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Au Sénat, le débat sur la concentration des médias peut en cacher un autre

Trois questions à Thierry Jadot

INTERVIEW - 8 Mars 2022

L’annonce d’une probable fusion entre les groupes M6 et TF1 a donné une nouvelle ferveur au débat autour de la concentration des médias en France. Dernier exemple en date : la création par le Sénat d’une Commission d'enquête "Concentration des médias en France". Entre fusion de chaînes de télévision, émergence de médias d'opinion, et montée en influence des réseaux sociaux, qu'en est il de la concentration médiatique en France ? Thierry Jadot, ancien président Dentsu Aegis Network en France, Belgique, Pays-Bas, Moyen-Orient, Afrique du Nord et Israël, répond aux questions de l'Institut Montaigne, et dépeint un paysage médiatique plutôt sécurisé, mais dont les dangers restent bien présents.

Le Sénat remettra fin mars les conclusions de sa Commission d’enquête "Concentration des médias en France". Quel est l’état actuel du paysage médiatique français au moment de ce travail sénatorial qui vise à mesurer la pluralité des médias ?

Il faut nuancer l’idée de concentration des médias hors plateformes numériques en France qui voudrait qu’il y ait un contrôle excessif, à la fois vertical et horizontal, d’individus et de groupes industriels sur l’information voire plus largement sur le secteur des médias. On observe  dans notre pays une réelle pluralité au sein de l’univers médiatique, avec des groupes audiovisuels et de presse nombreux et différents, aussi bien du point de vue de leur positionnement que de leur audience. Nous ne sommes donc pas menacés dans l’immédiat par une concentration des médias, et ce même en prenant en compte la fusion probable des groupes M6 et TF1. 

De plus, des outils puissants nous prémunissent contre certaines dérives. Le travail du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), désormais l’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), suite à la fusion avec HADOPI, en est un exemple concret. L’ARCOM a autorité dans l’audiovisuel, et désormais dans le numérique, pour épingler et sanctionner tout manquement des acteurs de l’audiovisuel comme ceux des plateformes numériques, éditrices de contenus comme YouTube. En cas d’infractions, le Conseil a le pouvoir d’infliger des amendes, comme cela a été le cas avec CNews par exemple. 

S’ajoutent à ces structures de régulation, les syndicats bien sûr, des chartes d’indépendance, des comités d’éthique, des droits de préemption et bien sûr les sociétés de journalistes dans de nombreux médias. Ces dernières œuvrent à garantir l'indépendance des rédactions, notamment dans des médias dont les propriétaires sont de grands acteurs industriels et disposent du pouvoir de limiter les prérogatives de l’actionnaire. La clause de conscience inscrite dans le contrat de travail des journalistes les protège en cas de fusion ou de rachat. La DGCCRF (la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) est particulièrement active, à l’écoute de l’ensemble des acteurs d’un secteur lorsqu’une fusion est envisagée, pour éviter tout risque de position dominante. Enfin, la loi Sapin de 1993, étendue par décret au numérique par la loi Macron de 2018, fait du marché publicitaire français, un des bras armés du financement des médias, le plus transparent du monde.

Il existe donc de nombreux dispositifs à l’efficacité éprouvée pour éviter toute situation de monopole au sein du paysage médiatique français. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il y a un risque zéro. Mais les dispositifs existants permettent de se prémunir contre un risque systémique pour l’ensemble des médias traditionnels.

Cependant, ce constat rassurant concernant les médias traditionnels masque une évolution significative du paysage audiovisuel français avec l’émergence de médias d’opinion de radio et de télévision.

Il existe de nombreux dispositifs à l’efficacité éprouvée pour éviter toute situation de monopole au sein du paysage médiatique français.

À la façon de Fox News et CNN aux États-Unis, la France voit se développer des médias qui font appel prioritairement à des éditorialistes pour animer leurs émissions plutôt qu’à des journalistes interviewers d’invités. CNews et Europe 1 en sont devenus les deux symboles. Cette évolution toucherait d’ailleurs aussi, selon les candidats d'extrême-droite à l’élection présidentielle, le service public accusé de gauchisme, raison pour laquelle Marine Le Pen comme Eric Zemmour ont annoncé leur souhait de supprimer la redevance et de privatiser tout ou partie de Radio France et France Télévisions.

L’émergence de ces médias audiovisuels d’opinion comporte un risque qui a été identifié lors de la crise des gilets jaunes, période au cours de laquelle certains plateaux télés se sont transformés en théâtre des tensions de rue, sans modération, allant jusqu’à redécorer en jaune le plateau. Ces excès ont été partiellement gommés à la faveur de la crise du Covid. Les médias ont très largement retrouvé leur mission première d’information, faisant intervenir des experts en plateau pour approfondir les enjeux de la pandémie. Les plateaux télés sont devenus de véritables "plateaux plateformes", s'affranchissant des traditionnels duplexes et profitant des nouvelles technologies pour joindre des experts sans contrainte géographique. Les médias, dans leur très grande majorité, ont été relégitimés par les Français en quête d’informations sérieuses et vérifiées. Audiences et abonnements ont progressé, dans toutes les catégories de population. Deux ans après le début de la pandémie, nous pouvons dire que la plupart des acteurs ont été à la hauteur des enjeux, à deux réserves près : la très insuffisante représentation des femmes dans les panels d’experts invités, et la quasi-absence des jeunes dans les débats.

Reste que la tendance de fond à "l’éditorialisation des antennes" fait planer un risque sur la manière dont on partage et vérifie l’information en France aujourd’hui. Tout porte à croire que les audiences vont diverger de plus en plus, entre des médias d’opinion et des médias d’information, divergence reflétant les fractures de la société française.  

En amont de l’organisation de la Commission d’enquête du Sénat, le projet de fusion TF1-M6 a beaucoup fait parler. Au même moment, les plateformes en ligne affirmaient leur souhait de prendre part au marché de l’information, sans pour autant qu’une discussion sur un quelconque cadre légal soit lancée sur le sujet. Se concentrer sur les médias traditionnels est-ce passer à côté des transformations en cours dans le domaine de l’information et notamment sur les réseaux sociaux ? 

Le Sénat doit se poser la question de l’influence des réseaux sociaux dans le paysage médiatique comme de leur poids dans l’éco-système publicitaire pour ne pas les exclure de ses réflexions dès lors que l’on parle de concentration. Les plateformes numériques sont devenues au fil du temps des éditeurs pour la plupart, sans en avoir le statut et donc les obligations. La question du rôle et de la régulation des réseaux sociaux est sans aucun doute le sujet le plus important que l’Europe aura à adresser dans les années qui viennent dans le domaine du numérique. Beaucoup de progrès ont été accomplis mais les réglementations sont clairement à la traîne des usages.

Il faut pouvoir être agile dans la façon dont nous traitons les problématiques liées aux réseaux sociaux. Une réponse structurée passe par le recours à deux leviers. D’une part, il s’agit de promouvoir un droit dur, traditionnel, passant par la loi. De l’autre, compte tenu de la rapidité de l’évolution des usages, il est nécessaire de développer une approche de co-construction avec les réseaux sociaux eux-mêmes pour organiser et promouvoir les bonnes pratiques. C’est particulièrement nécessaire en ce qui concerne l’information, les fake-news, le cyber-harcèlement, l’accès à des contenus violents, singulièrement lorsque les jeunes publics sont concernés. C’est d’ailleurs un travail que fait déjà le CSA. En outre, l’échelon européen est là, également, le bon échelon de pilotage. C’est d’ailleurs la mission que s’est assigné le Digital Service Act

La question du rôle et de la régulation des réseaux sociaux est sans aucun doute le sujet le plus important que l’Europe aura à adresser dans les années qui viennent dans le domaine du numérique.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’enjeux du côté de la concentration des médias. Le rapprochement TF1-M6 pourrait en effet créer une distorsion de concurrence, dans le domaine publicitaire en télévision. L’addition des recettes de publicité collectées par M6 et TF1, donnera à ce futur groupe une position clairement dominante à la télévision. Cependant ce constat est à rapprocher de la nouvelle structure du marché publicitaire qui voit sa croissance bénéficier presque exclusivement aux plateformes des groupes Meta et Google. La télévision, jadis dominante, capte une part de plus en plus réduite des investissements des annonceurs. Le regard porté par le Sénat sur ce rapprochement doit donc étendre l’univers de concurrence des médias audiovisuels aux acteurs du numérique, GAFAM bien sûr, mais aussi plateformes de streaming (Amazon, Netflix, etc…). En opérant ainsi le regard n’est plus du tout le même. Il faut donc à mon sens faire attention à ne pas encore plus pénaliser les médias traditionnels par rapport à ces plateformes qui montent en puissance sans système solide de régulation, liée notamment à la dimension extra-territoriale de leur fonctionnement.

La défense de la pluralité des médias que promeut le Sénat exige donc un regard qui s’étend à l’ensemble des acteurs dits traditionnels et numériques.

Les évolutions des médias ces dernières années ont changé notre rapport à l'information. Quel impact cela peut-il avoir dans le contexte d'une élection ?

La campagne publicitaire lancée par CNews il y a quelques mois apporte un premier élément de réponse à cette question. La formule utilisée - "c’est en confrontant les opinions qu’on s’en fait une" - s’inscrit en opposition au raisonnement scientifique qui fait la réputation de la construction du libre-arbitre dans nos écoles et à l’élévation par la connaissance que nous a enseignée Platon. Ce n’est pas en confrontant des opinions, parfois peu fondées sur des faits rationnels, que l’on arrive à la vérité. Les débats auxquels on assiste sur certains plateaux télévisés, notamment dès qu’il s’agit de l’histoire de France, deviennent des exemples emblématiques de ce changement de paradigme qui donne la prééminence à l’opinion plutôt qu’à la vérité historique. La disparition des témoins oculaires des grands événements du XXème siècle met fin à la transmission intergénérationnelle de la connaissance et conduit à une revisitation permanente et inquiétante de notre Histoire. De ce point de vue, les médias, à travers enquêtes et investigations, ont un rôle majeur à jouer de réhabilitation des valeurs de véracité.

Mais le risque pour l’élection présidentielle vient aussi de la manière dont on consomme l’information. Certes, le recours au fact-checking place les candidats dans une situation d’examen permanent, limitant leur capacité à défendre des contre-vérités ou à se contredire. Mais la place accordée aux discours argumentés et contradictoires et le temps dédié au décryptage de la complexité des thématiques est aujourd’hui trop court pour que la nuance soit au rendez-vous des débats. Les candidats font souvent campagne à travers des slogans, à coup d’annonces immédiatement médiatisables qu’ils ne seront pas forcément capables de mettre en œuvre. 

Les réseaux sociaux jouent un rôle considérable dans le parcours de conviction des électeurs, surtout les plus jeunes. Il est donc fondamental de promouvoir la responsabilité des plateformes sur les contenus qu’elles diffusent. 

Enfin, il est important de souligner que la guerre en Ukraine vient percuter le déroulement de la campagne en ramenant une réalité tangible et des enjeux hautement présidentiels dans l’agenda des candidats et celui des médias, qui voient le régalien retrouver la première place.

 

 

Copyright : JULIEN DE ROSA / AFP

 

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