'élection des gouverneurs.

Le spectre du "syndrome de Weimar" et l’humiliation qui aurait été infligée par les Occidentaux à la Russie dans les années 1990 sont des thèmes largement exploités par la propagande.

Les "révolutions de couleur" qui se sont succédées dans l'espace post-soviétique au début de la décennie ("révolution des roses" en Géorgie en 2003, "révolution orange" en Ukraine en 2004, "révolution des tulipes" au Kirghizistan en 2005) ont été invariablement présentées à Moscou comme fomentées de l'extérieur par des services et des ONG occidentaux. 

L'opération militaire russe en Géorgie de 2008 a été justifiée par la nécessité de la protection des communautés russes qui, selon le Président Medvedev, auraient été victimes d'un "génocide". La guerre avec l'Ukraine de 2014 offre l'exemple le plus éloquent des conséquences de cette politique inspirée par la nostalgie impériale et l'esprit guerrier qui brouille les lignes. "Nous avons toutes les raisons de penser que cette politique infâme de containment, pratiquée aux XVIIIème, XIXème et XXème siècles, se poursuit aujourd'hui. Ils tentent constamment de nous marginaliser parce que nous avons une position indépendante... Mais il y a une limite à tout et, en Ukraine, nos partenaires occidentaux ont franchi la ligne", avait alors déclaré Vladimir Poutine, avant de justifier l'annexion de la Crimée et l'intervention dans le Donbass par la protection des communautés russophones. Plus de 7 ans après le conflit armé qui lui a aliéné les sympathies d'une grande partie de la population ukrainienne, traditionnellement russophile, le Président russe continue de nier l'identité ukrainienne et de prétendre que la condition de la souveraineté véritable de l'Ukraine est l'alliance avec la Russie. 

Le tournant conservateur de 2011-2012

Dès sa nomination comme premier ministre, Vladimir Poutine s'est présenté comme le protecteur d'une Russie confrontée à des menaces de délitement et comme le garant de l'ordre et de la stabilité face aux menées occidentales. Ce narratif sécuritaire s'est accentué depuis les manifestations importantes de 2011-2012. La crise financière de 2008 et la baisse de la rente énergétique avaient mis en cause le "pacte social" (hausse du niveau de vie / passivité politique) qui prévalait jusque-là entre le régime et la population, les classes moyennes en particulier. Vladimir Poutine et "Russie unie" ("le parti des voleurs et des tricheurs" fustigé par Alexeï Navalny) ont été vivement critiqués, les structures de force (Siloviki) ont craint de perdre le pouvoir, ce qui a mis fin à l'expérience Medvedev et provoqué le retour de Vladimir Poutine au Kremlin. 

Les représentants de la mouvance libérale - les "libéraux systémiques" comme Alexeï Koudrine - continuent à gérer la politique économique et monétaire, mais les Sislib ont progressivement perdu en influence au profit des Siloviki.

Toute velléité de réforme interne susceptible de mettre en cause le système a été abandonnée au nom de l'impératif de stabilité.

Toute velléité de réforme interne susceptible de mettre en cause le système a été abandonnée au nom de l'impératif de stabilité. La confrontation avec l'Occident est devenue la principale source de légitimité pour un régime contraint de recourir de plus en plus à la fraude électorale. La réforme constitutionnelle de 2020 et les élections législatives de 2021 traduisent une mutation du régime.

L'influence croissante des Siloviki se traduit par des hausses très significatives des budgets alloués à la sécurité intérieure et à la défense au détriment des dépenses sociales, alors que les revenus de la population connaissent une érosion continue depuis de nombreuses années. Redoutant de nouveaux mouvements de protestation, le Kremlin a progressivement renforcé l’arsenal législatif (droit de manifester, ONG, statut d’"agent de l’étranger", internet, etc.) et créé en 2016 une garde nationale forte de 400 000 hommes, dont la direction a été confiée à Viktor Zolotov, l'ancien chef de la sécurité personnelle de Vladimir Poutine. 

L'Occident - figure de l'ennemi

La militarisation de la politique et des esprits s'accompagne d'un narratif définissant la Russie comme un "État-civilisation" spécifique. Le discours de Vladimir Poutine oscille entre la défense des "valeurs chrétiennes traditionnelles", qui auraient été trahies ces dernières années par les pays européens, et des références à des penseurs eurasiatiques comme Lev Goumilev et à son concept de "passionarité", que le Président russe aime citer. Le régime russe fait la promotion du "monde russe", notion aux contours flous, qui inclut non seulement les quelque 30 millions de Russes ethniques résidant à l'étranger, mais aussi les russophones et tous ceux qui s'intéressent à la langue et à la culture russe. 

Là aussi, le tournant date des années 2011-2012, il s'agit de discréditer les valeurs de l'Occident, sa conception des droits de l'Homme et des libertés publiques, la Russie se voulant le rempart de la défense des valeurs traditionnelles en Europe. "La Russie contemporaine offre l'exemple quasi-idéal de la mise en œuvre de l'approche constructiviste" dans les relations internationales, analyse Igor Zevelev. De 2000 à 2012, les discussions sur l'identité nationale n'étaient pas liées à la politique étrangère et à l'agenda de sécurité intérieure, observe-t-il.

Il s'agit de discréditer les valeurs de l'Occident, sa conception des droits de l'Homme et des libertés publiques, la Russie se voulant le rempart de la défense des valeurs traditionnelles en Europe.

Depuis 2014 particulièrement, tout un discours a été élaboré à partir de trois "mythes", qui puisent dans l'héritage intellectuel du XIXème siècle : "l'exceptionnalisme russe" avec une dimension messianique, dont l'origine remonte à des penseurs comme Fiodor Dostoïevski et Vladimir Soloviev ; la "continuité historique" ("du grand prince Vladimir à Vladimir Poutine") ; l'opposition, théorisée par Nikolaï Danilevski, entre l’Occident et une Russie millénaire, à l'identité immuable. 

L'idéologie militariste, propagée depuis deux décennies par le régime, ne reste pas sans impact sur la population. 50 % des personnes interrogées récemment par le centre Levada tiennent les États-Unis et l'OTAN responsables des tensions actuelles autour de l'Ukraine, et seulement 3 à 4 % mettent en cause les autorités russes. Dans l'opinion, explique Denis Volkov, le directeur de cet institut de sondages, le thème de l'ingérence occidentale dans les affaires intérieures des autres pays est, depuis longtemps, la clé de compréhension universelle des conflits. La présence militaire de l'OTAN non loin des frontières russes invalide dans l'esprit des gens les accusations portées contre Moscou. Si l'on admet que "la politique étrangère est la continuation de la politique intérieure", il ne faut pas pour autant, souligne Denis Volkov, se méprendre sur le faible taux actuel d'approbation de l'action des autorités. Pas plus qu'il ne faut considérer que le souhait d'une amélioration des relations avec les États-Unis - à laquelle 80 % des Russes sont favorables - et que l'absence de "réaction émotionnelle" face à la montée actuelle de la tension (cf. le regain de popularité de Vladimir Poutine en 2014) sont de nature à constituer des freins pour le pouvoir. Tout en le redoutant, l'opinion russe est intérieurement préparée à un conflit, estime Denis Volkov. 

 

Copyright : Sergei KARPUKHIN / POOL / AFP

 

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