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Cuba : le régime castriste face à la menace américaine

Cuba : le régime castriste face à la menace américaine
 Margot François
Auteur
Chercheuse associée au centre GEODE, analyste chez Cassini conseil et chargée de cours à l'Université Carlos III de Madrid
 Jonathan Guiffard
Auteur
Expert Associé - Défense et Afrique

Après le Venezuela, Cuba ? L’administration américaine, notamment sous l'impulsion de Marco Rubio, accroît sa pression sur le régime castriste pour le faire plier, de préférence sans intervention militaire. Dans un triptyque, Jonathan Guiffard et Margot François éclairent les tensions en cours et dégagent des scénarios pour Cuba. Le deuxième épisode revient sur la perception à Cuba de la menace américaine, et son instrumentalisation par le pouvoir castriste pour tenter de maintenir sa légitimité au sein d'une population excédée, alors que l'unité nationale de l’île est mise à mal.

Le 18 mai dernier, le président cubain Miguel Díaz Canel a affirmé sur X que l’intervention des États-Unis "provoquerait un bain de sang aux conséquences incalculables, sans compter son impact destructeur sur la paix et la stabilité régionales". Il précise que "les menaces d'agression militaire contre Cuba proférées par la plus grande puissance de la planète sont bien connues".

En effet, l’histoire politique cubaine est marquée par les interventions de son voisin américain, à commencer par l’explosion du cuirassé USS Maine en 1898, prétexte à l’intervention militaire qui conduit à la fin de la domination espagnole. Elles se poursuivent avec l’adoption de l’amendement Platt (1901), qui légalise l’ingérence américaine dans les affaires cubaines, et se manifestent encore en 1952, lors du coup d’État de Fulgencio Batista, soutenu tacitement par Washington. La tentative de débarquement dans la Baie des Cochons, menée par des exilés cubains soutenus par la CIA en 1961, a d’ailleurs contribué à cristalliser l’état d’alerte permanent dans lequel s’est inscrit le projet révolutionnaire cubain. Ce que certains chercheurs appellent le "mythe de Girón", du nom de la plage du débarquement raté, est resté un symbole de résistance face à l’agression étrangère et de l’unité du peuple face à l’envahisseur, sans cesse mobilisé dans le récit national. Comme le formulait Fidel Castro en reprenant le mythe de David contre Goliath :

Cuba […] se trouve aujourd'hui face à la puissance la plus puissante de l'histoire, comme un nouveau David, mille fois plus petit, qui, avec la même fronde des temps bibliques, lutte pour sa survie contre un gigantesque Goliath de l'ère nucléaire qui tente d'empêcher notre développement et de nous livrer à la maladie et à la faim.

Radio Martí (1985) puis TV Martí (1990), conçues sur le modèle de Radio Free Europe, constituent les premières incarnations d'une stratégie d'influence médiatique étatsunienne vers l'île. Leur impact réel demeure pourtant marginal, les émissions étant systématiquement brouillées, et n’obtenant qu’une audience limitée. En revanche, elles sont davantage mobilisées par le régime comme preuve récurrente d'ingérence, notamment lors des dénonciations annuelles à l'ONU. ZunZuneo, opération discrète révélée par l'Associated Press en avril 2014, prolonge cette logique à l'ère numérique. Financé par l'USAID à hauteur de 1,6 million de dollars et conçu pour imiter Twitter par SMS afin de "réveiller un printemps cubain", le réseau atteignit jusqu'à 40 000 utilisateurs avant d'être démantelé faute de financement, sans jamais atteindre la phase de mobilisation politique escomptée. Sa révélation produisit un effet inverse, en offrant au régime un nouvel argument pour assimiler toute dissidence numérique à une opération téléguidée depuis Washington, discréditant par ricochet l'ensemble des voix critiques s'exprimant en ligne.

Cette instrumentalisation de l'ingérence étatsunienne avérée a longtemps justifié le retard considérable de Cuba dans l'accès à Internet mobile, intervenu seulement en décembre 2018 car perçu comme un vecteur de déstabilisation dont les coûts politiques excèdent les bénéfices escomptés. Le régime a progressivement forgé un vocabulaire ad hoc pour encadrer cette menace : "guerre sale", "plan condor médiatique", "cybermercenaires", "réseau de médias contre-révolutionnaires créés, organisés et payés par Washington", permettant de réduire toute dissidence à une simple manifestation d'ingérence étrangère.

L’unité nationale voulue par Fidel Castro est plus que jamais un mythe, alors que la réalité donne à voir une société extrêmement polarisée et de moins en moins encline à soutenir le régime.

Outre la menace exogène, en interne, l’unité nationale voulue par Fidel Castro est plus que jamais un mythe, alors que la réalité donne à voir une société extrêmement polarisée et de moins en moins encline à soutenir le régime. Durant le mois de mars 2026, l'Observatoire cubain des conflits recensait 1 245 manifestations ou expressions critiques à travers l'île, soit une hausse de près de 31 % par rapport aux 953 enregistrées en janvier 2026. Ce chiffre s'inscrit dans une tendance de fond, alors que l'OCC avait déjà comptabilisé 11 268 protestations sur l'ensemble de l'année 2025, soit une augmentation de 25 % par rapport à 2024, portée par cinq records mensuels consécutifs au second semestre. Les coupures d'électricité, qui durent parfois plusieurs jours, paralysent les hôpitaux, les écoles et la chaîne du froid alimentaire, et entraînent des émeutes dans des villes comme Morón, où des manifestants ont pris d'assaut le siège local du Parti communiste en mars 2026. Rien de comparable, toutefois, aux événements du 11 juillet 2021 (11J), alors que pour la première fois depuis 1994, des manifestations avaient éclaté à l'échelle nationale, portées par un ras-le-bol alimenté par des images d'hôpitaux saturés et de files d'attente interminables sur les réseaux sociaux.

Mais la stratégie du gouvernement en cas de manifestation est également discursive, et vise à inscrire les manifestants dans la continuité des manipulations extérieures. Dans un discours télévisé prononcé le soir du 11J, le président Díaz-Canel qualifie les manifestants d'"agents du gouvernement étatsunien" et de la "mafia de Miami", appelant à la télévision les "vrais révolutionnaires" à prendre les armes, un appel largement perçu comme une incitation à la guerre civile et retiré des médias officiels depuis.

Au-delà des manifestations, ce sont les flux migratoires massifs en provenance de Cuba qui donnent à voir l’abandon du projet révolutionnaire par la population, alors que l’île se vide de sa force active. En effet, selon les estimations de l'économiste et démographe cubain Juan Carlos Albizu-Campos, relayées par le quotidien El País, la démographie de l'île aurait chuté d'environ 18 % entre 2022 et 2023 (année qui correspond au pic de l'émigration), puis de près de 24 % entre 2022 et 2025. Ces chiffres placent Cuba face à l'un des effondrements démographiques les plus sévères jamais documentés en temps de paix, en dehors de tout conflit armé ou de toute violence généralisée.

Si les États-Unis venaient à envahir Cuba, la doctrine officielle prévoit une "Guerre de tout le peuple", basée sur une mobilisation totale de la population civile via des milices locales et des réseaux de défense civile, en comptant sur un entraînement reçu lors du service militaire obligatoire. Mais, dans ce contexte de contestation et de rejet du modèle politique doublé d’une vertigineuse chute démographique, qui restera-t-il pour défendre un régime qui s'éloigne de plus en plus des intérêts de sa population ?

Des négociations politiques qui avancent doucement

Pour dissiper le spectre d’une intervention ou d’un effondrement, des cadres du régime castriste ont entamé des négociations politiques avec les États-Unis. Alejandro Castro Espin, le fils de l’ancien président Raul Castro, est ainsi en discussion avec l’administration américaine. Espin est un faucon du régime, mais il est aussi celui qui avait négocié le rétablissement de relations diplomatiques avec les États-Unis en 2015. De même, le petit-fils, Raul Rodriguez Castro, se montre favorable aux échanges, ainsi qu’à une libéralisation plus importante de l’île. Celui-ci était d’ailleurs invité à la 50e conférence des chefs d’État caribéens, qui tenue à St Kitts et Nevis en février 2026.

Comprenant les motivations de Trump, ceux-ci cherchent à tempérer les menaces américaines en négociant des accords d’investissement, plutôt que de risquer un changement de régime : Raul Rodriguez Castro aurait même essayé de faire parvenir une lettre directement à Trump, pour contourner Rubio. De même, Oscar Perez Oliva, le grand-neveu de Raul Castro vu comme un successeur potentiel de l’actuel président Miguel Diaz Canel, qui contrôle GAESA, a parlé du retour bienvenu des investisseurs dans l’île. Cuba s’est donc dit prête à accueillir des investissements provenant de sa diaspora, notamment américaine.

Ces négociations chercheraient le même effet qu’obtenu au Venezuela : accepter les demandes et contraintes américaines, en échange d’un maintien du régime et d’une non-intervention militaire.

Ces négociations chercheraient le même effet qu’obtenu au Venezuela : accepter les demandes et contraintes américaines, en échange d’un maintien du régime et d’une non-intervention militaire. Mi-avril, une délégation américaine est allée à Cuba pour dialoguer avec les autorités. À cette époque, il n’y avait pas encore d’opération militaire prévue et les demandes américaines étaient les suivantes : autoriser le déploiement de Starlink pour améliorer la connectivité internet ; exiger des réformes pour accueillir les investissements étrangers, passer en économie de marché et faire croître le secteur privé ; soulever le problème de la présence militaire russe et chinoise ; améliorer la liberté politique, notamment en libérant les prisonniers politiques. Pour faire un geste, Cuba a annoncé la libération de 2010 prisonniers politiques.


Mi-mai, le directeur de la CIA s’est rendu à la Havane pour rencontrer Raul Rodriguez Castro, ainsi que les responsables des services de sécurité, afin de porter les mêmes demandes et d’appeler à un changement complet dans la politique de Cuba. Peu après, la presse américaine rapportait toutefois les frustrations de Donald Trump sur ces négociations et l’ordre donné de travailler à des options militaires. L’évaluation initiale qui estimait que le régime tomberait vite a été revue, amenant le président américain à considérer une option militaire.


Copyright image : ADALBERTO ROQUE / AFP 
Manifestation en soutien au président Raul Castro devant l'ambassade américaine à Cuba, le 22 mai 2026.
 

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