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Vladimir Poutine, le révisionnisme et la guerre

ARTICLES - 25 Février 2022

Le Président russe, qui se sent investi d’une mission historique de "rassemblement des terres russes", plonge le continent européen dans une ère d’incertitude. Est posée notamment la question des objectifs. En 2020, Vladimir Poutine s’interrogeait sur la restitution par les États successeurs de l’URSS de ce qu’il appelle les "cadeaux" territoriaux reçus lors de leur adhésion à l’Union soviétique. Il évoque désormais la possibilité pour "tous les peuples qui vivent sur le territoire de l'actuelle Ukraine" de choisir leur destin, ce qui laisse planer la menace de nouvelles amputations de territoires. 

Un Poutine révisionniste, hanté par la Seconde Guerre mondiale

Dans l'intervention du Président russe qui annonce le 24 février le lancement de l'opération militaire en Ukraine, la situation dans le Donbass et la protection des communautés russophones - son motif officiel - tiennent très peu de place. Vladimir Poutine dénonce en des termes violents le "bloc occidental", qualifié d’"empire du mensonge". Il accuse "ceux qui prétendent à l'hégémonie mondiale" de faire "de nous, de la Russie, sans aucune raison, leur ennemi". Le chef de l'État russe exprime une fois encore sa rancœur sur la période de l'après-guerre froide ainsi que sa nostalgie de Yalta, qui reste pour lui le point de référence : "Après l'écroulement de l'URSS, un partage du monde a commencé, les normes du droit international - les principales, adoptées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui ont largement consacré ses résultats - ont commencé à gêner ceux qui se sont proclamés vainqueurs de la guerre froide". Le second conflit mondial est plus que jamais au centre de son narratif : "Jusqu'au dernier moment, l'URSS a tenté par tous les moyens de ne pas provoquer le potentiel agresseur [...]. Avec pour résultat que le pays n'était pas prêt quand l'Allemagne nazie a attaqué, avec toutes ses forces, notre patrie le 22 juin 1941. L'ennemi a pu être stoppé, puis vaincu, mais à un coût colossal". "Les résultats de la Seconde Guerre mondiale et les victimes sacrifiées sur l'autel de la victoire contre le nazisme sont sacrés", souligne Vladimir Poutine. L'intervention militaire russe en Ukraine vise à défendre ceux qui, "depuis huit ans, sont soumis à un harcèlement et à un génocide de la part du régime de Kiev". L’objectif affiché est "la démilitarisation et la dénazification de l'Ukraine". 

L’objectif affiché est "la démilitarisation et la dénazification de l'Ukraine". 

Aujourd'hui, prétend Vladimir Poutine, les pays de l'OTAN soutiennent les "ultranationalistes et néo-nazis ukrainiens", qu’il accuse de vouloir s'infiltrer en Crimée et dans le Donbass pour tuer, "comme l'ont fait les supplétifs d'Hitler lors de la Seconde Guerre mondiale" et de "revendiquer d'autres territoires russes". "Tout le cours des événements et l'analyse des informations disponibles montrent que la confrontation avec ces forces est inévitable", dit-il.

Le Président russe cherche cependant à rassurer. La Russie, dit-il, "accepte les nouvelles réalités géopolitiques issues de la disparition de l'URSS" et respecte la souveraineté des États de l'espace post-soviétique, il mentionne spécifiquement le Kazakhstan, qui compte une importante communauté russophone. Poutine considère toutefois que "la Russie ne peut se sentir en sécurité et se développer et exister avec une menace permanente provenant du territoire de l'Ukraine actuelle". Tout en assurant qu'il ne s'agit pas "d'occuper des territoires ukrainiens", le Président russe laisse clairement entendre que l'Ukraine pourrait être dépouillée d'autres parties de son territoire. "Je rappelle, déclare-t-il, que pas plus lors de la formation de l'URSS qu'après la fin de la Seconde Guerre mondiale, on n'a demandé aux habitants des territoires qui sont inclus dans l'Ukraine actuelle comment ils voulaient organiser leur vie". "Au fondement de notre politique, il y a la liberté pour chacun de choisir de manière autonome son avenir et celui de ses enfants", déclare le Président russe, qui précise son propos : "nous jugeons important que tous les peuples qui vivent sur le territoire de l'actuelle Ukraine, que tous ceux qui le veulent, aient ce droit, le droit de choisir". 

L’instrumentalisation des communautés russes et la revendication des "terres russes"

Le Donbass, où se déroulerait un prétendu "génocide", apparaît plus que jamais comme un prétexte pour justifier une intervention militaire massive en Ukraine. Moins de quatre minutes étaient dédiées à la situation dans l’est de l’Ukraine dans son allocution du 21 février d'une heure environ, qui annonçait sa décision de reconnaître l'indépendance des républiques séparatistes de Donetsk et de Louhansk. Pour l'essentiel, elle était consacrée à une longue diatribe contre les Occidentaux - présentant la Russie comme victime - et leur prêtant la volonté de vouloir l'abaisser, voire de la détruire. Ce discours conduit à s'interroger sur le sens des réalités du Président russe, dont Angela Merkel constatait, dès 2014, qu'il mentait et vivait dans un univers parallèle. 

Au fil du temps, la question des diasporas russes, nées de la disparition de l'URSS fin 1991, est devenue un facteur déterminant de la politique russe. C'est à leur propos qu'en 2005, Vladimir Poutine qualifiait la disparition de l'Union soviétique de "plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle". L'instrumentalisation des communautés russes de l'étranger au service de l'action extérieure du Kremlin s’appuie sur une politique de "passeportisation" (distribution de documents de voyages russes aux diasporas russophones, comme cela a été le cas notamment de façon massive dans les entités séparatistes de Géorgie et d'Ukraine), pour justifier ensuite une intervention militaire sur le territoire de ces États, destinée à protéger ces "concitoyens" et ces "compatriotes".

Au fil du temps, la question des diasporas russes, nées de la disparition de l'URSS fin 1991, est devenue un facteur déterminant de la politique russe.

En juin 2020, dans un entretien TV, le Président russe observait d’autre part que, lors de la fondation de l'Union soviétique, le droit de retrait de la fédération avait été inscrit dans la constitution sans que la procédure soit explicitée. "D'où la question", que se passe-t-il si "l'une ou l'autre des républiques, ayant adhéré à l'Union soviétique, et qui a reçu dans ses "bagages" une grande quantité de terres russes - des territoires russes traditionnels et historiques - décide ensuite se retirer de la fédération ?". "Ne devrait-elle pas rendre les cadeaux qu'elle a reçu du peuple russe ?", se demandait alors Vladimir Poutine. La réponse est venue, le 21 février, lorsque le Président russe a dénoncé le fait que les dirigeants ukrainiens aient "empoché des territoires reçus non seulement à l'époque soviétique mais aussi de l'empire russe". Bien qu'ils s'en défendent, la crainte de nouvelles amputations de territoires va désormais se répandre dans tous les pays de l'espace post-soviétique, notamment au Kazakhstan, mentionné par Vladimir Poutine.

Une décision préparée depuis longtemps, qui constitue une césure de l’ordre européen

La mise en scène à laquelle a donné lieu la réunion du Conseil de sécurité qui a précédé l'annonce de la reconnaissance de l'indépendance des républiques sécessionnistes montre que l’invasion de l’Ukraine a été préparée de longue date et que le Président Poutine est bien conscient du caractère historique de sa décision. "Depuis plusieurs mois, nous nous préparons à une possible réaction à la reconnaissance de la DNR et de la LNR (nb. les entités séparatistes). Je veux parler en premier lieu de la substitution aux importations et de l'analyse des risques auxquels nous pouvons être confrontés si la décision est prise", a admis le Premier ministre Michoustine lors de cette réunion. Depuis des années, la banque centrale a accumulé des réserves qui dépassent 600 milliards de dollars. En 2014, l'annexion de l'Ukraine et l'ingérence dans le Donbass avaient été décidées dans le secret des bureaux du Kremlin, alors que la Crimée a une portée symbolique beaucoup plus forte que le Donbass. La publicité très inhabituelle donnée à la réunion du Conseil de sécurité - dont les travaux sont confidentiels - qui se tenait dans le cadre majestueux de la salle Catherine a montré un Vladimir Poutine monarque mais soucieux d'impliquer son entourage proche dans un choix qui pourrait s'avérer funeste pour son pays. La gêne de certains membres du conseil était palpable. Dmitri Kozak, le négociateur sur le dossier ukrainien, est apparu nerveux, Sergueï Narychkine, directeur du service de renseignement extérieur (SVR), s'est montré hésitant, évoquant la possibilité de donner une "dernière chance aux partenaires occidentaux pour contraindre Kiev", puis une "annexion" de ces territoires, avant de se voir sommé par le Président de dire clairement s'il était favorable à leur reconnaissance, ce qu'il a fait. L'intervention du procureur général Krasnov n'a pas été diffusée.

L'offensive de l'armée russe en Ukraine marque un seuil dans les actions agressives conduites par Moscou. Jusqu'à présent, la Russie avait privilégié des opérations clandestines (GRU, FSB, "petits hommes verts" en Crimée) et des proxies pour ses actions offensives (mercenaires du groupe Wagner, hackers).

L'offensive de l'armée russe en Ukraine marque un seuil dans les actions agressives conduites par Moscou.

Désormais, le Kremlin adopte ouvertement une posture offensive en s'en prenant à l'intégrité territoriale d'un État souverain jusqu’à mettre en doute son existence, ce qui n’était pas le cas en Géorgie en 2008. Évolution préoccupante alors que le cercle de ses proches n'a cessé de se restreindre et tend à se limiter aux responsables des structures de force (Patrouchev, Bortnikov, Choïgou, Narychkine en tête).

Ces Siloviki partagent sa vision militariste et complotiste de la politique et de l'histoire, beaucoup sont d'ailleurs à la tête de "sociétés historiques", qui ont pour tâche de répandre la vision poutinienne du passé et de sanctionner ceux qui tentent de promouvoir une vision alternative, et plus exacte, de l'histoire (interdiction de Memorial). Nul doute que la guerre déclenchée contre l'Ukraine va se traduire en Russie même par une répression accrue de toute opposition organisée. Les mises en garde répétées de l’administration Biden sur l’imminence d’une intervention en Ukraine reposent vraisemblablement non seulement sur le renseignement technique, mais aussi sur des sources dans les cercles du pouvoir russe. Ces dernières semaines, l'une des seules voix en Russie qui se sont élevées contre une guerre avec l'Ukraine a été celle du général Ivachov, figure de la mouvance "patriotique", qui, lors des frappes de l'OTAN en Yougoslavie en 1999 n'avait de cesse de vilipender l'OTAN et les Occidentaux, et qui, fin janvier, a demandé à Vladimir Poutine de renoncer à une "politique criminelle de provocation à la guerre", puis sa démission. Pour autant, il est difficile d’apprécier l’état d’esprit des élites russes dans un régime qui va se crisper encore plus. 

1938 - 1941 - 1979

Le discours et les actes du Président Poutine, en premier lieu l’instrumentalisation des communautés russophones - qui rappelle celle des minorités allemandes d’Europe centrale par le régime nazi, notamment l’annexion des Sudètes en 1938 - vont conduire à un parallèle avec l'entre-deux-guerres. Le Président russe ne cesse d’ailleurs de l’exploiter en rapprochant, dans ses différents essais historiques, la situation de la Russie après 1990 et celle de l’Allemagne de 1918, humiliée par le traité de Versailles et en proie au "syndrome de Weimar". Pour justifier l’agression en Ukraine, Vladimir Poutine recourt à une autre analogie, tout aussi contestable, en comparant l’URSS de 1940 et 1941, en attente de l’attaque hitlérienne, à la Russie de 2021, qui serait exposée à une menace occidentale. Dans les pays européens, on peut s’attendre, comme dans les années 1930, à des débats sur la non-intervention et la livraison d’armes à l’Ukraine. Mais une autre date vient à l’esprit pour analyser la situation politique actuelle en Russie : 1979, l’année de l’intervention soviétique en Afghanistan, déclenchée dans un contexte interne de "stagnation" (expression souvent appliquée au régime russe actuel) et expansionniste sur le plan extérieur (Afrique), avec un dirigeant en mauvaise santé (Leonid Brejnev), imposée à un Politburo vieillissant par une partie de ses membres, et qui a contribué à hâter la fin du système soviétique. 

 

Copyright : Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP

 

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