AccueilExpressions par MontaigneCuba : aux origines du raidissement américainLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. États-Unis et amériques27/05/2026ImprimerPARTAGERCuba : aux origines du raidissement américainAuteur Jonathan Guiffard Expert Associé - Défense et Afrique Auteur Margot François Chercheuse associée au centre GEODE, analyste chez Cassini conseil et chargée de cours à l'Université Carlos III de Madrid Après le Venezuela, Cuba ? L’administration américaine, notamment sous l'impulsion de Marco Rubio, accroît sa pression sur le régime castriste pour le faire plier, de préférence sans intervention militaire. Dans un triptyque, Jonathan Guiffard et Margot François éclairent les tensions en cours et dégagent des scénarios pour Cuba. Dans le premier épisode, alors que l'île ploie sous une pression économique accrue qui la met dans une situation extrêmement difficile, nous revenons sur les raisons d'agir de la Maison blanche : pourquoi maintenant, alors que le régime est l'ennemi déclaré des États-Unis depuis les années 1960 ? Quels sont les objectifs de Trump ? Sous quelle forme ses menaces se matérialisent-elles ?Le 20 mai 2026, le Secrétaire d’État des États-Unis, Marco Rubio, a prononcé un discours à la population cubaine, directement en espagnol, pour la convaincre de se soulever contre le régime castriste qu’il accuse d’être responsable des maux du pays. Ce geste politique est une nouvelle étape dans l’escalade qui oppose l’administration Trump et le gouvernement cubain, alors que des négociations sont en cours, et annonce une accélération à Washington pour "régler le dossier".En effet, si l’attention médiatique est passée des actions américaines au Venezuela à la guerre contre l’Iran, l’engagement américain sur le dossier cubain ne s’est jamais arrêté. Au contraire, en sortant le président vénézuélien Nicolas Maduro de son équation stratégique, l’administration Trump a ouvert la voie à une nouvelle politique de pression contre Cuba dans l’espoir d’obtenir une victoire politique contre le gouvernement castriste, adversaire déclaré des États-Unis depuis 1959.La situation économique, sanitaire et humanitaire déliquescente de Cuba est si catastrophique pour la population, en raison d’un mélange entre l’embargo historique des États-Unis, des pressions économiques américaines renouvelées et la prédation des responsables cubains, qu’elle est désormais activement arsenalisée par les États-Unis, qui ne se soucient pas de la contradiction apparente, pour faire plier le régime sans intervention militaire. Poursuivant une stratégie similaire à celle mise en œuvre au Venezuela, Donald Trump manie menace militaire, étouffement économique et négociations diplomatiques pour atteindre son objectif d’une île alignée sur les intérêts stratégiques et économiques américains.L’administration Trump a ouvert la voie à une nouvelle politique de pression contre Cuba dans l’espoir d’obtenir une victoire politique contre le gouvernement castriste, adversaire déclaré des États-Unis depuis 1959.Après 70 ans de rivalités entre les castristes cubains et Washington, la fin du pouvoir castriste est-elle imminente ? Ou est-ce que celui-ci va seulement s’adapter aux demandes américaines pour survivre dans cette nouvelle crise ? Une chose est claire : Donald Trump se rapproche d’une "victoire facile" à Cuba, qui ne sera toutefois pas sans conséquences pour les populations des deux rives du détroit de Floride.Donald Trump matérialise ses menaces contre CubaDonald Trump menace Cuba de longue date, son premier mandat ayant déjà été mis à profit pour accroître la pression sur l’île et se distinguer de l’approche diplomatique proposée par Barack Obama. Il était donc parfaitement logique que le sujet revienne lors de son second mandat, surtout avec la nomination à ses côtés de Marco Rubio comme conseiller à la sécurité nationale et Secrétaire d’État. Cet ancien sénateur américain, né à Miami en 1971, est le fils de deux exilés cubains de Floride, ayant émigré aux États-Unis, en 1956, juste avant la révolution castriste. Comme de nombreuses figures républicaines de Floride qui entourent Donald Trump, il est considéré comme un faucon sur ce dossier, cherchant de longue date à défaire le régime castriste, et en a fait une part de son identité politique.Les menaces voilées se sont multipliées en 2025, jusqu’à la capture du président vénézuelien le 3 janvier 2026, et sont devenues plus concrètes depuis. Le 1er mai 2026, le président Trump a réitéré sa menace de "prendre le contrôle" de Cuba, notamment en mobilisant le dispositif militaire qui serait de retour du Moyen-Orient. Le même jour, un décret présidentiel a été signé pour imposer de nouvelles sanctions contre des individus et des entreprises liées au régime cubain. En outre, le 20 mai, le département de la justice américain a mis en examen l’ancien président cubain, Raul Castro, en lien avec la destruction d’un avion américano-cubain abattu par Cuba en 1996, préparant le terrain à un scénario "à la vénézuelienne".Une planification militaire a commencé, permettant de matérialiser la menace qui pèse désormais contre La Havane.Pourquoi Washington souhaite renverser le régime castriste ?Les objectifs affichés par Trump sont clairs et la fenêtre d’opportunité s’ouvre maintenant. Nous les avons détaillé dans notre précédent article sur la prévisibilité du président américain :"réaligner le Venezuela, Cuba et le Mexique sur la politique américaine""deux échéances : une symbolique, les 250 ans de l’indépendance américaine le 04 juillet 2026, et une politique, les élections de mi-mandat (midterms) le 03 novembre 2026. La portée de ces dates risquent d’accélérer le tempo de la politique étrangère américaine, car Trump cherchera à obtenir des succès significatifs notamment à l’égard du Mexique, de Cuba ou de l’Iran""La réussite de l’opération de contrainte du Venezuela a donné corps à une stratégie [...] : renverser ou contraindre définitivement le régime castriste de Cuba. [...] Au regard du peu de réactions de la Chine et de la Russie suite à l’opération vénézuélienne, il est probable que la Maison Blanche considère avoir les mains libres pour Cuba. Afin d’éviter le traumatisme de l’opération ratée dite de "la Baie des cochons" et en raison de la difficulté à décapiter militairement le régime, seules des opérations indirectes semblent envisageables : coupure du pétrole, négociations avec des responsables du régime et opérations d’influence." Dans la rhétorique de l’administration Trump, qui fait écho aux représentations géopolitiques américaines de leur vulnérabilité, le régime castriste est d’abord dépeint comme une menace extraordinaire à la sécurité nationale américaine. Au-delà du passif historique issu de la Guerre Froide, Cuba est un allié proche de la Russie et de la Chine, comme il l’était du régime de Maduro. Si l’île ne présente pas une menace militaire pour les États-Unis, elle sert de plateforme pour ses adversaires stratégiques. Il ne s’agit donc pas seulement de réaffirmer le leadership unilatéral américain dans l’hémisphère occidental, mais de poursuivre une stratégie d’éviction des grandes puissances rivales de cet espace, comme cela est le cas au Panama, au Venezuela et au Groenland.À ce titre, le décret présidentiel du 28 janvier 2026 est très clair :"Le gouvernement cubain a pris des mesures représentant une menace considérable pour les États-Unis. Le régime est allié avec des pays hostiles, des groupes terroristes transnationaux et des acteurs qui nuisent aux États-Unis - dont la Fédération de Russie, la République populaire de Chine, l’Iran, le Hamas et le Hezbollah - et il leur apporte son soutien."Les justifications évoquées ne manquent pas et sont relativement récentes : Des stations d’écoute et d’interception cubaines, partagées avec la Russie grâce à la station SIGINT de Lourdes (située près de La Havane, à Cuba), réactivée en 2017, et avec la Chine à Bejucal et El Salao, renforcées depuis 2014, couvrent le Sud des États-Unis et notamment les programmes militaires spatiaux de Cap Canaveral ;Plusieurs cas d’espionnage ont défrayé la chronique aux États-Unis, notamment une officier de renseignement et un ancien ambassadeur, dont on a découvert qu’ils travaillaient pour Cuba depuis plusieurs décennies et que Cuba partageait nombre des renseignements obtenus par ce canal avec la Russie et la Chine. À ce titre, l’affaire dite du "Syndrôme de la Havane" [troubles - céphalées, acouphènes - ressentis par des diplomates ou militaires américains et canadiens de retour de poste de la Havane, dont il n’est pas établis s’ils relèvent de somatisation ou d’une opération russe], une des plus traumatiques pour la communauté du renseignement américaine, est aussi vraisemblablement liée à des agressions des services de renseignements russes menées dans le monde, notamment à la Havane, sans qu’il soit possible de déterminer le rôle de Cuba dans cette affaire ; La Chine envisage depuis peu de faire évoluer sa coopération dans le domaine militaire pour pouvoir bénéficier des installations militaires cubaines.Ces objectifs de sécurité nationale sont ensuite légitimés politiquement sur la scène intérieure américaine par la catastrophe humanitaire en cours et l’accroissement des tentatives d’immigration vers les États-Unis.Ces objectifs de sécurité nationale sont ensuite légitimés politiquement sur la scène intérieure américaine par la catastrophe humanitaire en cours et l’accroissement des tentatives d’immigration vers les États-Unis. Ils s’alignent parfaitement avec les objectifs historiques du parti Républicain, avec les représentations géopolitiques de Donald Trump qui se voit en nouveau Théodore Roosevelt et avec le silence complice du parti Démocrate qui ne porte pas le régime castriste dans son cœur. Ce discours vient également flatter les membres de la diaspora cubaine établis en Floride et farouchement opposés à la normalisation des relations avec le régime castriste, électorat acquis aux Républicain. Pour Washington, cette politique est donc totalement justifiée.La stratégie américaine d’étouffement de CubaLe mode opératoire stratégique de Donald Trump est désormais connu : accroître la pression politique et économique sur un adversaire pour l’amener à négocier, sous couvert d’une menace militaire crédibilisée par ses antécédents (Iran, 2020, 2025-2026 ; Venezuela, 2026 ; etc.). Cette logique s'inscrit dans une stratégie d'étouffement dont les racines remontent aux premières années de la révolution.Dans la foulée de la révolution de 1959, le régime cubain entreprend une série de nationalisations d'entreprises et de banques dans le cadre de sa transformation économique et sociale, avec plusieurs objectifs : réduire l'influence étrangère, alors qu’une grande partie de l'économie cubaine était contrôlée par des intérêts étatsuniens, redistribuer les richesses dans un contexte très inégalitaire et, enfin, permettre la mise en place d’une économie centralisée et planifiée, entièrement contrôlée par l’État. Le virage communiste cubain de 1961 et son rapprochement avec l’URSS crispent le voisin capitaliste et, le 3 février 1962, le président Kennedy décrète l’embargo économique et exclut Cuba de l’Organisation des États américains, posant les fondations d'un dispositif de sanctions qui ne cessera de s'approfondir. Il ne connaîtra d’assouplissement que sous la présidence de Barack Obama, qui avait initié la normalisation des relations et l’intensification des échanges avec l’île voisine, un changement de stratégie qui avait toutefois pour but de provoquer lui aussi un changement de régime.Les années 1990 marquent une première escalade décisive, avec deux lois majeures qui constituent encore aujourd’hui le verrou légal de la levée de l’embargo. En 1992, alors que l'effondrement soviétique plonge l'île dans la crise dite de la "période spéciale", la loi américaine Torricelli étend considérablement le champ d'action de l'embargo. Son auteur entendait explicitement "semer le désordre sur l'île" : les navires ayant accosté à Cuba se voient interdire l'accès aux ports étatsuniens pendant six mois, et Washington menace de sanctionner tout État tiers apportant son aide à La Havane. Cette extraterritorialité des sanctions, juridiquement contestée au regard du droit international, isole l'île au pire moment. La levée de l'embargo est alors conditionnée à des avancées concrètes vers la démocratie et le respect des droits de l'homme, liant explicitement les instruments économiques à des exigences de transformation politique.En 1996, la loi Helms-Burton franchit un seuil supplémentaire. Elle étend les sanctions aux entreprises étrangères commerçant avec Cuba, pouvant aller jusqu'à interdire de territoire étatsunien les dirigeants et actionnaires investissant dans des actifs cubains nationalisés. Surtout, elle codifie l'embargo dans la loi fédérale, retirant au président la possibilité de le lever seul. Il faut désormais, et toujours aujourd’hui, une majorité au Congrès pour y mettre fin. Au début des années 2000, l'administration Bush resserre encore l'étau en ciblant les remesas (les envois de devises), et les voyages, deux vecteurs essentiels par lesquels la diaspora cubaine atténuait concrètement les effets du blocus sur les familles restées sur l'île. Ces restrictions frappent directement une économie informelle d'importation qui représentait, dans un contexte de pénurie structurelle, un filet de survie pour une fraction significative de la population cubaine. DescriptionSource : Margot François, IFG, 2026Barack Obama et Raul Castro annoncent conjointement la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays.En décembre 2014, Barack Obama et Raul Castro annoncent conjointement la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays, concrétisée l’année suivante par la réouverture des ambassades respectives à Washington et à La Havane. Des mesures sont prises pour alléger les restrictions de voyage et certaines restrictions commerciales et financières, et les deux pays entament des discussions sur des possibilités d’investissements étatsuniens sur l’île. Cette période correspond également à un boom touristique sur l’île, qui prend fin brutalement avec la pandémie de Covid-19.Lors de son premier mandat, Donald Trump procède à défaire tout ce qu’avait fait Barack Obama et implémente près de 244 sanctions supplémentaires sur Cuba. En 2019, Washington accuse le régime cubain de soutenir le président Nicolas Maduro pendant la crise vénézuélienne, et décide d'appliquer pour la première fois le volet III de la loi Helms-Burton de 1996. Cette nouvelle mesure crée un environnement juridique encore plus complexe pour les entreprises étrangères opérant à Cuba.Alors que Cuba s’enfonce dans la crise du Covid-19, qui marque l’arrêt total du tourisme et surcharge un système de santé déjà fragilisé, l’élection de Joe Biden n’est d’aucun secours pour desserrer l’étau des sanctions de l’administration Trump I. À Cuba, le mandat de Biden a tellement déçu que le Granma, journal officiel du Parti communiste, titrait à la veille des élections : "Tout compte fait, peu importe qui gagne". La réélection de Trump en novembre 2024 se fait dans un contexte économique déjà chaotique, après que plusieurs ouragans, pannes du réseau électrique et un double tremblement de terre ont secoué le pays.Depuis janvier 2026, une nouvelle étape a été franchie : les États-Unis ont imposé un blocus pétrolier à l’île, pour accélérer l’écroulement de l’économie. Cuba produit 40 % de ses besoins en pétrole et était, jusqu’à présent, essentiellement alimenté par deux pays : le Venezuela et le Mexique. Suite à la capture de Nicolas Maduro, le Venezuela a cessé ses livraisons à Cuba. Dans le prolongement immédiat, les États-Unis ont menacé le Mexique pour le contraindre à ne plus livrer Cuba. Seul un bateau russe de ravitaillement en pétrole a été autorisé à se rendre à Cuba, fin mars, pour éviter un drame. Le blocus fonctionne, détruisant progressivement la maintenance des infrastructures vitales et enfonçant la population dans sa plus grave crise humanitaire.En conséquence, la grille électrique tient de moins en moins, provoquant coupures, ruptures et délestages ; mi-mai, le gouvernement cubain a annoncé avoir vidé ses réserves de pétrole ; et le 17 mai, les compagnies maritimes française et allemande CMA-CGM et Hapag-Lloyd, qui représentent près de 60 % du trafic maritime de Cuba, ont annoncé stopper les livraisons vers l’île. Cette annonce pourrait bloquer la livraison de précieuses pièces de rechange pour la centrale Antonio Guiteras, la plus importante du pays. Aujourd’hui dans un état critique, chacune de ses pannes provoque presque systématiquement un effondrement majeur, si ce n’est total, du réseau. DescriptionLa stratégie d'étranglement économique et de pression militaire des États-Unis pour faire tomber CubaSource : CyberCuba, CubaDebateRéalisation : Margot François, Jonathan Guiffard, Cassini.À partir de mai, la pression a encore été renforcée par des sanctions directes et indirectes, visant spécifiquement des administrations cubaines, telles que le ministère de l’Intérieur ou la direction du renseignement, des responsables du pouvoir, tels que plusieurs ministres et responsables sécuritaires, et des entreprises importantes, comme le Grupo de Administracion Empresarial (GAESA) ou MOA Nickel. La GAESA est un groupe contrôlé par le régime qui dispose de liens commerciaux avec de nombreux secteurs de l’économie cubaine, notamment le tourisme, les services et les banques. Ces sanctions reviennent à menacer l’ensemble des acteurs économiques cubains.Copyright image : Julia Demaree Nikhinson / POOL / AFPLe secrétaire d’État Marco Rubio le 23 mai 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 11/03/2026 Le rêve de Marco Rubio pour le Venezuela et Cuba Alexandre Marc 06/01/2026 L’Amérique latine à la croisée des chemins : un virage à droite ? Alexandre Marc 15/01/2026 L’Amérique latine à la croisée des chemins : au cœur de la nouvelle géopoli... Alexandre Marc