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Soulèvement en Iran : vers la chute du régime ?

Soulèvement en Iran : vers la chute du régime ?
 Farid Vahid
Auteur
Codirecteur de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à la Fondation Jean-Jaurès

L’Iran est traversé par de nouvelles manifestations réprimées avec une extrême violence par le régime de la République islamique, après que les contestations anti-inflation du 28 décembre ont changé de nature et ont gagné toute la population, dont une partie lit dans l’enlèvement de Nicolas Maduro l’espoir d’une nouvelle intervention américaine. À quoi peut-on s’attendre ? Un entretien avec Farid Vahid.

D’où sont parties les manifestations du 28 décembre ?

La perte de valeur du rial et une augmentation des prix de 52 % depuis la fin de 2024 (selon des chiffres officiels, sous-évalués) ont mis les commerçants du Grand Bazar dans les rues de Téhéran. Ceux-ci sont pourtant traditionnellement conservateurs, ce qui rend leurs revendications d’autant plus significatives, et les protestations contre la vie chère sont de toute façon indissociables d’une contestation contre le régime. La crise économique iranienne et l’inflation sont installées sur le fond d’une corruption systémique. En dix ans, le rial a perdu 90 % de sa valeur tandis que le taux de change préférentiel, un taux de change que l’État subventionne pour les importations de produits de première nécessité et qui coexiste avec le taux de change officiel et le taux de change libre, favorise une corruption endémique et exaspère les Iraniens. 

Petit à petit, les classes populaires de petites villes, dans les régions périphérique de l’Ouest ou de l’Est du pays, se sont ralliées au mouvement contre la vie chère en portant des slogans anti-régime. Elles ont été suivies par les étudiants de Téhéran. Dans la capitale, les trois principales universités, l’Université de Téhéran, l’Université de technologie Amirkabir et l’Université de technologie de Sharif, sont dans le même quartier, voire même dans la même rue, que les ministères et les ambassades ; la coexistence de ces centres de pouvoir constitue une source d’inquiétude considérable pour le régime. Il faut bien se représenter que les universités iraniennes sont de gigantesques campus à l'anglo-saxonne où les étudiants, bien organisés en associations, disposent d’une certaine liberté, sans compter que la mort de jeunes de seize ou dix-huit ans provoque des chocs sans commune mesure dans l’opinion publique. Le pouvoir a donc fermé les universités et les cours sont dispensés en visioconférence. Les banques et les administrations sont aussi à l’arrêt. La paralysie du pays a un coût économique considérable, et cela alimente la colère des manifestants. 

Les sanctions américaines expliquent l'aggravation de la situation mais c’est le régime, coupé de tout lien avec sa population, qui en est jugé responsable, d’autant plus que les Iraniens ne se sentent pas concernés par le chantage à la bombe de leurs dirigeants

Évidemment, les sanctions américaines expliquent l'aggravation de la situation mais c’est le régime, coupé de tout lien avec sa population, qui en est jugé responsable, d’autant plus que les Iraniens ne se sentent pas concernés par le chantage à la bombe de leurs dirigeants, et qu’ils n’en tirent aucun profit sur le plan énergétique. 

Pour les Iraniens, la vie est devenue impossible au point qu’ils se révoltent au moins autant par désespoir que par courage.

Quels sont les différences et les parallèles de ce mouvement avec Femme, vie, liberté (2022) ?

En novembre 2019, les manifestants avaient protesté contre l'augmentation du prix du carburant (multiplié par trois en une nuit), en septembre 2022, c’était suite à la mort de Masha Amini, là, c’est l’inflation… même si les étincelles diffèrent, c’est toujours la nature mafieuse et oligarchique du régime qui est en cause

Toutefois, en 2019, le mouvement avait principalement touché les villes les plus pauvres d’un pays où les inégalités sont immenses, mais les classes moyennes n’avaient que très peu participé. En 2022, "Femmes, vie, liberté" avait avant tout été scandé par les jeunes gens éduqués des villes. Depuis le 28 décembre, et en quelques jours seulement, commerçants, classes populaires, étudiants, classe moyennes, petites et grandes villes ont été impliqués, ce qui est inédit, et ce sont tous les Iraniens, sans distinction géographiques ou sociologiques, qui appuient les manifestations. Le gouvernement n’a certes jamais été soutenu par les classes aisées mais il se retrouve à présent abandonné y compris par les franges les plus conservatrices et les plus religieuses d’un pays dont une grande majorité des 92 millions d'habitants se sécularisent et partagent de plus en plus une haine de l’islam politique, par essence lié à la nature même de la gouvernance de la République islamique.

Comment se positionne le pouvoir iranien face aux contestations ? Dans quelle mesure le président Massoud Pezeshkian et l’ayatollah Ali Khamenei sont-ils alignés ? 

Beaucoup parmi les mollahs, et Khamenei en fait partie, ont fait la révolution de 1979 : ils en ont tiré les leçons et considèrent que si les révolutionnaires ont réussi, c’est parce que le Shah, dont le régime était dictatorial mais pas sanguinaire, n’a pas usé de la force nécessaire pour réprimer sa population. Les fondateurs de la république islamique sont dès lors convaincus que s’ils veulent rester au pouvoir, ils doivent tuer.

L’Islam radical donne aussi un cadre de légitimation pour le meurtre des manifestants, qualifiés de terroristes et d'ennemis de Dieu [mohareb].

L’Islam radical donne aussi un cadre de légitimation pour le meurtre des manifestants, qualifiés de terroristes et d'ennemis de Dieu [mohareb] : c’est un terme juridique très précis qui s’accompagne, en vertu du droit islamique, de la peine de mort.

Le qualificatif de "mohareb" revient à donner un feu vert pour tirer sur la foule aux forces armées, sans compter que le régime joue des divisions ethniques et géographiques du pays en envoyant les forces de l’ordre dans des régions éloignées de leur lieu d’origine, dans un pays trois fois grand comme la France.

En cas de changement de régime, la question de l’avenir des 120 000 Gardiens de la Révolution, qui sont massivement présents dans toutes les sphères de la société et notamment dans les entreprises, sera d’ailleurs centrale. Pour l’instant, on ne constate pas de fissure au sein de l’appareil militaire : sans préjuger de l’adhésion idéologique des soldats, la répression est telle que le risque, en cas de refus d’obéissance, est la mort.

Au Venezuela, toute l’opération consistait à retirer un seul homme du pouvoir : comment le régime réagirait-il en cas de disparition de l’Ayatollah ? 

Les institutions de l’État iranien sont très complexes et impliquent des millions de fonctionnaires… D’une certaine manière, et sans extrapoler la comparaison, le fonctionnement du régime peut être rapproché de celui de la Ve République. Le guide suprême commande aux forces armées, a le dernier mot sur les ministres et contrôle le périmètre régalien. Le Président, dont le rôle est important, a plutôt les fonctions du Premier ministre : il nomme les gouverneurs des provinces, les doyens des facultés… Ce n’est pas un fantoche : il impulse une vraie orientation politique. Entre Massoud Pezechkian, Ebrahim Raïssi [2021-2024], Hassan Rohani [2012-2021], Mahmoud Ahmadinejad [2005-2013], il y a eu de vraies différences et la coexistence entre le président, même quand il était ultra-conservateur, et les gardiens de la Révolution a pu être très tendue. 

Le Guide est tout de même la figure politique clef, dans un régime qui repose paradoxalement sur une relecture du principe platonicien de "philosophe-roi" : c’est au leader religieux d’être en haut de la pyramide politique, car il est supposé avoir une vision d'ensemble de la cité. 

À partir de 1979, les islamistes sont parvenus à éliminer au fur et à mesure tous leurs ex-partenaires de la Révolution, notamment à la faveur de la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 : ces huit années ont réduit au silence la société civile et permis de supprimer toutes les oppositions. Les communistes ont été exécutés, les nationalistes et les laïcs ont été mis de côté… Depuis, Ali Khamenei, Guide suprême depuis 1989 après avoir été président de la république islamique d'Iran de 1981 à 1989, s’est accaparé tout le pouvoir et garde la main sur le président. Les candidatures à la présidentielle sont validées par un Conseil des gardiens de la Constitution, composé de six juristes - élus par le Parlement iranien sur proposition du chef du pouvoir judiciaire, lui-même nommé par le guide - et de six ayatollahs, nommés directement par le guide suprême : c’est donc Khamenei qui tient tout.

Le Guide est tout de même la figure politique clef, dans un régime qui repose paradoxalement sur une relecture du principe platonicien de "philosophe-roi".

Les Iraniens, pendant longtemps, sont tout de même allés voter. Ce n’est plus le cas, d’abord parce que le conseil des Gardiens ne valide même plus les candidatures des "réformateurs" et ensuite parce que les "réformateurs" sont désormais encore plus détestés que les conservateurs dès lors qu’ils ont, eux aussi, réprimé les manifestations, et que l’ouverture internationale que le JCPOA sur le nucléaire iranien de 2015 était censé apporter s’est soldée par un échec.

Le taux de participation lors des dernières élections présidentielles a tourné autour de 50 % pour le second tour en 2021 et 2024 : ces chiffres officiels, déjà largement surestimés, sont historiquement bas, comparés par exemple à ceux de 2017 ou 2013 (70 %) et surtout de 2009 (85 %). Le pays ne croit plus à une porte de sortie "naturelle" de la dictature

Même si l’Iran n’est pas la Corée du Nord et que tout ne repose pas sur une seule personne, le Guide suprême a fait le vide autour de lui : l’éliminer aurait un impact majeur. En cas de chute, il est difficile de prévoir à quoi s’attendre : les "réformateurs" essayeront de prendre le pouvoir, les gardiens pourraient conclure un accord avec Trump pour installer un régime militaro-oligarchique où le religieux aurait un moindre poids - ce qui ne répondrait pas aux aspirations démocratiques de la population.

Comment la capture du président Maduro est-elle perçue en Iran et quel est l’impact des menaces d’intervention militaire du président Trump ?

Qu’on ne s’y trompe pas : la question du respect du "droit international" est nulle et non avenue pour les Iraniens, dès lors que l’État de droit tout court n’existe même pas dans leur pays. Tout ce qu’ils retiennent de l’opération "Absolute Resolve", c’est que les Américains sont capables de mettre à bas un dirigeant s’ils le décident. Ils sont déjà des acteurs très directs des événements en cours : c’est grâce au service de connexion par satellite Starlink - interdit et que les autorités sont parvenues à brouiller le 13 janvier - que les Iraniens ont pu se coordonner et la perspective d’une intervention américaine suscite tous les espoirs. 

L’influence des États-Unis est aussi importante car il y existe une très forte communauté d’élites iraniennes, souvent originaires des classes populaires et provinciales défavorisées, qui ont obtenu des bourses dans les grandes universités américaines. On peut presque dire que la République islamique forme gratuitement des élites américaines ! Le réseau des alumni aux États-Unis est donc très actif, et il faut lui ajouter les Iraniens partis après 1979 (comprenant notamment la communauté des juifs d’Iran, qui étaient entre 200 et 300 000 avant la Révolution). 

Le Guide, quant à lui, sait que les États-Unis sont imprévisibles. L’Iran avait subi l’attaque conjointe d'Israël et des États-Unis lors de la guerre de 12 jours de juin (opération américaine Midnight Hammer du 21 et 22 juin sur ses sites nucléaires en soutien à l'attaque israélienne Rising Lion) : les bombardements américains de soutien à Israël, en juin, étaient survenus alors même que se tenaient des négociations entre Steve Witkoff et le chef de la diplomatie iranienne. C’est tout l’art trumpien de l'ambiguïté stratégique : loin de "faire le clown", comme on a pu le penser, Trump joue plutôt habilement son jeu de poker diplomatique pour mieux perdre l’ennemi.

Si Trump n'intervient pas malgré ses déclarations, les Iraniens interpréteront cela comme un immense abandon et le pouvoir y verra un feu vert pour une prochaine vague de massacres.

Si Trump n'intervient pas malgré ses déclarations, les Iraniens interpréteront cela comme un immense abandon et le pouvoir y verra un feu vert pour une prochaine vague de massacres. En même temps, c’est un pari risqué pour Trump qui privilégie les opérations militaires courtes et décisives, schéma qui ne s’applique guère à une situation d’une éminente complexité, ce d’autant plus que les dégâts causés par une réaction de la République islamique pourraient générer plus de coûts que de bénéfices pour les États-Unis.

À quelques mois des midterms, cela pourrait coûter politiquement cher aux Républicains, dont les électeurs MAGA voient d’un mauvais œil les interventions extérieures. 

Faut-il considérer sérieusement la "candidature" de Reza Pahlavi, le fils du Shah d'Iran chassé en 1979, qui réside aux États-Unis ?

Il existe une véritable dynamique en faveur de Reza Pahlavi, le fils du Shah, qui a fui en 1979 et habite depuis aux États-Unis. Le slogan de "Vive le roi" résonne dans les rues mais l’imaginaire qu’il convoque en Iran est très différent, évidemment, de l’imaginaire français. Le drapeau mêlant un lion et un soleil n’a rien à voir avec le drapeau de la fleur de lys ou du sacré cœur ! Cela fait seulement quarante-sept ans que la monarchie est tombée, après deux mille cinq cents ans de continuité, et le Shah n’est pas un symbole négatif mais plutôt un symbole unificateur. Les Iraniens qui crient "vive le roi" ne témoignent pas tant d’un désir de monarchie que d’un désir de changement

Reza Pahlavi annonce qu’il veut diriger la transition et convoquer une assemblée constituante mais la question prioritaire ne sera pas celle de la forme juridique des nouvelles institutions mais celle de voir si les oppositions parviendront à s’unir afin de créer une logique révolutionnaire sur le terrain. En 1979, pour faire tomber le shah, des courants très différents s’étaient ralliés : communistes, islamistes, républicains…. 

Quoi qu’il advienne, tous les Iraniens s’accordent sur quatre principes élémentaires, par ordre de priorité : 

  • la fin de l’islam politique et la mise en œuvre d’un modèle laïc, dans un pays qui considère la mainmise du religieux comme une anomalie
  • le respect des libertés civiles et individuelles, l’égalité entre hommes et femmes, la liberté de la presse
  • la normalisation des relations avec le reste du monde 
  • la prospérité économique, dans un pays aux multiples ressources naturelles et humaines, qui ne sera possible que si les trois conditions ci-dessus sont remplies.

La question prioritaire ne sera pas celle de la forme juridique des nouvelles institutions mais celle de voir si les oppositions parviendront à s’unir afin de créer une logique révolutionnaire sur le terrain.

En Chine, le régime de dictature peut perdurer parce que le pouvoir en place remporte des succès économiques et a permis l’émergence d’une classe moyenne qui s’enrichit. Ce n'est pas le cas en Iran : le modèle ne fonctionne pas, quel que soit l’angle que l’on considère, alors même qu’une société civile éduquée, éclairée, créative, est pleine d’aspirations qui restent lettre morte. Le régime ne doit sa survie qu’à la force létale qu’il exerce

Pendant longtemps, d’aucuns soutenaient que des changements culturels de fond faciliteraient progressivement l’avènement d’un nouveau régime, face à ceux qui affirmaient que seule une révolte armée ou une intervention extérieure seraient susceptibles de mettre la République islamique à bas. Force est de constater que, vu la sauvagerie de la répression actuelle, l’ayatollah Khamenei, bien loin de préparer un moment Gorbatchev pour l’Iran, se comporte davantage en un Staline sanguinaire

Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright image : Joe Klamar / AFP

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