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11/06/2026
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[Le monde vu d’ailleurs] - Le forum de Saint-Pétersbourg, vitrine ternie d’une Russie en guerre

[Le monde vu d’ailleurs] - Le forum de Saint-Pétersbourg, vitrine ternie d’une Russie en guerre
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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Le monde vu d'ailleurs

Le SPIEF, "St. Petersburg International Economic Forum", se tenait du 3 au 6 juin. Dans un contexte économique délétère et après "l’échec" des célébrations du 9 mai, ce "Davos" russe voulait être une "vitrine de la normalisation" de la Russie et démontrer que le pays n'était pas isolé. Le retour à la normale semble en réalité très loin : le schisme est croissant entre les technocrates russes pro-occidentaux qui réclament la fin de la guerre et les faucons conservateurs qui veulent que le pays poursuive le combat ; Poutine quant à lui, loin de chercher à saisir les ouvertures pour sortir la tête haute du conflit, a répondu par une fin de non-recevoir à la lettre ouverte du Président Zelensky.

La 29e édition du forum économique de Saint-Pétersbourg (SPIEF) a réuni, selon les organisateurs, environ 20 000 participants, originaires de 130 pays, avec comme invitée d’honneur l’Arabie saoudite, indique The Bell. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie, soumise à des sanctions internationales, entend faire du SPIEF une "vitrine de la normalisation" pour démontrer qu’elle "n’est pas isolée" et que même si les capitaux occidentaux ne reviennent pas en Russie, une relation est maintenue, explique Margarita Zavadskaïa à la Novaya Gazeta. Après "l’échec" des célébrations du 9 mai, réduites au minimum, Vladimir Poutine avait besoin d’un "succès en matière de relations publiques", souligne aussi le politologue Ivan Preobrajenski. De fait, pour la première fois depuis plusieurs années, une délégation d’hommes d’affaires allemands était présente, conduite par le président de la chambre de commerce germano-russe. Matthias Schepp a animé un débat sur les relations économiques bilatérales et justifié sa venue par la volonté de protéger les 100 Mds€ d’investissements allemands en Russie de l’activisme chinois. Le Handelsblatt précise que le chiffre d’affaires des quelque 1600 entreprises allemandes toujours présentes en Russie s’élève à 20 Mds€, bien que le commerce bilatéral, inférieur à 10 Mds€ l’an dernier, ait fortement chuté (80 Mds€ en 2012). Une quinzaine d’hommes d’affaires italiens ont également participé au forum de Saint-Pétersbourg, relève la Novaya Gazeta. S’y sont joints des représentants de la mouvance d’extrême-droite européenne, notamment plusieurs élus de l'AfD. Député au Bundestag, Steffen Kotré a expliqué à ce média indépendant que l’UE "détruit les ponts avec la Russie, alors que des pays comme les États-Unis les rétablissent par-dessus la tête des Allemands et des Européens"

Après "l’échec" des célébrations du 9 mai, réduites au minimum, Vladimir Poutine avait besoin d’un "succès en matière de relations publiques".

Membre du Parlement européen, accusée d’antisémitisme, Diana Iovanovici-Șoșoacă a saisi l’occasion de la discussion avec Vladimir Poutine pour faire son éloge et prétendre que "la Roumanie est dirigée depuis Bruxelles", rapporte istories. Le SPIEF a attiré cette année d’autres figures très controversées comme Candace Owens, l’influenceuse américaine poursuivie en justice par le couple Macron, et les frères Andrew et Tristan Tate, inculpés de viol et de trafic d’êtres humains au Royaume-Uni, qui, selon la présidente de la commission de la Douma pour la défense de la Famille, "n’ont pas leur place dans notre pays", relève The Bell. Pour la première fois depuis plusieurs années, indique aussi le site d’information, un officiel des États-Unis était présent à Saint-Pétersbourg en la personne de Rodney Mims Cook, président de la Commission des Beaux-arts, en charge notamment de la construction de la salle de bal à la Maison Blanche. le Secrétaire d’État Marco Rubio a toutefois déclaré qu’il n’avait pas connaissance de la venue d’une délégation des États-Unis à Saint-Pétersbourg. La chambre de commerce américaine (AmCham) a également mis en place une structure pour préparer le retour d’entreprises sur le marché russe, rapporte l’agence RBK. L’image d’une normalisation est néanmoins battue en brèche par les attaques répétées de drones ukrainiens sur la région de Saint-Pétersbourg, qui ont atteint un terminal pétrolier et le port militaire de Kronstadt, perturbé le fonctionnement d’internet et le trafic aérien de l’aéroport de Poulkovo, souligne The Bell. Dans les stands loués auparavant par les grandes sociétés occidentales comme Goldman Sachs, constate l’agence Reuters, sont désormais exposés des drones et des armes, des entreprises font de la publicité pour leurs technologies de reconnaissance faciale et leurs programmes de cybersécurité qui utilisent l’IA.

Les inquiétudes des milieux économiques russes

Le jour de l’ouverture du SPIEF ont été publiés les résultats économiques des 4 premiers mois de l’année, indique la Nezavissimaïa gazeta (NG). En rythme annuel, l’inflation atteint 5,8 %, la production industrielle a augmenté de 0,7 %, le secteur de la construction a subi une baisse de 8 %, les investissements ont chuté de 14 %, globalement, l’augmentation du PIB s’est limitée à 0,2 % du PIB avec de forts déséquilibres régionaux. Le constat est frappant par rapport aux années précédentes au cours desquelles les dépenses massives dans le secteur de la défense ont produit un boom économique, relève le Moscow Times. Le forum de Saint-Pétersbourg se tient quelques jours après que, selon l’agence Bloomberg, des responsables du ministère des Finances et de la Banque centrale ont mis en garde le président Poutine sur les conséquences de la hausse continue des dépenses de Défense qui portent le déficit budgétaire à des niveaux insoutenables. Aussi, note Kommersant, la question posée lors du principal débat macroéconomique, organisé le 4 juin dans le cadre du SPIEF, était "comment retrouver une trajectoire de croissance économique stable sur fond d’incertitude globale". Parmi les freins à la croissance, le quotidien économique cite le manque de main-d’œuvre, le taux élevé du crédit, un rouble fort et la baisse tendancielle de la rente pétrolière et gazière. Le lancement de grands projets à horizon de 5-10 ans, note-t-il, nécessite non seulement une baisse sensible des taux d’intérêt, mais une visibilité à long terme afin de rétablir le cycle de l’investissement. Tout comme Kommersant, la NG considère que la discussion n’a pas permis d’identifier les moyens de renouer avec la croissance ("des banalités dans un contexte d’effondrement des investissements"), alors que l’économie russe est désormais menacée par la stagflation. 

Des responsables du ministère des Finances et de la Banque centrale ont mis en garde le président Poutine sur les conséquences de la hausse continue des dépenses de Défense qui portent le déficit budgétaire à des niveaux insoutenables.

Ces dernières années, précise Boris Grozovski, l’impôt sur les bénéfices a été porté de 20 à 25 %, la TVA de 20 à 22 %, l’impôt sur les revenus des personnes physiques a été relevé et le seuil de taxation des PME abaissé. Pour cet économiste, le mot d’ordre du SPIEF 2026 était " tout va bien, Madame la Marquise". Quand il a évoqué les raisons du déficit de carburant, causé par les frappes ukrainiennes sur les infrastructures énergétiques, qui touche désormais 20 régions russes, le vice-premier Ministre Novak a parlé de "travaux de réparation non prévus" sur les raffineries de pétrole, note Boris Grozovski. La guerre en Ukraine était en effet absente des discussions du Forum qui traitaient de l’amélioration du climat d’investissement et des défis de l’AI, relève le Moscow Times. Dans sa rencontre avec des journalistes étrangers, le président Poutine a appelé à porter un jugement sobre sur l’état de l’économie russe, considérant que ses problèmes étaient largement exagérés, rapporte Business-gazeta. Lors de son intervention en plénière, il a également tenté de relativiser ses difficultés et s’est montré confiant, considérant que ses performances se situent dans la moyenne européenne, note le Moscow Times. Vladimir Poutine n’a cessé de parler de "développement" sans préciser les mesures concrètes qui pourraient y contribuer, la seule promesse évoquée concerne l’abandon d’une nouvelle baisse du seuil de taxation des entreprises, observe Andrey Pertsev, qui juge les dernières prestations du Président russe de plus en plus éloignées de la réalité. L’absence d’Elvira Nabioullina, officiellement pour des raisons de santé, n’a pas manqué d’être commentée. La présidente de la Banque centrale est en effet critiquée dans les milieux économiques pour sa politique monétaire, jugée trop restrictive.

Les discussions du SPIEF, dont rend compte notamment l’agence RBK, ont mis en lumière le débat en cours au sein des élites politiques et économiques russes, qui oppose les partisans de la confrontation avec l’Occident et ceux qui appellent de leurs vœux la fin du conflit en Ukraine, analyse Reuters. Conseiller au Kremlin, Maxim Orechkine a affirmé qu’il ne fallait pas s’attendre à un retour à la normale après la levée des sanctions, la Russie devait admettre qu’elle resterait à l’écart de l’économie occidentale. Président de la Vnecheconombank ("ВЭБ"), Igor Shouvalov a en revanche appelé à combattre ceux qui, dans l’entourage de Vladimir Poutine, veulent remettre en cause l’économie capitaliste et revenir à des méthodes soviétiques. Autre dirigeant d’un autre grand établissement bancaire, la Sberbank, Guerman Gref a évoqué les "quatre cavaliers de l’apocalypse" que sont les taux d’intérêt élevés, la pression fiscale, le rouble fort et les barrières administratives, sans toutefois mentionner la guerre en Ukraine, remarque Boris Grozovski. Première fortune de Russie et propriétaire de Severstal, Alexeï Mordachov a observé que "la situation se tend beaucoup dans le pays" et déploré le recul des investissements, qui se traduit notamment, pour la troisième année consécutive, par une baisse de la demande d’acier. Un débat, relève Business-gazeta, a aussi opposé ceux qui comme Guerman Gref et le ministre du Développement économique, Maxim Rechetnikov, s’inquiètent d’un "épuisement des réserves de croissance" à ceux qui, à l’instar d’Alexandr Nowak, comparent l’économie à un "mécanisme qui se transforme constamment, s’épuise mais se renouvelle aussi". Président de la commission budgétaire et fiscale de la Douma, Andreï Makarov a, cette année encore, dénoncé l’arbitraire des structures de force, qui conduit à ce que, dans les classements internationaux, pour la qualité de ses institutions, la Russie se situe entre le Venezuela et le Lesotho, rapporte Meduza. Le député a critiqué l’absence d’un système judiciaire indépendant, ainsi que la vague actuelle de nationalisation d’entreprises, confisquées à leurs propriétaires sous divers prétextes. 

La détermination inchangée de Vladimir Poutine à atteindre ses objectifs

"Finalement, dans son discours, il n’y a rien que le président russe n’ait dit auparavant", conclut Andreï Kolesnikov du quotidien Kommersant. Quand il a été interrogé sur la lettre ouverte du Président Zelensky à Vladimir Poutine, celui-ci a répondu qu’il "fallait s’adresser non pas aux auteurs de cette lettre, aux amateurs du genre épistolaire, mais à nos combattants sur la ligne de contact" et leur dire que "tout le pays vous regarde, est fier de vous et place ses espoirs en vous", note ce journaliste proche du Kremlin. Selon lui, la "réponse honnête à la question ‘quand est-ce que l’opération militaire spéciale va prendre fin ?’" a été donnée par Andreï Bezroukov. Cet ancien agent de renseignement, aujourd‘hui professeur au MGIMO, a répondu "en réalité jamais", étant entendu que la confrontation avec l’Occident peut revêtir différentes formes, explique Andreï Kolesnikov. 

Les propos tenus lors de sa rencontre avec les journalistes étrangers, selon lesquels "les forces russes progressent sur toute la ligne de contact" témoignent de sa confiance, mais aussi d’une perte du sens des réalités, observe le quotidien américain, qui décèle un "schisme croissant au sein de l’establishment politique russe entre des technocrates généralement pro-occidentaux qui voient les avantages d’une fin de la guerre et les faucons conservateurs qui veulent que le pays poursuive le combat".

À deux reprises, le mois dernier, Vladimir Poutine a laissé entendre que la guerre touchait à sa fin, note le New York Times, mais, mis à part ces deux phrases "sibyllines", il s’est rangé du côté des "faucons". Les propos tenus lors de sa rencontre avec les journalistes étrangers, selon lesquels "les forces russes progressent sur toute la ligne de contact" témoignent de sa confiance, mais aussi d’une perte du sens des réalités, observe le quotidien américain, qui décèle un "schisme croissant au sein de l’establishment politique russe entre des technocrates généralement pro-occidentaux qui voient les avantages d’une fin de la guerre et les faucons conservateurs qui veulent que le pays poursuive le combat". "Rien dans les interventions de Poutine et dans les propos de son entourage ne suggère qu’ils veulent mettre un terme à la guerre. Rien non plus n’indique qu’ils comprennent la situation actuelle de l’armée, la nature de cette guerre et la manière de la poursuivre ", constate aussi Ivan Filippov. Leur vision de la guerre "contredit fondamentalement la manière dont les Z-bloggers analysent la guerre et la situation de l’armée", juge ce spécialiste de la mouvance nationaliste, qui fait état d’une impression qu’il "n’avait pas éprouvée depuis 2022", à savoir "une situation grosse de changements, peut-être radicaux". "Dans la sphère Z, le sentiment que quelque chose est en préparation est répandu", écrit Ivan Filippov.

Dans un article remarqué, publié récemment dans la revue Russia in global Affairs, Vassili Kachine appelait à mettre fin à la guerre en Ukraine sur la base des accords négociés à Anchorage entre Donald Trump et Vladimir Poutine (NB - accords que la partie américaine n’a jamais confirmés). En cas de refus, estimait le politologue, la Russie devait être prête à l’escalade du conflit, y compris dans sa dimension nucléaire. Dans un entretien à Business-gazeta, il voit dans la lettre du président Zelensky une manifestation "d’hystérie" et "un signe de faiblesse", motivée par un "changement important de position de certains grands pays de l’UE, désormais favorables à un dialogue avec la Russie". En frappant la population et les infrastructures russes, Zelensky entend pousser Moscou à négocier à ses conditions, estime Vassili Kachine, mais, d’après lui, la situation peut se renverser. En effet, affirme-t-il, l’escalade, l’utilisation d’armes de plus en plus puissantes sur les villes ukrainiennes et l’offensive sur le terrain se poursuivront aussi longtemps que les conditions essentielles de la Russie ne seront pas acceptées. Pour cet expert, "la nouvelle guerre froide n’est pas seulement normale, c’est une bonne chose". "L’intervention de Poutine ne laisse subsister aucun doute, il ne faut attendre aucun assouplissement" de la position du Kremlin, conclut aussi Tatyana Stanovaya, qui considère que "la vision exposée au SPIEF ne se distingue pas de ce qu’il répète depuis de nombreuses années". Selon cette spécialiste de la Russie, ce discours "réfute l’idée qu’ayant pris conscience des difficultés croissantes, Poutine chercherait maintenant une issue à la situation critique et qu’il faudrait seulement l’aider à la trouver". En réalité, explique-t-elle, "le président russe ne juge pas du tout critique sa situation et est véritablement convaincu de sa victoire inévitable. Il est prêt à l’obtenir par des moyens militaires ou diplomatiques, mais dans tous les cas uniquement aux conditions de Moscou".

Copyright image : OLGA MALTSEVA / AFP

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