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Ukraine : la paix impossible ?

Analyses - 16 Juin 2022

En considérant que la Russie est confrontée aux mêmes défis qu’à l’époque de Pierre le Grand, en retenant de son héritage ses conquêtes territoriales et en rejetant son ouverture vers l’Europe, Vladimir Poutine montre qu’il entend poursuivre la confrontation avec l’Occident. 

Un régime ouvertement révisionniste et foncièrement hostile à l’Occident

"Il y a eu des moments, dans l'histoire de notre pays, où il a dû reculer, mais seulement pour aller de l'avant après avoir rassemblé ses forces", a déclaré Vladimir Poutine le 9 juin. Lors d’un échange avec de jeunes entrepreneurs, organisé à l'occasion du 350ème anniversaire de la naissance de Pierre le Grand, le Président russe a estimé que la Russie était confrontée aux mêmes défis. Depuis cette époque "presque rien n'a changé", a-t-il affirmé, expliquant que "Pierre le Grand a mené la guerre du Nord pendant 21 ans. On pourrait avoir l'impression qu'en combattant la Suède, il lui avait arraché quelque chose. Il n'a rien arraché mais restitué [...]. Visiblement, il nous appartient aussi de restituer et de renforcer". Quand Pierre le Grand a fondé Saint-Pétersbourg, a poursuivi Vladimir Poutine, "aucun État européen ne reconnaissait ce territoire comme russe, tous le considéraient comme suédois". Ces propos du Président russe s'inscrivent dans une série de déclarations révisionnistes. Après avoir annexé la Crimée en 2014, il met en question publiquement les frontières de l’Ukraine et des autres États de la Communauté des États indépendants (CEI). En juin 2020, il laisse entendre que les États successeurs de l'Union soviétique devaient rendre les "cadeaux territoriaux reçus du peuple russe" lors de leur adhésion à l'URSS. Le 21 février dernier, il accuse les dirigeants ukrainiens d'avoir "empoché des territoires reçus non seulement à l'époque soviétique mais aussi de l'empire russe". La veille de l’intervention de Vladimir Poutine, le 8 juin, le négociateur sur le dossier ukrainien, Vladimir Medinski, observe, sous les applaudissements, que le territoire de l'actuelle Russie est un peu inférieur à celui de l'empire russe, "mais pas pour toujours". 

Cette volonté impériale de "rassembler des terres russes" se double d'une hostilité à l'égard de l'Occident qu'expriment les responsables du conseil national de sécurité.

Cette volonté impériale de "rassembler des terres russes" se double d'une hostilité à l'égard de l'Occident qu'expriment les responsables du conseil national de sécurité. La charge de Dmitri Medvedev contre les "bâtards et les dégénérés" en est la dernière illustration en date. La nouvelle posture de cet ancien président, réputé modéré, voire pro-occidental, en son temps est représentative de la radicalisation d'une bonne partie des élites russes. Quant à Nikolaï Patrouchev, qui a multiplié les interviews ces dernières semaines, il n'a de cesse de fustiger la culture occidentale et la nécessité d'une refondation idéologique conservatrice, se déclarant favorable au retrait de la Russie du processus de Bologne, ce qui est désormais chose faite. 

Le puissant secrétaire du conseil de sécurité a récemment réitéré les objectifs de "l'opération militaire spéciale" menée en Ukraine - "dénazification" et "démilitarisation".

À l'instar de Vladimir Poutine, il a appelé à faire preuve de patience - "il ne faut pas brûler les étapes" - car "il faut extirper à 100 % le nazisme, sinon, dans quelques années, il relèvera la tête, sous une forme encore plus affreuse". "Tous les objectifs fixés par le Président russe seront réalisés. Il ne peut en être autrement, parce que la vérité, notamment historique, est de notre côté", a marqué Nikolaï Patrouchev. Alors que les rumeurs vont bon train sur un rattachement à la Russie des républiques auto-proclamées du Donbass et sur l'organisation de référendums dans les régions de Kherson et de Zaporijia, il maintient l'incertitude sur l'avenir de l'Ukraine. À la question "l'Ukraine subsistera-t-elle comme État ?", il répond : "le destin de l'Ukraine sera décidé par le peuple qui vit sur son territoire". 

Directeur de l'institut des États de la CEI, Konstantin Zatouline considère que, "sans victoire, toutes les tentatives de négociation ne conduiront pas à un accord. Cette incertitude aura des conséquences beaucoup plus graves pour nous comme peuple et État". Ce député à la Douma "ne croit pas à la neutralité, à la démilitarisation et encore moins à la dénazification de l'Ukraine tant que Kyiv, Odessa et Kharkov restent sous le contrôle du gouvernement fantoche de Zelinski". "Le pire qui puisse se produire", selon Konstantin Zatouline, c'est que l'opération militaire en Ukraine évoque dans l'opinion "le spectre de la guerre soviéto-finlandaise", dont Hitler avait tiré la conclusion funeste d'une URSS "aux pieds d'argile". Selon ce député, le Kremlin doit unifier toute la gestion "du front et de l'arrière, de la propagande et de l'aide humanitaire, de la construction de la vie civile sur les territoires libérés". Un politologue jusque-là plutôt pro-occidental comme Dmitri Trenine note également que "la frontière entre le front et l’arrière tend à s’effacer", il. Cet ancien directeur du Carnegie Moscow Center s'attend à une longue phase de confrontation avec l'Occident ("aujourd'hui et dans l'avenir prévisible, la Russie est un pays en guerre"), l’objectif "immédiat et essentiel" étant "un succès stratégique" en Ukraine. Évoquant la "déception" de ceux qui espéraient une progression plus rapide des forces russes et redoutent un nouveau Khassaviourt (l'accord qui a mis fin en 1996 à la première guerre de Tchétchénie - ndlr),Gregor Mirzaïan estime que l'opération suit la seule voie possible - "l'épuisement des forces ukrainiennes et la libération graduelle des territoires" - pour mettre un terme au projet "anti-Russie" et aboutir à la "réintégration des terres ukrainiennes et de leurs habitants dans l'espace russe". 

Un système qui présente dorénavant des traits totalitaires

"Ce dont il s'agit, écrit Dmitri Trenine, c'est du rejet d'une partie de l'héritage de Pierre le Grand - une tradition vieille de trois siècles de positionnement de la Russie non seulement comme grande puissance européenne, partie intégrante de l'équilibre du continent, mais aussi composante de la civilisation paneuropéenne". "Il faut être conscient, affirme-t-il, que la défaite stratégique que la Russie se prépare à infliger à l'Occident, États-Unis en tête, ne conduira pas à la paix, suivie d'un rétablissement des relations". Au contraire, il est très probable que la "guerre hybride" se déplace "de l'Ukraine vers l'Est et à l'intérieur de la Russie elle-même, dont l'existence, sous sa forme actuelle, sera mise en question". "Moscou doit se préparer à une longue période de confrontation avec un Occident consolidé", estime aussi Andreï Kortounov, l’un des rares critiques de "l'opération spéciale" menée en Ukraine, "cadeau inestimable" du destin à Washington, qui saura l'utiliser "au maximum", ce qui repousse aussi l'avènement d'un monde multipolaire. La Russie est reléguée à la position qu'elle occupait il y a trente ans, immédiatement après la disparition de l'URSS, affirme le directeur du RIAC, mais sa situation sera encore plus difficile car Moscou ne peut obtenir de l'Occident le "crédit de confiance" dont elle disposait dans les années 1990. 

À ce stade, les experts indépendants s'accordent à penser que "l'opération militaire spéciale" continue à jouir du soutien majoritaire de la population russe. Si les pertes au sein de l'armée russe sont importantes, beaucoup des soldats tués ou blessés appartiennent aux minorités nationales et peu sont originaires des grandes villes. Les principaux représentants de l'opposition "non systémique" sont désormais en exil (Alexei Navalny se trouvant dans un camp), ce qui contribue à affaiblir leur message et suscite le débat, traditionnel en Russie, sur l'émigration des opposants. 

À ce stade, les experts indépendants s'accordent à penser que "l'opération militaire spéciale" continue à jouir du soutien majoritaire de la population russe.

De nombreuses entreprises étrangères ont quitté le pays, mais la détérioration de la situation économique et sociale en raison des sanctions occidentales ne devrait intervenir que d'ici quelques mois, le rouble s'est paradoxalement apprécié ces dernières semaines, la Russie continue d’engranger des devises provenant de ses exportations d’énergie.

Plus qu'à la "dénazification" de l'Ukraine, qui reste pour beaucoup de Russes un pays frère, l'opinion est sensible à la dénonciation de l'attitude occidentale - thème récurrent de la propagande du Kremlin depuis des années - alimentée par le soutien diplomatique et financier à Kyiv et par les livraisons d'armes. Il faut aussi prendre en compte une censure omniprésente, ainsi que l'image que les Russes ont d'eux-mêmes, celle d'un peuple qui ne veut pas être responsable du malheur infligé à d'autres, qui considère que la Russie a toujours été du bon côté de l'Histoire et qu'elle ne mène que des guerres défensives, comme l’a encore prétendu Vladimir Poutine le 24 février, d'où une forme de déni à l'égard des crimes et exactions commis en Ukraine par l'armée russe. 

"La Russie est fasciste", affirme l'historien américain Timothy Snyder. L'intensification de la répression, l’interdiction de toute opposition organisée, la dénonciation des "nationaux traitres" et d’une "cinquième colonne", le discours sur la "purification" du peuple russe, l'endoctrinement au sein du système scolaire incitent à un rapprochement avec les pratiques en vigueur dans les années 1930. Selon Andreï Kolesnikov, le régime acquiert aujourd’hui des traits totalitaires, il ne se contente plus d'une acceptation passive de l’opinion, mais exige des signes d'adhésion explicites. Bien que Vladimir Poutine ait signé récemment un oukaze (décret rendu par l'État) créant, au sein du ministère de l'Intérieur, une direction chargée de la gestion de "la loi martiale, de l'État d'urgence et des opérations anti-terroristes", Moscou hésite à franchir le pas de la mobilisation et à déclarer la guerre à l'Ukraine, ce qui lui procurerait des ressources supplémentaires, en hommes notamment.

Pas plus en Tchétchénie, en Géorgie qu’en Ukraine, le Kremlin n’a déclaré la guerre, car il aurait dû énoncer clairement ses objectifs. Cet "état d’exception non déclaré", selon l’expression de Maxim Troudoljubov, lui laisse les mains libres.

Selon Andreï Kolesnikov, le régime acquiert aujourd’hui des traits totalitaires, il ne se contente plus d'une acceptation passive de l’opinion, mais exige des signes d'adhésion explicites.

Il redoute également les réactions de la population russe et craint de se mettre encore plus dans les mains des Siloviki - ces "hommes de Poutine", associés aux structures de pouvoir et qui ont la mainmise sur les décisions essentielles. La publication par le journal Izvestia d’une fausse tribune - rapidement retirée du site - attribuée à Sergey Kirienko, désormais en charge du Donbass à l’administration présidentielle, dans laquelle sont évoqués les "milliers de milliards de roubles", en provenance du budget de l’État russe, nécessaires à la reconstruction de cette région, témoigne des luttes de clans au Kremlin.

Pour nombre d’experts, comme Richard Haass, le retour de la paix en Ukraine suppose un changement politique à Moscou, voire sa défaite en Ukraine. Comme le souligne l'écrivain Mikhaïl Chichkine, il appartient aux Russes eux-mêmes de s'émanciper de Vladimir Poutine et de réaliser le travail de réflexion et de mémoire, mené par les Allemands après 1945, - travail qui n'a pas été effectué après l'écroulement du communisme.

Au-delà de l’Ukraine, une menace russe sur le continent européen

La fin de la guerre en Ukraine suppose qu'un des deux protagonistes soit en mesure d'imposer sa volonté à l'adversaire ou qu'ils parviennent à un compromis. Pour l’heure, aucun de ces deux scénarios ne paraît envisageable. S'il maîtrise le récit en Russie, le Président Poutine, qui entend poursuivre ses conquêtes territoriales, ne peut mettre fin à la guerre dans des termes considérés à l'étranger comme une défaite (cf. l'exemple de la guerre soviéto-finlandaise, rappelé par Konstantin Zatouline). La tenue de référendums d'autodétermination dans les territoires pris à l'Ukraine et l'annexion du Donbass par la Russie, puissance nucléaire, qui sanctuariseraient ces régions, rendraient le conflit encore plus inextricable. Quant à l'option "paix contre territoires", elle n’apparaît pas réaliste après les sacrifices consentis par les Ukrainiens, qui ont sans doute aussi à l'esprit le précédent des Sudètes en 1938/9. Les ultimatums adressés par le Kremlin fin 2021 aux État-Unis et à l’OTAN pour imposer un nouvel ordre européen montrent que l’enjeu dépasse la seule Ukraine. 

Les Occidentaux doivent en tirer les conséquences et adopter une stratégie de longue haleine. Il est impératif de maintenir une assistance militaire, plus que jamais vitale, à l'Ukraine, afin d’éviter sa défaite, qui aurait des effets déstabilisateurs pour tout le continent. Il leur faut aussi alourdir les sanctions à l'encontre de la Russie, en mettant un terme dès que possible aux achats de gaz et en accélérant la transition énergétique, surmonter leurs divergences internes et s'efforcer de rallier à leur stratégie les pays du Sud. L’Occident doit également se défendre contre la "guerre hybride" menée par Moscou, ses tentatives de déstabilisation et de division. En déclarant que la France "est entrée dans une économie de guerre", que nous ne pouvons "plus vivre avec la grammaire d’il y a un an" et que cette situation est durable, le Président Macron tire les conséquences de ce nouveau contexte stratégique. Une solution au conflit en Ukraine pourra difficilement intervenir tant que Vladimir Poutine restera en place, la guerre étant pour lui le moyen de se maintenir au pouvoir. 


 

Copyright : NATALIA KOLESNIKOVA / AFP

 

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