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Blinken en Afrique, tourner la page Trump

Analyses - 30 Novembre 2021

La tournée récente d’Antony Blinken, secrétaire d’État américain, dans trois pays africains (le Kénya et le Nigéria, partenaires historiques, ainsi que le Sénégal, avec lequel le partenariat n’a cessé de se resserrer depuis une décennie) témoigne d’une volonté de réparer les dégâts et de renouer le dialogue sur des bases saines, après quatre années de mandat Trump marquées par une négligence teintée de mépris. Que retenir de ce déplacement ?

Build Back Better après Trump

Chipo Dendere, chercheuse zimbabwéenne citée par le CSIS, expliquait ainsi les réactions enthousiastes à l’élection de Biden  : "la barre était tellement basse après les années Trump (...) que Biden n’a qu’à faire preuve de respect et d'engagement à vouloir travailler avec d’autres pays". 

L’accent mis sur la démocratie et sur le changement climatique au cours du voyage d’Antony Blinken visait ainsi à se démarquer de la priorité sécuritaire affichée par l’administration Trump dans ses relations avec l’Afrique, même si aucune rupture n’a eu lieu sur ce point, pour l’instant. La coopération sécuritaire entre Paris et Washington a ainsi été réaffirmée, tout comme celle avec le Sénégal. Blinken a également profité du déplacement pour adresser un avertissement clair à la Russie en évoquant le rôle du groupe Wagner au Mali. Enfin, Washington a multiplié les appels au cessez-le-feu en Ethiopie, par la voix de son envoyé spécial pour la Corne de l’Afrique, Jeffrey D. Feltman, et ce même si l’influence américaine sur le conflit semble pour l’instant limitée, de l’aveu même du département d’État

Le principal mot d’ordre de la visite était de "ne plus traiter l’Afrique comme un sujet de géopolitique, mais comme un acteur majeur".

Mais le principal mot d’ordre de la visite était de "ne plus traiter l’Afrique comme un sujet de géopolitique, mais comme un acteur majeur", Blinken affirmant à Abuja sa conviction que l’Afrique allait "dessiner l’avenir" dans son discours devant le Parlement de la CEDEAO. L’étape nigériane a également été marquée par la signature d’un accord de plus de 2 milliards de dollars qui seront principalement investis dans les secteurs de l’éducation et de la santé publique.

Au Sénégal, ce sont quatre accords représentant plus d’un milliard de dollars d’investissements dans les infrastructures du pays qui ont été signés dans le sillage du déplacement américain. Enfin, au Kénya, la visite de Blinken a débouché sur un renforcement de la coopération sanitaire avec l’annonce d’une nouvelle initiative sur les vaccins. Le secrétaire d’État a également affirmé son soutien au processus de résolution du conflit éthiopien, le Kenya étant au cœur des tentatives de médiation actuelles, ainsi que l’un des partenaires sécuritaires historiques des États-Unis en Afrique. 

Pandémie, diplomatie vaccinale et soft power

Si le taux de vaccination (schéma vaccinal complet) s’élève actuellement à 67 % au sein de l’Union européenne (UE) et autour de 58 % aux États-Unis, il n’atteint qu’à peine plus de 7 % pour l'entièreté du continent africain, alors que l’Union africaine s’était fixée un objectif de 60 % d’ici la fin de l’année 2021. Par ailleurs, les disparités régionales demeurent extrêmement importantes. L’UE, les États-Unis et la Chine ont été les trois principales puissances à avoir contribué à la distribution de vaccin à travers l’initiative COVAX créée par l’OMS, Gavi ainsi que le CEPI. Biden avait annoncé en septembre dernier avoir augmenté de 500 millions le nombre de doses de vaccin données dans le monde, portant le chiffre total à 1,1 milliard. Les pays d’Afrique sub-saharienne n’ont cependant reçu pour l’instant que 76 millions de doses de vaccin de la part des États-Unis, sur un total de plus de 250 millions envoyés par ces derniers dans le monde (65 millions ont été livrées aux pays d’Asie de l’Est et du Pacifique, 57 millions en Asie centrale et du Sud et plus de 50 millions aux pays du continent américain, Nord et Sud confondus).

Le secrétaire d’État américain a mis l’accent sur les capacités africaines de production de vaccins lors d’une visite à l’Institut Pasteur de Dakar, manière de trancher avec la diplomatie vaccinale chinoise et de répondre à la demande des responsables africains de voir renforcées les capacités de production en Afrique plutôt que de dépendre de dons qui tardent à arriver. Il s’agit bien pour l’administration Biden de renvoyer une image des États-Unis comme un pays qui préfère mettre l’accent sur la coopération plutôt que sur la coercition, en opposition au modèle chinois. Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, le Secrétaire d’État avait déclaré être opposé à un modèle de financement d’infrastructures "créant une dette insoutenable pour le partenaire", une allusion explicite aux pratiques de Pékin.

Il s’agit bien pour l’administration Biden de renvoyer une image des États-Unis comme un pays qui préfère mettre l’accent sur la coopération plutôt que sur la coercition, en opposition au modèle chinois. 

Les États-Unis ont également fait don de plus d’1,9 milliard de dollars de fonds d’urgence destinés à l’achat de nourriture et de matériel humanitaire, en complément de leur soutien à la suspension des dettes de 32 pays africains dans le cadre de la Debt Service Suspension Initiative de la Banque Mondiale.

Rivalité stratégique et opportunités économiques

Dans un climat de plus en plus prononcé de rivalité stratégique entre Washington et Pékin, la Chine a été la grande absente des interventions d’Antony Blinken - en tout cas de façon explicite, tout en étant omniprésente dans les priorités et préoccupations exprimées. 

Depuis 2009, la Chine a en effet détrôné les États-Unis de leur position de principal partenaire commercial de l’Afrique. Le tableau est également obscurci par la menace de suspension de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) pour l’Éthiopie, le Mali ainsi que la Guinée au 1er janvier 2022, en raison de la guerre contre le Tigré pour le premier et des juntes militaires qui ont accédé au pouvoir pour les deux autres. Dans une déclaration adressée au Congrès, l’administration Biden a mis en avant le fait que ces trois pays "ne respectaient plus les critères d'éligibilité de la section 104" de la loi. L’AGOA reste un élément crucial des relations commerciales qui unissent les États-Unis et l’Afrique, puisque cette loi promulguée en 2000 permet la suppression des frais de douane sur plusieurs milliers de produits, essentiels pour de nombreuses économies africaines. 

Or, l’administration démocrate entend affirmer l’importance du continent pour les entreprises américaines, en raison d’importantes opportunités d’investissements liées à l’urbanisation massive et au développement des infrastructures sur le continent, ainsi qu’à sa forte croissance démographique. C’est ce qu’exprimait sur notre blog Judd Devermont, ancien directeur du programme Afrique du CSIS, aujourd’hui responsable Afrique au Conseil de sécurité nationale (NSC) de la Maison Blanche. L’annonce par Biden d’un sommet États-Unis-Afrique à l’été 2022, applaudi par la Chambre de Commerce américaine, s’inscrit dans ce cadre.

Co-écrit avec Marin Saillofest, assistant chargé d’études au programme États-Unis.

 

 

Copyright : Andrew Harnik / POOL / AFP

 

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