AccueilExpressions par MontaigneQue se passe-t-il à Moscou ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Russie18/05/2026ImprimerPARTAGERQue se passe-t-il à Moscou ?Auteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie Le bilan piteux de la cérémonie du 9 mai (Jour de la Victoire) témoigne des difficultés du Kremlin, qui peuvent rappeler celles des dernières années de l'URSS. Les ressemblances sont réelles mais ne doivent pas être exagérées et la Russie, pour être acculée, n'en est pas moins menaçante sur le triple champ de bataille du front, des infrastructures énergétiques et des négociations diplomatiques. La nécessité du réarmement n'en est que plus urgente pour les Européens. Le lecteur est certainement familier avec les signaux troublants qui viennent depuis quelque temps de Moscou. La presse internationale s’en est largement fait l’écho, comme l’a brillamment montré Bernard Chappedelaine.Une impression de déjà-vuS’il fallait résumer d’une formule l’image que renvoient ces signaux, on serait tenté de se référer aux années 1980, lorsqu’au Kremlin les choses commencèrent à bouger : la Russie d’aujourd’hui bute sur l’obstacle ukrainien comme l’URSS jadis "cala" devant la résistance afghane ; son économie, stimulée dans un premier temps par les dépenses militaire, entre maintenant en stagnation, voire en récession, comme celle de l’URSS autrefois ; le pouvoir russe aujourd’hui, comme son prédécesseur soviétique hier, commence à perdre une opinion russe pourtant intensément manipulée. L’un et l’autre pouvoirs font figure de gérontocraties de moins en moins en phase avec leur époque : en s’en prenant à Telegram et à Internet, Vladimir Poutine et son entourage prennent de front l’opinion des grands centres urbains.L’utilité des comparaisons historiques procède des similitudes mais peut-être plus encore des différences entre situations semblables.On aura du mal à trouver dans l’URSS finissante un épisode aussi visiblement humiliant que ce défilé piteux du 9 novembre 2026. On aura du mal à trouver dans l’URSS finissante un épisode aussi visiblement humiliant que ce défilé piteux du 9 novembre 2026. On sait que le Kremlin a été obligé de demander à Washington d’intercéder auprès de Kiev pour que la place rouge soit épargnée de toute attaque de drones ukrainiens. Après plus de quatre ans de guerre et au moins 300 000 soldats morts dans la bataille, l’échec est cuisant. Ne doutons pas en outre que la portée symbolique de cette célébration du 9 mai au rabais - avec très peu d’hôtes étrangers de surcroît - ait été pleinement comprise par les élites russes. Pourquoi le régime poutinien a-t-il, depuis des années, à ce point magnifié les célébrations du 9 mai ? C’est entre autres raisons parce que les sacrifices consentis pendant la Grande Guerre Patriotique légitimaient dans l’esprit des actuels maîtres du Kremlin leur prétention à maintenir dans la "sphère d’influence russe" les pays qui avaient été "libérés" par l’Armée rouge.Plus généralement, ce qui est probablement terrible pour les dirigeants russes actuels, c’est que l’Ukraine fait mieux que résister : la capacité de frappe en profondeur dont elle s’est dotée commence à faire des ravages sur les arrières russes, notamment sur les infrastructures pétrolières et gazières ainsi que sur l’industrie d’armement ; et surtout l’Ukraine fait mieux que résister alors qu’elle ne dispose plus vraiment de l’appui américain. Quand M. Poutine déclare sur la place rouge : "nous faisons face à une force agressive armée et soutenue par tout le bloc de l’OTAN", il ne peut convaincre l’opinion éclairée et ses propres collègues qui savent très bien que seuls les Européens aujourd’hui, avec toutes les limites qui sont les leurs, sont derrière l’Ukraine. Et le langage de Poutine ne peut guère les consoler de voir que la guerre en Iran offre à Zelenski l’occasion d’une percée diplomatique dans certains pays-clefs, dans le Golfe en particulier, mettant en relief la marginalisation au moins relative de la Russie.Dans ce contexte, on ne peut s’étonner que Vladimir Poutine se terre dans des bunkers. Il apparaît de moins en moins dans la sphère publique. On nous rapporte que dans les "conversations sous le tapis", comme l’on dit à Moscou, le thème de la succession du président revient de plus en plus fréquemment. L’establishment russe continue apparemment de penser qu’il appartient à Poutine de sortir de l’impasse dans lequel il a placé le pays en Ukraine. Les spéculations ont quand même repris sur la personnalité qui pourrait le remplacer le jour venu ; les noms que nous citions dans notre note de 2024 réapparaissent, notamment ceux du fils de Patrouchev (secrétaire du Conseil de sécurité), actuellement vice-Premier ministre et ministre de l’Agriculture et du Premier Ministre, M. Michoustine (réputé soutenu par Pékin).D’ailleurs, Poutine exerce-t-il encore la plénitude du pouvoir ou n’est-il plus que la façade d’un régime qui a intérêt à le maintenir en place aussi longtemps que la Russie n’est pas sortie de l’épreuve ukrainienne ? La question commence à se poser.Le repoussoir des années 1980Une différence majeure distingue cependant la situation actuelle en Russie de celle des années 1980 - c’est que précisément les dirigeants russes actuels sont déjà passés par là. Ils ne reproduiront pas ce qu’ont été à leurs yeux les erreurs de leur prédécesseurs. Un Gorbatchev n’aurait actuellement aucune chance de succéder à Poutine. Le successeur viendra presque nécessairement du clan des "sécuritaires" qui entoure Poutine depuis ses années pétersbourgeoises.Dans l’immédiat, le constat que l’on peut faire de la stagnation des forces russes dans la "kill zone" doit être nuancé par l’autre confrontation, celle sur les arrières.Sur le champ de bataille, il semble que les pertes russes en mars aient atteint 30 à 35 000 hommes, plus que la capacité mensuelle de mobilisation du pays à ce stade (chiffres cités par l’expert au sein de la Carnegie, Michael Kofman, l’un des meilleurs experts du sujet). Cependant, sur les arrières, les progrès fulgurants faits par les Ukrainiens dans leur capacité d’atteindre les capacités russes de production d’armes ou d’hydrocarbures ne doivent pas occulter l’autre versant de la réalité : la Russie au fil des derniers mois a procédé à une destruction systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes ; le transfert de systèmes défensifs aux Ukrainiens apparaît d’autant plus problématique que les États-Unis ont beaucoup dégradé leurs propres stocks en Iran ; un autre élément décisif réside dans l’intensification par Moscou de sa capacité à produire des missiles offensifs, dans l’espoir de pouvoir finalement complètement submerger les défenses ukrainiennes.Sur un troisième champ de bataille - celui de la négociation - les choses paraissent plus ou moins gelées. Il est à craindre cependant que les émissaires russes - les Ouchakov (conseiller diplomatique de Poutine) et Dmitriev (le financier) - aient continué de faire miroiter aux émissaires de Trump toutes sortes de bénéfices économiques si Washington exerçait enfin une pression forte sur Kiev, s’agissant en particulier du point de blocage majeur, celui d’un retrait des forces ukrainiennes de la partie du Donbass qu’elles tiennent toujours.Il y a plus. Si l’on admet que le clan au pouvoir au Kremlin aujourd’hui a tiré des années Gorbatchev les leçons que l’on subodore, on ne peut exclure qu’il cherche à éviter un échec en Ukraine en élargissant la guerre à l’ensemble de l’Europe. Cela paraît contre-intuitif, compte tenu précisément de la difficulté des forces armées russes à venir à bout des Ukrainiens. Une "guerre européenne" n’aurait toutefois pas nécessairement les mêmes caractéristiques que le conflit en Ukraine : ce serait d’abord une guerre hybride et visant non pas la conquête de territoires mais la démonstration de l’inanité de l’article 5 de l’OTAN qui fonde la solidarité transatlantique. Nous avions nous même illustré ce point dans la note de Montaigne sur des scénarios d’agression par la Russie des pays baltes. On trouvera une démonstration très rigoureuse allant dans le même sens sous la plume d'Eugène Rumer dans un rapport important pour la Fondation Carnegie au titre significatif : "Belligerent and Beleaguered : Russia After the War in Ukraine" [Belligérante et assiégé : la Russie après la guerre en Ukraine].Si l’on admet que le clan au pouvoir au Kremlin aujourd’hui a tiré des années Gorbatchev les leçons que l’on subodore, on ne peut exclure qu’il cherche à éviter un échec en Ukraine en élargissant la guerre à l’ensemble de l’Europe.La question se pose aujourd’hui de savoir si un pouvoir russe craignant le boulet de la défaite en Ukraine ne serait pas tenté d’avancer les échéances, de jouer le tout pour le tout tant que Trump est aux commandes à Washington et avant que les Européens aient franchi des étapes décisives dans leur effort de réarmement. À cet égard, un moment-clef pourrait intervenir si la promesse que les généraux russes aurait faite à Poutine de prendre la totalité du Donbass cet automne, selon le FT, se révélait impossible à tenir.Que faire ?Au terme de cette analyse, deux lignes d’action se dessinent pour les Européens :En premier lieu, il va de soi que l’effort de réarmement qui ne fait que prendre son essor en Europe doit être poursuivi et si possible accéléré. Céline Marangé a parfaitement raison de noter dans le Monde du 14 mai qu’il ne faut se faire aucune illusion sur la "radicalité du pouvoir russe". Au demeurant, si les années 80 se sont achevées avec le retrait soviétique d’Afghanistan et finalement la chute de l’URSS, c’est aussi parce que les États-Unis sous la conduite de Ronald Reagan ont maintenu une "course aux armements" que le Kremlin d’alors n’a pas pu suivre ;En second lieu, un espace doit quand même être exploré pour une tentative de proposition européenne sur un règlement du conflit ukrainien. Un telle tentative devrait venir non de Paris seul mais de quelques grandes capitales européennes. Elle serait peut-être vouée à l’échec mais les Européens disposent de suffisamment d’atouts - leur soutien à l’Ukraine, le gel des avoirs russes, leur rôle potentiel dans une reconstruction de l’Ukraine ou sur la question des garanties de sécurité, l’accession de Kiev à l’UE etc. - pour se rendre indispensables dans tout règlement. C’est peut-être l’aveu involontaire qu’a fait M. Poutine en suggérant le nom de l’ancien chancelier Gerhard Schröder comme médiateur, avec le dessein explicite bien entendu de diviser l’opinion allemande.Copyright image : Maxim SHIPENKOV / POOL / AFPVladimir Poutine au Kremlin le 9 mai 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMars 2024[Scénarios] La Russie, une puissance crépusculaire ?L'échec de l'invasion en Ukraine et la résilience économique russe suscitent des interrogations sur l'avenir à long terme du pays. Dessins des trajectoires possibles sur le plan économique, démographique, militaire et politique.Consultez la Note d'éclairage 13/05/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - Le régime Poutine sur la défensive Bernard Chappedelaine 07/01/2026 [Le monde vu d’ailleurs ] - La Russie, perdante ou gagnante du renversement... Bernard Chappedelaine