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12/07/2023

L'invité d'honneur : la visite en France de Narendra Modi

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L'invité d'honneur : la visite en France de Narendra Modi
 Christophe Jaffrelot
Auteur
Expert Associé - Inde, Démocratie et Populisme

Le Premier Ministre indien Narendra Modi est l’invité d’honneur des célébrations de la fête nationale en France. Les considérations dont il fait l’objet témoignent de l’importance stratégique croissante de l’Inde pour la politique étrangère française. Partenariat ancré dans une confiance mutuelle solide, la relation franco-indienne est aujourd’hui dominée par les dossiers sécuritaires. Procédant d’échanges à l’Institut Montaigne entre Christophe Jaffrelot et Christian Wagner, modérés par Mathieu Duchâtel, ce texte retrace l’histoire récente de ce partenariat, et souligne certaines de ses difficultés, sur le plan des échanges commerciaux et de l’intensité encore trop faible des interactions entre les deux sociétés.

Une relation historiquement basée sur des enjeux sécuritaires, militaires et nucléaires

Comment qualifier l’état actuel des relations franco-indiennes ? Du point de vue commercial, la France est aujourd’hui le 11e partenaire de l’Inde et se place derrière les États-Unis, les Pays-Bas, l'Allemagne ou le Royaume-Uni.

Le partenariat entre Paris et New Delhi intervient essentiellement dans les domaines stratégiques à la fois militaires et nucléaires.

Le partenariat entre Paris et New Delhi intervient essentiellement dans les domaines stratégiques à la fois militaires et nucléaires. La diaspora indienne est relativement faible en France, avec environ 110 000 ressortissants, soit trois fois moins que la diaspora chinoise. La France peine à attirer les étudiants indiens, pourtant de plus en plus nombreux à partir étudier à l’étranger. Il n’y en a aujourd’hui qu’environ 10000, alors qu’ils sont 30000 en Allemagne. En plus de  l’Allemagne, les États-Unis ou le Royaume-Uni qui constituent les destinations privilégiées pour y réaliser leur parcours universitaire.

Comment agir pour accroître l’intensité des échanges entre les sociétés françaises et indiennes est aujourd’hui une vraie question de politique étrangère pour les deux parties, tant la relation bilatérale est structurée par la "grande stratégie".

Comprendre la dynamique des relations actuelles implique d’en retracer l'historique. Ce lien se construit dans la deuxième partie du XXe siècle. Tout commence dans les années 1970, suite aux premiers essais nucléaires indiens en mai 1974, dans le désert du Rajasthan.

Ces essais sont condamnés par les États-Unis, et c’est suite aux sanctions de Washington que la France vient appuyer l’Inde, facilitant la continuité opérationnelle de certains réacteurs civils. Cette histoire explique la prédominance des questions sécuritaires entre les deux pays. L’Inde voit d’un bon œil l’autonomie stratégique française, ambition à laquelle le pays aspire également après son indépendance.  

L’Inde voit d’un bon œil l’autonomie stratégique française, ambition à laquelle le pays aspire également après son indépendance.  

L’Inde s’est donc tournée tôt vers la France pour diversifier ses sources d’approvisionnement en armes, et réduire la domination soviétique/russe. François Mitterrand se rend en Inde en 1982 puis en 1989 et scelle ainsi le partenariat sur ces enjeux, avec de premiers contrats de ventes d’armement. Jacques Chirac poursuit la dynamique en 1998, en se rendant également sur place. La France participe ainsi à la conversion du nucléaire civil au nucléaire militaire indien, en permettant au pays de procéder à des essais en dehors du cadre du Traité sur la non-prolifération. Sur le plan diplomatique, la visite officielle de Jacques Chirac est une réussite et le partenariat entre les deux pays s’en trouve renforcé. En 2016, le contrat de vente 36 avions Rafales vient parachever ce partenariat militaire.

Pendant trois décennies, les enjeux nucléaire, sécuritaire et militaire constituent ainsi le moteur de la coopération franco-indienne. Mais est-ce encore le cas aujourd’hui ?

La stratégie Indopacifique française ou le renouveau du partenariat entre la France et l’Inde pour contrer l’expansionnisme chinois

Avec sa stratégie Indopacifique, le Président Emmanuel Macron renouvelle les modalités du partenariat entre les deux pays, tout en rappelant l’importance stratégique de l’Inde pour la France, et réciproquement. Sous sa présidence en effet, la région est devenue une priorité de politique étrangère et un marqueur identitaire de sa posture internationale.

La zone Indopacifique constitue un enjeu stratégique pour la France : avec 1 million de ressortissants et une zone économique exclusive de 10,2 millions de km2 dans les Océans Indien et Pacifique. Face à l’expansionnisme chinois, la France est donc en quête de partenaires dans la région, et d’autant plus depuis l’échec d’AUKUS. Au-delà du Japon, et dans une moindre mesure du Canada, l’Inde constitue un partenaire privilégié de ce point de vue.

Mais l’expansion chinoise est un enjeu tout aussi prégnant côté indien car le pays se trouve désormais "encerclé" par Pékin. Cette situation appelle également Delhi à rechercher de nouveaux partenariats approfondis. Pour l’Inde, il ne s’agit pas pour autant de tourner le dos de la Chine, mais de garantir des rapports sécurisés avec cette puissance.

Certes ses trois partenaires du QUAD, soit l’Australie, le Japon et les États-Unis, dessinent un axe stratégique crucial pour la politique étrangère de l’Inde. Mais la coopération de ce quatuor n’en est pas moins limitée sur le plan militaire.

L’Inde voit d’un bon œil la présence française et son soutien logistique dans la région.

L’Inde voit d’un bon œil la présence française et son soutien logistique dans la région : 2 000 soldats sont positionnés au Sud-Ouest de l’Océan indien, à La Réunion et à Mayotte mais également à Djibouti. Cette situation n’est pas sans ironie si l’on repense à la vision de l’Océan indien que soutenait Delhi il y a quelques années de cela : l’Inde se montrait alors très hostile à toute présence étrangère en mer indienne.

Si la relation de confiance entre la France et l’Inde est fondée sur une histoire partagée de coopération stratégique et militaire, elle s’enrichit d’une dimension nouvelle avec la question Indopacifique et la montée en puissance de la Chine. Une question demeure néanmoins : cette relation peut-elle dépasser cette dimension sécuritaire ? François Hollande et Narendra Modi s’y sont essayés lors de la COP21. Le succès relatif de l’alliance internationale solaire créée à leur initiative tient surtout au fait qu’il s’agit du seul groupement de pays dans l’énergie solaire qui n’est pas mené par la Chine. De nouveaux dialogues trilatéraux (reprise du format Inde/Australie/France après son interruption liée à l’AUKUS, création d’un format Inde/France/émirats Arabes Unis) permettent de traiter de nouveaux dossiers. Pourtant, dépasser une approche purement sécuritaire ne sera pas sans difficulté.

Ainsi, alors que la relation France-Inde se caractérise par un moteur intergouvernemental et peu de relais dans la société civile, on peut se demander si l’illibéralisme, voire les mesures liberticides du gouvernement indien ne risquent pas de constituer un frein puissant à l’approfondissement de notre partenariat stratégique.

La relation France-Inde se caractérise par un moteur intergouvernemental et peu de relais dans la société civile.

L’Inde, l’Allemagne et l’Europe

Par contraste, la relation indo-allemande est bien davantage tirée par les échanges commerciaux et de plus en plus par un volet sociétal.

Plus de 2 000 entreprises allemandes présentes sur le sol indien, sans compter les 13,6 milliards d’euros investis dans l’économie du pays entre 2000 et 2022. Au cours des dernières années, le chancelier Olaf Scholz a rencontré Narendra Modi à quatre reprises - une fréquence en voie d’accélération, par comparaison avec les années Angela Merkel. Les partenariats entre les deux pays interviennent notamment sur les questions climatiques et énergétiques, avec des transferts de technologie depuis les années 1960.

Si l’Allemagne est pour l’Inde un partenaire incontournable sur la scène européenne, Berlin ne dispose que d’une marge de manœuvre limitée en matière d'exportation d’armements, ce qui n’est pas sans susciter de vif débats dans le pays. Le ministre de la Défense Boris Pistorius a récemment appelé, au dialogue Shangri La, à lever certaines des restrictions légales que s’est imposée l’Allemagne. Une concurrence franco-allemande accrue semble inévitable à l’avenir.

Pour la France comme pour l’Allemagne, le dossier de politique indienne le plus important est la négociation en cours de l’accord de libre-échange UE-Inde.

Pour la France comme pour l’Allemagne, le dossier de politique indienne le plus important est la négociation en cours de l’accord de libre-échange UE-Inde. Cette négociation bénéficie de la volonté stratégique des autorités indiennes et européennes de conclure au plus vite - volonté qui faisait défaut jusqu’à ces deux dernières années.

On peut rester optimiste sur la conclusion d’un tel accord, malgré des difficultés importantes sur les chapitres du développement durable et de la protection des données personnelles. Or si la volonté politique prime sur les désaccords techniques, il faudra que le Parlement européen ratifie le texte. Or pour l’heure, et au moins jusqu’aux prochaines élections de juin 2024, il est la seule institution depuis laquelle des critiques sur le respect des droits de l’Homme en Inde sont régulièrement émises. Ainsi, les questions de politique intérieure indienne, que la diplomatie française a jusqu’à présent plutôt contournées, pourraient in fine aboutir à freiner l’approfondissement des relations bilatérales.

 

Copyright Image : Ludovic MARIN / POOL / AFP

Le Premier ministre indien Narendra Modi (G) et le président français Emmanuel Macron saluent lors de l'inauguration d'une centrale solaire à Mirzapur dans l'État d'Uttar Pradesh, le 12 mars 2018.

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