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La quatrième guerre du Golfe : une épreuve de faiblesse?

La quatrième guerre du Golfe : une épreuve de faiblesse?
 Bruno Tertrais
Auteur
Expert Associé - Géopolitique, Relations Internationales et Démographie

28 février, trois mois après : la guerre en Iran se poursuit, avec des résultats mitigés. La République islamique est fortement affaiblie sur le plan économique et militaire, mais la menace nucléaire n'est pas éliminée. La déstabilisation du monde aura des conséquences durables, entre recherches d’alternatives sur les chaînes économiques et commerciales ou mise en doute de fiabilité de l'alliance avec Washington. Golfe, Israël, Chine, Russie, Ukraine : qui sont les gagnants et les perdants ?  Quels scénarios se dégagent pour les prochains mois ?

Trois mois après la deuxième phase des opérations militaires israéliennes et américaines - la "guerre de quarante jours" de 2026 ayant succédé à la "guerre de douze jours" de 2025 - le Moyen Orient s’est installé dans un étrange état de "ni guerre, ni paix", et aucun scénario favorable n’apparaît pour le court terme.

Décidée de concert par MM. Trump et Netanyahou à l’hiver 2025, l’opération initiée le 28 février devait initialement se dérouler à la fin du printemps 2026. L’accélération du calendrier - liée en partie à la "promesse" faite par M. Trump d’aider la population iranienne - explique en partie pourquoi elle donne le sentiment d’une improvisation. On peine à croire que Washington n’ait pas imaginé que l’Iran puisse interdire le détroit d’Ormuz : tous les témoignages crédibles montrent que c’est pourtant le cas. 

Un régime affaibli, mais debout

On le sait : le régime iranien reste en place, il s’est radicalisé et l’équilibre des pouvoirs internes s’est modifié au bénéfice des Gardiens de la Révolution. Il est persuadé d’avoir remporté une grande victoire sur les États-Unis. L’opération de changement de régime envisagée par Israël aurait été tuée dans l’œuf par l’intervention du Président turc auprès de M. Trump, empêchant la mobilisation de forces kurdes en Irak.

Mais l’économie iranienne est épuisée. Elle connaît sa crise la plus sévère depuis 1979. Depuis la mi-avril, le blocus financier ("Economic Fury") semble affecter profondément les revenus pétroliers des Gardiens de la Révolution.

Si l’on en croit la presse américaine, le bilan militaire est mitigé. L’Iran aurait conservé 70 % de ses lanceurs et 70-75 % de ses missiles, même si sa capacité à tirer des missiles à longue portée a été sévèrement atteinte. Elle aurait regagné accès à 90 % de ses installations souterraines.

Il est indubitable que le programme nucléaire, premier "but de guerre" israélo-américain, a été affecté.

Mais il est indubitable que le programme nucléaire, premier "but de guerre" israélo-américain, a été affecté. Avant le début des opérations en juin 2025, selon le renseignement américain, l’Iran aurait pu fabriquer un engin dans un délai de trois à six mois, ou encore selon l’ISIS, dont les travaux font référence, "avec certitude dans un délai de moins de six mois". En 2025, au moins une dizaine de sites (pour l’essentiel liés aux activités d’enrichissement de l’uranium) auraient été endommagés et une douzaine de scientifiques (travaillant sur la militarisation) neutralisés. Au résultat, le délai techniquement nécessaire pour fabriquer un engin aurait été allongé à environ un an, voire deux. Depuis la fin février 2026, le programme nucléaire a été de nouveau ciblé par les frappes américano-israéliennes, qui se seraient surtout attachées à affecter encore un peu plus la capacité de militarisation du pays. Et le bilan cette fois ? Il reste débattu. Selon des sources américaines de renseignement, le délai techniquement nécessaire n’aurait pas changé et serait d’environ un an pour un engin rudimentaire. Des sources israéliennes informellement consultées donnent le même délai. L’ISIS est plus optimiste : une éventuelle militarisation serait plus longue et surtout plus incertaine. En tout état de cause, l’Iran dispose encore presque certainement d’environ dix tonnes d’uranium enrichi, dont 440 kilos à 60 %, dans ses sites d’Ispahan, Fordo, et/ou Natanz

Beaucoup de perdants…

La guerre d’Iran a ceci de commun avec celle d’Ukraine que ces deux conflits régionaux ont des répercussions significatives sur toute l’économie mondiale. Mais celles de la première sont plus profondes et plus durables, car elles affectent des éléments critiques des chaînes de valeur industrielles : si le détroit d’Ormuz ne voit passer qu’une faible part du trafic maritime mondial (de l’ordre de 10 %), il est comme on le sait particulièrement important pour les exportations de pétrole et de gaz naturel liquéfié, mais aussi d’engrais, de soufre, ou encore d’hélium. Sans compter les câbles sous-marins qui y passent.

Quelle que soit son issue, la guerre actuelle contribue ainsi déjà au ralentissement de l’économie mondiale, et incite fortement les grands acteurs à explorer des alternatives dans trois domaines : 

  • La sécurisation du transport, avec notamment la réfection ou la construction de nouveaux oléoducs et gazoducs à travers la péninsule arabique mais aussi un intérêt renouvelé pour les corridors trans-régionaux ;
  • La diversification des fournisseurs, avec le souhait exprimé par certains pays d’acheter ailleurs (intérêt japonais pour le GNL américain…) et l’opportunité perçue par des fournisseurs plus proches (insistance russe sur l’intérêt du projet Force de Sibérie-2 pour la Chine…) ;
  • La transition énergétique, avec une Asie qui pourrait connaître son "moment Ukraine" : remise en cause de certains projets ayant recours au GNL, accélération des efforts de transition vers le nucléaire et les renouvelables…


Après trois mois d’engagement militaire, les commentateurs américains voient Donald Trump quelque part "entre Bush et Carter", soit entre l’auteur d’une opération de changement de régime risquée et peut-être contreproductive (comme ce fut le cas en Irak) et le responsable d’un échec cuisant en Iran (comme celui de l’opération de libération des otages ratée de 1980). Si l’économie des États-Unis souffre moins que celle d’autres grands acteurs mondiaux, la réputation du pays est une nouvelle fois atteinte, d’autant plus que l’Amérique, pour l’instant sans résultat positif probant aux yeux du monde, a considérablement entamé ses stocks militaires.

Selon les médias et les think tanksaméricains, le Pentagone aurait en effet tiré la quasi-totalité de ses missiles furtifs à longue portée (plus de 1 000), un tiers de son inventaire de Tomahawk (environ 1 000), et environ la moitié de ses intercepteurs (1 300 Patriot, la moitié de ses SM3, un tiers de ses SM6, la moitié de ses THAAD). Il faudra plusieurs années pour reconstituer ces stocks, ce qui dans l’intervalle limitera les capacités d’action des États-Unis, y compris en défense de leurs alliés. Par ailleurs, comme en Ukraine, on a pu constater la disproportion phénoménale des coûts entre l’attaque et la défense dès lors que celle-ci oppose des drones à des intercepteurs traditionnels. 

Après trois mois d’engagement militaire, les commentateurs américains voient Donald Trump quelque part "entre Bush et Carter", soit entre l’auteur d’une opération de changement de régime risquée et peut-être contreproductive (comme ce fut le cas en Irak) et le responsable d’un échec cuisant en Iran.

Si les pays du Golfe se réjouissent de l’affaiblissement de "l’Axe de la résistance" et peuvent espérer que leur modèle de développement survivra, ils en tireront certainement, pour la plupart, la leçon qu’une forte dépendance vis-à-vis des États-Unis pour leur protection n’est plus un pari raisonnable - un constat d’ailleurs fait aussi en Israël, pour d’autres raisons. De même pour les alliés européens et asiatiques de l’Amérique. Mais au Moyen-Orient, les conséquences pourraient être plus profondes. L’Arabie saoudite avait pris les devant en confortant, par un traité d’alliance mutuelle, sa relation de défense avec le Pakistan - les deux pays se concertant de plus en plus dans un format "Quad" avec l’Égypte et la Turquie. Les Émirats arabes unis, eux, prennent en quelque sorte le chemin inverse, en consolidant leur relation stratégique avec Israël (et en quittant l’OPEP). 

…et des gagnants ?

La Russie et la Chine sont-elles gagnantes ou perdantes de l’affrontement en cours ? Méfions-nous des jugements à l’emporte-pièce : les conséquences pour elles vont en effet dans les deux sens.

Moscou et Pékin ne peuvent que se réjouir de voir l’Amérique affaiblie politiquement et militairement, une nouvelle fois engluée dans une "guerre sans fin" au Moyen-Orient qui détourne leur attention à la fois de l’Europe et de l’Asie.

Pour autant, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont aussi pu constater, sans doute avec surprise, que Donald Trump était capable de se lancer dans une impressionnante démonstration de force. Une guerre majeure "de choix", intense, longue et coûteuse, à laquelle ils ne s’attendaient sans doute pas, avec des opérations de "décapitation" de nature à impressionner les adversaires des États-Unis. Et ils ne peuvent être certains que le relatif échec constaté jusqu’à présent le dissuade de recommencer ailleurs… De plus, en élargissant la focale, il est difficile de ne pas voir dans les actions du président américain depuis près de deux ans un affaiblissement de la "famille des autoritaires" : décapitation du régime vénézuélien, rapprochement avec le nouveau régime syrien, soutien aux opérations contre le Hezbollah et le Hamas, attaques contre les Houthistes, et maintenant réduction du potentiel d’action extérieure de la République islamique d’Iran.

Pour Pékin, il y a néanmoins d’incontestables motifs de satisfaction. La dépense américaine en munitions dégarnit les stocks du Pentagone et réduit sa capacité à durer dans un éventuel conflit en Asie. Son quasi-allié pakistanais s’est positionné en médiateur. La Chine peut continuer à consolider son image de garante de la stabilité internationale. Et ses exportations de matériels et de technologies "vertes" battent leur plein…

Israël sort-il gagnant de la phase guerrière actuelle ? De son point de vue, les motifs de satisfaction sont, à ce stade, nombreux. Sans aucun état d’âme sur sa vision stratégique depuis le 7 octobre - qui a conforté le pays dans sa préférence pour l’action militaire préventive ou préemptive - Israël réduit méthodiquement la menace terroriste et peut entrevoir le scénario d’un Liban stabilisé qui pourrait un jour établir des relations normales avec lui. Il affaiblit la République islamique et retarde encore un peu plus le programme nucléaire du pays. Sur place, on ne manque pas de faire remarquer que la République islamique a été dans l’incapacité d’enrichir de l’uranium depuis près d’un an, ce qui n’était pas arrivé depuis deux décennies. Il ne cesse d’impressionner militairement la région - un peu trop au goût des Saoudiens et des Qataris - et a vu les Émiratis faire directement appel à lui pour sa défense. Au prix, il est vrai, d’une armée épuisée par près de trois ans de guerres et au sein de laquelle, sur le terrain proche-oriental, la discipline semble parfois s’effondrer.

Mais le vrai gagnant de la phase actuelle des combats pourrait-il être… l’Ukraine ? Kyiv n’est plus le centre de l’attention diplomatique de la Maison Blanche, et les pressions américaines pour un accord rapide avec la Russie se sont faites moins fortes.

Mais le vrai gagnant de la phase actuelle des combats pourrait-il être… l’Ukraine ? Kyiv n’est plus le centre de l’attention diplomatique de la Maison Blanche, et les pressions américaines pour un accord rapide avec la Russie se sont faites moins fortes. L’Administration a d’ailleurs officiellement abandonné, pour un temps au moins, ses efforts de "médiation". L’Iran affaibli est moins disponible pour assister militairement Moscou. Surtout, M. Zelensky a réussi une belle manœuvre en proposant sa propre assistance aux pays du Golfe, y gagnant un soutien financier et une image positive dans la région

Une guerre qui est loin d’être terminée

Sur le front proche-oriental, le cessez-le-feu est censé tenir au moins jusqu’à la fin juin. Sur le front du Golfe, l’Amérique retient encore le bras d’Israël et a empêché que la guerre escalade au risque de la destruction mutuelle des infrastructures énergétiques. Mais le statu quo "blocus américain contre filtrage iranien" ne tiendra pas éternellement.

La neutralisation complète du programme nucléaire iranien reste le premier but de guerre des États-Unis et d’Israël. Contrairement à ce que l’on entend ou lit fréquemment, l’Amérique de M. Trump a, concernant l’Iran, des objectifs assez clairs à défaut d’une stratégie toujours lisible. À preuve: l’instruction présidentielle NSMP-2 (4 février 2025) avait repris mot pour mot les objectifs de la NSMP-11 (8 mai 2018) : "empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et de missiles balistiques intercontinentaux ; neutraliser le réseau et la campagne d’agression régionale de l’Iran ; perturber, affaiblir ou priver le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et ses mandataires de l’accès aux ressources qui alimentent leurs activités déstabilisatrices ; et contrer le développement agressif par l’Iran de ses capacités en matière de missiles et d’autres armes asymétriques et conventionnelles." Au moment du lancement de l’opération Epic Fury, M. Trump avait évoqué les missiles iraniens et la capacité de production de missiles du pays, sa marine, son programme nucléaire et son soutien au terrorisme.

Ainsi l’Amérique ne prétend-elle pas avoir de réelle stratégie de "changement de régime". D’autant plus que l’effondrement total de la République islamique comporterait des risques allant d’une émigration massive vers des pays amis à la dispersion des moyens militaires et nucléaires iraniens. À la Maison-Blanche, disent des proches de l’Administration, on continue de se référer au scénario "Venezuela". On a même vu des sources américaines prétendre que l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad aurait pu être le "Delcy Rodriguez" de l’Iran…

Quatre scénarios

Et maintenant ? Trois mois après le début des hostilités, quatre scénarios apparaissent : 
 

  • Négociation (probabilité : 25 %). Une négociation en deux phases est en cours. Elle concerne d’abord la circulation dans le détroit, puis devrait aborder, dans un délai de deux mois, la question nucléaire avec, en ligne de mire, un accord plus "léger" que celui de 2015. À ce stade, une issue diplomatique reste peu crédible, tant l’Iran estime être en position de force et ne fait pas confiance aux États-Unis. Sans compter que la faiblesse du nouveau "Guide suprême" ne lui permet probablement pas d’imposer un accord incluant d’importantes concessions. Et que M. Trump continue de rêver à une universalisation des accords Abraham dans la région… 
  • Épreuve de force (probabilité : 30 %). Après un ultimatum, l’Amérique reprendrait les frappes massives, espérant convaincre le régime de crier grâce, car il jouerait alors sa survie. Mais en cas d’échec, il pourrait alors au contraire tenter de fabriquer un engin nucléaire improvisé, ne serait-ce que pour affirmer qu’il est désormais une "puissance nucléaire".
  • Défaite stratégique (probabilité : 20 %). Peut-on imaginer une défaite américaine ? Cela parait difficile, mais M. Trump entretient un rapport avec la réalité stratégique qui autorise ce scénario. Dans celui-ci, la République islamique - qui "n’a jamais gagné une guerre mais n’a jamais perdu une négociation", dit-on parfois, resterait maître d’Ormuz. Ce qui créerait un dangereux précédent pour la liberté de navigation dans les détroits internationaux. Mais le président américain n’en affirmerait pas moins avoir "remporté une grande victoire" en ayant affaibli militairement la République islamique, en rappelant peut-être le précédent de George Bush en 1991. Et porterait son attention ailleurs (probablement vers Cuba).
  • Pression maximale (probabilité : 25 %). Enfin, le scénario recommandé par des experts proches de l’administration est celui de la patience stratégique et de la "pression maximale", slogan qui caractérisait déjà le premier mandat de M. Trump. Persuadés de la fragilité du régime et de l’efficacité du blocus, ils escomptent pour la République islamique un destin soviétique. À cette fin, ils recommandent d’accentuer les efforts visant casser les circuits de financement des Gardiens de la révolution, à sanctionner le secteur automobile iranien, à neutraliser les moyens de communication internes (Intranet gouvernemental) et externes (télévision d’État), à encourager des campagnes de défection et de révolte (grèves…). Une stratégie incertaine et elle aussi risquée, car la tentation nucléaire ne manquerait pas ici encore de ressurgir en Iran. 

Le danger pour l’Amérique de Trump, qui rêve de Venezuela ou d’Union soviétique tout en envisageant un scénario à l'irakienne (1991), est de se retrouver in fine avec un scénario à la vietnamienne, voire à la nord-coréenne (un Iran nucléaire).

Cette quatrième guerre du Golfe - après celles de 1980, 1991 et 2003 - s’est transformée en "épreuve de faiblesse" dans laquelle chacun des deux principaux protagonistes souffre mais est persuadé que l’autre finira par reculer. Le danger pour l’Amérique de Trump, qui rêve de Venezuela ou d’Union soviétique tout en envisageant un scénario à l'irakienne (1991), est de se retrouver in fine avec un scénario à la vietnamienne, voire à la nord-coréenne (un Iran nucléaire). 


Copyright image : KAWNAT HAJU / AFP
Le village libanais de Zrariye frappés par des missiles israéliens le 24 mai 2026

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