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Mieux financer l'université : un choix d'avenir

Analyses - 18 Octobre 2022

C'est le paradoxe français. Alors que tous les pays comparables financent de manière plus importante les filières de l'enseignement supérieur liées à la recherche, notre pays a fait le choix inverse en investissant d'abord, et davantage, dans celles qui ne le sont pas, CPGE et BTS par exemple.

Les derniers chiffres du CAE, après ceux du dernier rapport de l'Institut Montaigne, sont éloquents : la France consacre un effort moitié plus important pour un étudiant en classes préparatoires qu'à l'université (15 710€ contre 10 110€ en 2019), et cet écart s’est même accentué depuis 2010.

Pourtant, à travers les pays développés, les universités, qui ont pour mission de développer tant la recherche d'excellence que les formations supérieures, bénéficient de financements généralement plus importants que les institutions qui se concentrent seulement sur l'enseignement supérieur. C'est ce qu'ont mis en place les États qui distinguent nettement les établissements d'enseignement supérieur professionnalisants, avec une activité de recherche limitée (les "Hautes écoles" suisses, les "Fachhochschule" allemandes) et les universités proprement dites, qui mêlent enseignement supérieur et recherche. L'Institut Montaigne a déjà eu l'occasion d'illustrer ce modèle avec l'exemple californien, où la dépense universitaire par étudiant varie de 1 à 3 entre les California Community Colleges, qui offrent des formations de premier cycle seulement, et la University of California qui mène une recherche d'excellence, avec un coût bien sûr plus élevé.

Une étude du CAE de décembre 2021 permet d'approfondir ce constat en France, en analysant les coûts de formation par diplôme et par discipline. À discipline identique, l'université est systématiquement moins coûteuse - et donc aussi moins dotée - que les diplômes d'ingénieur, les licences professionnelles ou les DUT. Si les différences de coût entre disciplines n'ont rien d'anormal et peuvent être constatées dans tous les pays - à titre d'exemple, des données précises collectées pour la Suisse font apparaître des ratios de coût de 1 à 6 entre disciplines "peu coûteuses" (droit, économie) et disciplines "chères" (sciences naturelles, et surtout médecine). L'écart, pour une même discipline, entre formations, traduit un encadrement réduit à l'université, avec moins d’heures de cours et moins d’enseignants par étudiant.

Or, si l'enseignement supérieur universitaire, adossé à une activité de recherche exigeante, est coûteux, il produit des retours économiques considérables qui en font un excellent investissement pour les finances publiques. 

Le budget 2023, en ce moment au Parlement, le confirme : si le Gouvernement a relevé les crédits alloués à l'éducation nationale, et s'il respecte facialement la hausse prévue par la loi de programmation de la recherche (LPR) pour les années 2021 à 2030, avec une hausse de 400 M€ des crédits de la mission Recherche et enseignement supérieur, les filières universitaires de recherche restent nettement moins bien loties.

Ce moindre financement se traduit par des taux de réussite très variables entre formations : seuls 30  % des étudiants à l'université obtiennent leur licence en 3 ans, et 40  % en 4 ans - si cela reflète également un manque d'orientation des élèves à l’entrée à l'université, que Parcoursup peut permettre d'améliorer, c'est ensuite le résultat du moindre encadrement des étudiants : comme le rappelle le CAE, le taux d'encadrement moyen d’une licence est de 3,5 enseignants-chercheurs pour 100 étudiants, et autour de 4,5 en master, alors qu’il est de 9 pour un diplôme d'ingénieur, et le niveau d’encadrement est positivement corrélé à la réussite scolaire.

Or l'université présente un atout essentiel : elle contribue à créer une "ambiance" de curiosité intellectuelle, de soif de découvrir et d'inventer, en faisant le pont entre l'apprentissage et la création de connaissances, l'enseignement et la recherche. C'est particulièrement le rôle de l'université. Aux États-Unis, la "Silicon valley", irriguée par les universités de Stanford, Caltech et Berkeley notamment, en est un exemple mondialement connu. Mais l'effet considérable des grandes universités de recherche sur l'innovation et sur le développement économique est visible dans d'autres "hubs" technologiques tels que Singapour ou l'arc léman.

Pourquoi ce paradoxe français et comment le dépasser ?

L'enseignement supérieur, un investissement qui rapporte

Il n'est pas question de réduire à leur aspect économique les bénéfices de l'enseignement supérieur et de la recherche, qui sont aussi d'ordre culturel, social et intellectuel. Mais les retours économiques, plus faciles à quantifier, sont suffisants pour justifier la nécessité d'un investissement public résolu dans l'enseignement supérieur, et dans la recherche universitaire.

L'université est un investissement gagnant parce que les compétences qu’elle apporte, sanctionnées par les diplômes qu'elle délivre, ont un effet économique très positif.

La littérature économique, comme les travaux de Philippe Aghion et Elie Cohen, a bien identifié la relation entre enseignement supérieur, recherche, innovation et croissance. 

La richesse d'une nation dépend de la capacité de ses habitants à créer de la valeur, ce qui dépend, et de manière essentielle, dans l'"économie de la connaissance", de leur niveau de compétence.

On le sait aussi, une recherche de haut niveau est une condition nécessaire au développement de l'innovation et au transfert des connaissances, de la recherche théorique à la recherche appliquée et au tissu industriel. Des études assez récentes montrent à quel point l'effet économique de grandes universités de recherche peut être massif : le chiffre d’affaire des entreprises créées par les diplômés de Stanford ou du MIT ont été évalués à 3 000 et 2 000 milliards de dollars annuels, comparables donc chacun au PIB de la France. Et c'est une évidence : la richesse d'une nation dépend de la capacité de ses habitants à créer de la valeur, ce qui dépend, et de manière essentielle, dans l'"économie de la connaissance", de leur niveau de compétence.

Ceci étant posé, il est important, pour définir les priorités d'une politique publique, de mettre en miroir le coût des diplômes en comparaison avec les revenus supplémentaires qu'ils procurent.

Il est banal de toujours mettre en avant l'échec, et son coût, en première année. Mais on oublie, alors même que les universités dans notre pays sont "le parent pauvre"  des investissements, une contribution décisive : les effets des diplômes qu'elles produisent, de la licence professionnelle au doctorat en passant par les masters.

Le CAE l'a fait sous l'angle des bénéfices privés (rapport CAE Focus no 075-2021). Le revenu augmente avec le coût des formations, plus d'ailleurs qu'avec le niveau d'études atteint. L'apport collectif pour l'économie, en termes de capacité de création de valeur mériterait d'être évalué, mais est certainement supérieur. Les universités françaises, qui ont délivré 193 000 diplômes de licence et 133 000 diplômes de master en 2019, peuvent ainsi être considérées comme créatrices d’une « richesse » durable qui dépasse largement leur budget consolidé.

En effet, au-delà du bénéfice privé de l'enseignement supérieur, l'université rapporte aussi par son bénéfice collectif : effet positif sur la productivité et la croissance, hausse des revenus et donc gain de cotisations sociales et de fiscalité, attractivité des territoires qui bénéficient d’une université reconnue, etc.

L'université rapporte parce qu'elle fait le pont entre la recherche et l'enseignement

La recherche est une vitrine pour l'enseignement supérieur. Il est en effet habituel dans notre pays de dissocier en permanence enseignement supérieur et recherche. Pourtant, les comparaisons internationales le démontrent sans l'ombre d'un doute : la dépense par étudiant est corrélée à la dépense de recherche. Aucun pays ne peut avoir une recherche de haut niveau sans un enseignement supérieur et des universités de haut niveau, à l'image par exemple des États-Unis ou des Pays-Bas.

Une activité de recherche à forte visibilité internationale est essentielle pour attirer (ou retenir) les étudiants à fort potentiel, qui seront les cadres, ingénieurs, etc, de demain. C'est par exemple un des rôles qu'a joué et joue encore le classement de Shanghai pour l'orientation des étudiants chinois et plus largement de beaucoup d'étudiants internationaux, qui l'utilisent pour identifier les institutions qui leur donneront accès à des formations proches de la recherche de pointe.

Aucun pays ne peut avoir une recherche de haut niveau sans un enseignement supérieur et des universités de haut niveau.

De même, l'EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne) a su s'appuyer sur le dynamisme de sa recherche pour attirer d'excellents étudiants, en particulier français : ces derniers constituent désormais près d'un tiers de ses effectifs - en 2021, sur un total de 12 720 étudiantes et étudiants de l'EPFL, 4 056 avaient fait leurs études précédentes en France, contre 5 048 en Suisse. 

La qualité de l'écosystème universitaire est un facteur d'efficacité. C'est la raison pour laquelle il faut également replacer l'augmentation nécessaire de la dépense par étudiant dans les universités dans un écosystème qui mêle Recherche, Enseignement supérieur et Innovation, qui doit être pensé dans sa globalité.

  • La recherche de pointe est une vitrine pour les universités, qui leur permet d'attirer des étudiants à fort potentiel.

  • Cette recherche à forte visibilité attire des doctorants ou post-doctorants qui peuvent aussi contribuer à l'enseignement. Dans de nombreux pays (États-Unis, Allemagne, Suisse, etc) les professeurs des universités de recherche n’enseignent que les cours, alors que les travaux dirigés ou pratiques sont confiés à ces jeunes chercheurs. 

  • L'activité de recherche partenariale permet de développer les relations avec les entreprises et de trouver des enseignants extérieurs pour les aspects professionnalisant des formations, y compris dans les master (eg formation au cadre réglementaire pour des formations techniques).

Quelles sont les conditions d’une dépense efficace ?

Soulignons d’abord, si l'on prend l'exemple de l'université Paris Saclay, présente dans le Top 20 du classement de Shanghai, que cette dernière, et l'ESR français, affiche une performance d'autant plus remarquable si on la corrèle à son budget. 

À juste titre, une fois posés ces constats incontestables et documentés par la recherche, il est nécessaire de s'interroger sur les conditions d'une dépense efficace dans l'enseignement supérieur et la recherche. 

Cela débouche sur trois constats. Ces dépenses doivent  :

Cibler des besoins différenciés en fonction des formations

La note du CAE cité plus haut aborde bien la question des besoins distincts en formation dans différentes disciplines, avec une nécessité plus marquée d'effectifs étudiants plus importants en sciences et techniques. Une note récente du CAE va plus loin et met l'accent spécifiquement sur la baisse du niveau en mathématiques et dans les "compétences socio-comportementales" pour expliquer la baisse de la productivité française. 

Le niveau de financement nécessaire pour des formations de qualité varie de manière importante en fonction de différents facteurs. 

Ces analyses et constats devraient conduire à une réflexion approfondie sur la structure des filières de formation supérieures, avec plus de pluridisciplinarité et une expansion des filières à dominantes scientifique et technique, incluant une forte composante mathématique mais aussi des ouvertures vers les sciences sociales et les humanités. Or le niveau de financement nécessaire pour des formations de qualité varie de manière importante en fonction de différents facteurs. 

  • Le type d'enseignement, magistral devant des effectifs importants (par exemple droit) ou basé en grande partie sur des lectures personnelles (philosophie) ou au contraire exigeant un encadrement rapproché par petits groupes (sciences expérimentales, mathématiques) ou l'encadrement de projets (certaines formations en informatique).

  • Les moyens expérimentaux nécessaires dans certaines disciplines (médecine, biologie, physique, etc).

  • L'adossement à une recherche de forte visibilité internationale, qui exige des charges d’enseignement réduites. 

Ainsi des formations de "propédeutique" et certaines formations de premier cycle à visée professionnalisante pourraient être en partie assurées par des enseignants non chercheurs à un coût moindre. Par contre, les formations de premier cycles véritablement universitaires, dont les étudiants s'orientent majoritairement vers des second cycles voire des doctorats, nécessitent un adossement plus fort à la recherche et ont donc un coût plus élevé, d'autant plus grand que les besoins d'encadrement ou les activités expérimentales sont importantes

Favoriser la réussite des étudiants

Malgré des évolutions récentes significatives, le système d'enseignement supérieur français reste marqué par une dichotomie entre des formations pratiquant la sélection initiale (classes préparatoires et Grandes Écoles) et filières qui sélectionnent par l'échec, et rejettent certains étudiants parfois après plusieurs années d’effort. La sélection par l'échec a un coût financier mais aussi humain considérable : l'efficacité de la dépense, comme l’intérêt des étudiants, conduirait à éviter les taux d'échec élevés en premier cycle, ce qui impliquerait de mettre en place des filières sélectives dès la L1. 

Dans le même temps, il n'est pas question de restreindre l'accès aux études supérieures, mais, au contraire, de les développer. Parallèlement aux filières universitaires plus sélectives, il faudrait donc développer l'accès à l'enseignement supérieur professionnalisant - sans négliger d’ailleurs les passerelles permettant à leurs étudiants de rejoindre ensuite des filières universitaires. 

Il n'est pas question de restreindre l'accès aux études supérieures, mais, au contraire, de les développer.

Par ailleurs, des formations de "propédeutique" pourraient permettre aux étudiants sortant des lycées avec des compétences académiques restreintes de les renforcer avant d’entrer dans des formations supérieures, universitaires ou non (On peut noter que dans certains pays européens comme l'Allemagne les études primaires et secondaires durent 13 ans, soit un an de plus qu'en France, et les élèves les terminent typiquement à 19 ans.)

On pourrait envisager, comme récemment proposé par la Cour des comptes, d'encourager la création de "collèges universitaires", lieux d'une formation solide de premier cycle assurée en grande partie par des enseignants du supérieur non chercheurs. Mais il serait essentiel de préserver en parallèle de réelles formations de premier cycle universitaires, appuyées sur une recherche d'excellence, comme il en existe dans tous les grands pays.

S'appuyer sur une gouvernance efficace des universités 

C'est dans le cadre d'une vision ambitieuse du développement des universités, et de leur apport à la nation, que pourra être abordé de façon pertinente le chantier de leur gouvernance.

En conclusion

La LPR a constitué un pas en avant positif. Mais comme l'avait souligné le rapport de l'Institut Montaigne en 2021, elle souffrait de deux handicaps  : 

  • Faire l'impasse sur le retard en matière de financement de l'enseignement supérieur

  • Étaler sur 10 ans les efforts budgétaires alors même que tous les pays comparables font mieux, beaucoup mieux, que nous.

 

 

Copyright : Anne-Christine POUJOULAT / AFP

 

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