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Revue de presse internationale #28 : l'élection de la Douma et la mutation du régime russe

ARTICLES - 28 Septembre 2021

La désaffection envers le parti "Russie unie" a conduit le Kremlin à recourir à une fraude massive, facilitée par les nouvelles technologies, afin d’obtenir la majorité constitutionnelle et avoir les mains libres pour l’élection présidentielle de 2024. Ce scrutin marque un seuil dans la dérive autoritaire du régime, à rebours des aspirations d’une partie importante de l’opinion. 

Le régime ne cherche plus à préserver les apparences démocratiques

"La façade de la fausse démocratie de Vladimir Poutine s'est écroulée", titre le Financial Times à propos des élections législatives, organisées du 17 au 19 septembre, le quotidien dénonçant le recours à "une répression crue" qui ne s'embarrasse plus de "subtilités" pour maintenir la "stabilité" du régime. La BBC rapporte à ce sujet que, des mois durant, l'ex-Président et premier ministre Dmitri Medvedev, président du parti "Russie unie", a fait le siège de Sergueï Kirienko, responsable de la politique intérieure à l'administration présidentielle (AP), pour être nommé à la présidence de la prochaine Douma. Mais accepter que Dimitri Medvedev, Mikhaïl Michoustine, premier ministre, ou Sergueï Sobyanine, maire de Moscou, prennent la tête de la liste de "Russie unie", explique la BBC, aurait relancé les spéculations sur la "transition" auxquelles Vladimir Poutine a voulu mettre un terme avec la "remise à zéro" de ses mandats. Le renouvellement de la Douma s'est opéré non par l’élection, mais avec une parodie de vote et un résultat déterminé à l'avance - une majorité des 2/3 pour "Russie unie" - dénonce la FAZ. En 2016, cette démocratie de façade était encore acceptée par les Occidentaux, aujourd'hui, il y a consensus pour y voir une "imitation" de scrutin démocratique, note Grigori Golossov, professeur à l'université européenne de St Pétersbourg. Depuis 2012, le régime n'a cessé de durcir la législation (loi sur les "agents de l'étranger", interdiction pour plus de 9 millions de personnes de se porter candidat aux élections, etc...) et d'accentuer la répression de l'opposition libérale (condamnations pénales, mise au pas des media indépendants...). Face à la contestation qui a accompagné en janvier le retour en Russie d'Alexei Navalny, aussitôt emprisonné, Vladimir Poutine n'a rien voulu laisser au hasard, remarque Ilya Yablokov

En dépit de l'efficacité du système de "mobilisation administrative", que décrit Roman Oudot, responsable de Golos, ONG spécialisée dans l'observation électorale, il a fallu "corriger les résultats", relève Gregori Golossov. Les sondages lui accordaient environ 30 % des voix, mais l'AP avait fixé à "Russie unie" un objectif de 45 %. Les méthodes habituelles (propagande, exclusion de l’opposition, pressions sur les agents publics, bourrages d'urnes, "sultanats électoraux", etc...) ont été utilisées intensément, se sont ajoutées d’autres manipulations, qui ont abouti à attribuer à "Russie unie" un résultat, peu crédible, qui frôle les 50 % du vote. D’ores et déjà, plus de 5.000 cas de fraude ont été signalés à "Golos", que l'étalement sur trois jours du scrutin a facilité. Les résultats du vote à Moscou ont en particulier suscité beaucoup d’interrogations. À l'issue du dépouillement des urnes, les candidats indépendants étaient en tête dans 8 des 15 circonscriptions, mais l'ajout des résultats du vote électronique, intervenu avec un retard important, a renversé la situation et donné la victoire à la "liste Sobyanine". Selon Sergueï Chpilkine qui, depuis de longues années, analyse les anomalies électorales en Russie, la participation réelle au scrutin au plan national s'élève à 38 % (52 % officiellement) et le résultat de "Russie unie" à 31-33 %. En refusant de communiquer aux chercheurs indépendants les données détaillées du vote et en cherchant à rendre impossible l'exploitation des chiffres publiés sur son site internet (transformés en lettres quand on essaie de les copier), la commission électorale a rendu ce travail plus difficile, accuse ce mathématicien, critique du recours au vote électronique, "véritable boite noire". 

Les nouvelles technologies sont assujetties aux objectifs du Kremlin 

Il y a une décennie, les manifestants russes avaient découvert les ressources d'internet et des réseaux sociaux, rappelle Alena Epifanova, dix ans plus tard cette page se tourne, ces technologies sont massivement utilisées par le pouvoir pour empêcher les gens de s'informer et de s'organiser et pour contrôler la société. Ces dernières années, observe cette experte de la DGAP, des dispositifs législatifs et techniques, connus sous l'acronyme TSPU, ont été progressivement mis en place afin de restreindre les espaces de liberté. Roskomnadzor, l'agence en charge de ce contrôle, s'est employée à trouver le moyen "d’éliminer les sites internet et les informations indésirables sans pour autant paralyser tout le réseau", écrit-elle. Dans un premier temps, ses tentatives ont été infructueuses (cf. l'échec du blocage de la messagerie Telegram) mais, depuis 2019 et l’adoption de la loi sur "l'internet souverain", Roskomnadzor dispose des moyens juridiques et technologiques (Deep Packet Inspection - DPI) pour contrôler les flux d'information. Le dispositif a été testé en mars 2021 quand Twitter a été ralenti avec des effets collatéraux limités (certains sites officiels inaccessibles). 

Des dispositifs législatifs et techniques, connus sous l'acronyme TSPU, ont été progressivement mis en place afin de restreindre les espaces de liberté.

La décision de Pavel Dourov, créateur de Telegram, de bannir le 17 septembre de sa messagerie la "propagande électorale", a eu pour effet d'éliminer toute mention du "vote intelligent", stratégie d’Alexei Navalny destinée à faire battre les candidats de "Russie unie". Cette concession au Kremlin de la part d'un Pavel Dourov, jusque-là défenseur de la liberté d'expression, montre, selon Kirill Martynov, que le "runet souverain est devenu réalité". Tous les sites internet d’Alexei Navalny ont été bloqués, constate Alena Epifanova, le recours à des méthodes encore plus drastiques, comme la fermeture de l'internet mobile dans tout ou partie du pays, mesure déjà expérimentée à Moscou et en Ingouchie, n'est pas, selon elle, exclu.  

Jusqu'à présent, Roskomnadzor devait composer avec les GAFAM, mais la situation évolue, relève Alena Epifanova. Pendant le scrutin, rapporte le New York Times, l’application mobile élaborée par l'équipe de Navalny pour diffuser les consignes du "vote intelligent" a été supprimée dès vendredi par Apple et Google, qui est allé plus loin en étendant, pendant le week-end, cette interdiction à Youtube et à Google docs, décision qui, d’après le quotidien américain s’explique par les menaces de poursuites à l'encontre de la centaine d'employés de Google en Russie. Depuis dix ans, les géants américains de l'internet ont été le principal vecteur de la liberté d'expression en Russie, rappelle Kirill Martynov, qui voit le "scenario chinois", tant redouté, se réaliser. En Occident également, des pressions s’exercent en vue de la régulation d'internet, remarque Andreï Soldatov, raison pour laquelle à l’étranger les protestations sur les restrictions dont le runet est l'objet devraient rester limitées. L'avenir est sombre, juge Alena Epifanova, le processus électoral va être encore plus déconnecté de la politique et du débat public et le fossé s'accentuer entre l'État et la société. Le vote électronique est "l'une des idées les plus dangereuses imaginées par le pouvoir", met en garde Roman Oudot.

Le contrôle d’internet s’inscrit dans la radicalisation du régime 

"L'élection de la Douma est un épisode important de la transformation politique" en cours en Russie, analyse Nikolaï Petrov, le mandat de la chambre basse va au-delà de 2024, année de la prochaine élection présidentielle, elle sera garante de la transition quelle que soit la forme qu'elle prendra, la majorité qualifiée obtenue par "Russie unie" lui permettant de modifier, seule, la constitution. D'après l'expert de Chatham House, il faut s'attendre à des pressions redoublées sur la société civile et à un contrôle accru sur les élites pour éviter une jonction des mécontentements, ce qui rend encore plus improbables les réformes, pourtant nécessaires, qui nécessitent une large adhésion (cf. la réforme, mal acceptée, des retraites). La réforme constitutionnelle, qui accentue encore le caractère conservateur et présidentiel du régime, n'a pas suscité de résistance face à une opposition démoralisée et une population apathique, mais l'empoisonnement de Navalny n'a pas fait consensus au sein des élites, estime Tatiana Stanovaïa.

L'opposant a survécu, son retour à Moscou, interprété comme une "provocation" au Kremlin, ne lui a laissé d'autre choix que de l'emprisonner, en outre, "fondement sacralisé du régime", le FSB se retrouve sur le banc des accusés. Après l'élection de la Douma, d’après Tatiana Stanovaïa, une partie des élites va tenter de maintenir un profil bas et d'éviter la confrontation, tandis que les Siloviki vont poursuivre le nettoyage du champ politique, non parce qu'il existe une menace réelle, mais parce qu'ils entendent renforcer leur emprise sur le pouvoir. 

"L'élection de la Douma marque une transformation fondamentale de l'État russe qui de semi-autoritaire devient totalement autoritaire".

Le raidissement du régime, ces derniers mois, n'était pas dû seulement à l'approche des élections législatives, il ne faut pas s'attendre à une baisse de la répression, avertit Tatiana Stanovaïa, "on a toutes les raisons de penser que ce sera exactement le contraire", il s'agit d'une "tendance de long terme", l'élimination de l'opposition au nom de la "sécurité nationale" étant caractéristique du régime mis en place en 2020, qui ne disparaitra qu'avec lui. "L'élection de la Douma marque une transformation fondamentale de l'État russe qui de semi-autoritaire devient totalement autoritaire", juge aussi Stefan Meister. La manière dont a été organisé ce scrutin montre que "nous vivons dans un monde différent, avec une Russie différente, qui ne tente même plus d'imiter la démocratie, gouvernée par un régime qui veut survivre à tout prix", "introverti et focalisé sur la stabilité interne". La stratégie de sécurité nationale récemment publiée montre combien le régime se sent vulnérable, souligne le chercheur de la DGAP. Les enquêtes du centre Levada manifestent l'écart existant avec les aspirations de l'opinion. 66 % des Russes donnent la priorité au niveau de vie, 32 % seulement voient la Russie d'abord comme une "grande puissance, respectée et crainte". 39 % des sondés ont une bonne image des États-Unis et 46 % une attitude positive envers l'UE, 44 % estiment que la Russie devrait considérer l'Occident comme un "allié", 29 % comme un "concurrent" et 5 % comme un "ennemi", enfin 57 % des Russes jugent leur pays isolé sur la scène internationale.

L’opposition libérale est confrontée à un nouveau défi

Le régime est visiblement satisfait de l’expérimentation du vote électronique et a déjà annoncé vouloir l'étendre, note Fiodor Kracheninnikov. En 2024, Vladimir Poutine ne peut se permettre de perdre ou de n'être réélu qu'au second tour. On sait combien pour lui la légitimité - dans l'interprétation qu'il fait de ce terme - est importante, souligne le politologue, les procédures électorales doivent être conformes à la législation et le vainqueur doit obtenir dès le premier tour une majorité convaincante, lui permettant de "gouverner en autocrate sans écouter personne". Le vote électronique ouvre au Kremlin de nouvelles possibilités de manipulations électorales et place ceux qui veulent changer les choses en Russie face à un nouveau défi, souligne Fiodor Kracheninnikov. Le scrutin qui vient de se dérouler montre les limites du "vote intelligent", en particulier à Moscou où le résultat obtenu dans les urnes n'est plus décisif, de "nouvelles stratégies innovantes" sont requises pour déjouer une "machine répressive qui apprend vite" et mettre en échec "un pouvoir qui se perpétue grâce à un rituel organisé dans un monde virtuel, totalement étranger à la population, menacée de prison à chaque tentative de le contester". Leonid Bershidsky retient un autre enseignement de cette "farce électorale", à savoir la détermination des autorités russes à éliminer les GAFAM, comme Apple et Google, s'ils refusent d'obtempérer à leurs injonctions. Le régime est désormais confiant dans ses capacités à proposer des services alternatifs, d'ores et déjà, le moteur de recherche Yandex détient 60 % du marché russe, note le commentateur de Bloomberg

 

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