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Vaccins : la bataille du "soft power" est lancée

BLOG - 8 Février 2021

Alors que le Royaume-Uni se targue d'avoir vacciné autant de personnes que tous les pays de l'Union européenne mis ensemble, et que la Chine se dit prête à exporter ses vaccins dans le monde entier, il faut se garder d'oublier que dans une épidémie, la lutte doit être globale et solidaire pour des raisons avant tout sanitaires.

"Royaume-Uni 1 - Union européenne 0". C'est en termes sportifs qu'un tabloïde britannique annonçait triomphalement la victoire de Londres sur Bruxelles, en matière de politiques de vaccination. Plus de 10 millions de Britanniques vaccinés, autant que les principaux pays de l'Union mis tous ensemble !

Nouvelle hiérarchie des nations

Le concept de "soft power" a été développé il y a une trentaine d'années par le professeur d'Harvard, Joseph Nye. À l'heure du Covid-19, il a pris une dimension nouvelle. Tout se passe comme si dans un tournoi de chevaliers, les seringues avaient remplacé les lances et les vaccins les armures. Dis-moi quel pourcentage de ta population tu as pu vacciner, et quelle a été ta contribution à la création de vaccins, sinon de traitements, et je te dirai où tu figures dans la nouvelle hiérarchie des nations du monde. À ce petit jeu, il y a bien sûr des gagnants et des perdants, mais ils risquent d'être temporaires et transitoires. À l'heure de la désinformation, qui rit aujourd'hui, peut pleurer demain. Les annonces spectaculaires de certains tiendront-elles leurs promesses ? Il y a un tel décalage entre l'impatience légitime des populations, souvent partagées entre la peur et l'espoir, et le rythme de la science, qui a pourtant fait des miracles au cours de l'année écoulée.

Au-delà des querelles sur "les variations de gris" entre la Grande-Bretagne et les pays de l'Union européenne, il existe un pays qui en termes d'image a grandement "profité" de la pandémie : Israël . L'État Hébreu n'est-il pas le champion du monde absolu en matière de vaccinations, avec plus d'un tiers de sa population vaccinée ? Certes la "start-up nation", confrontée à l'irresponsabilité en matière sanitaire de la partie la plus orthodoxe de sa population, a connu un taux de décès élevé.

Il y a un tel décalage entre l'impatience légitime des populations, souvent partagées entre la peur et l'espoir, et le rythme de la science, qui a pourtant fait des miracles au cours de l'année écoulée.

Mais elle a su, en agissant très vite, en profitant de l'efficacité et de la centralisation de son système de santé, passer un "marché" avec des grandes firmes pharmaceutiques comme Pfizer, selon les termes suivants : "je n'ai besoin que de 15 millions de doses, je suis un petit pays de moins de dix millions d'habitants. Garantissez-moi les doses nécessaires, et je m'engage à partager gratuitement avec vous les résultats scientifiques de ma politique de vaccinations à grande échelle".

Surfant sur la réussite incontestable de sa stratégie, Benyamin Netanyahou devrait pouvoir l'emporter aux élections législatives du 23 mars. La paix avec le monde arabe, la victoire sur le virus, qui dit mieux ?

Renverser l'image de la Chine

Mais la capacité de vacciner sa population est une chose, celle de produire des vaccins en est une autre. Sur ce plan, il existe des vainqueurs "improbables" comme la Chine et la Russie. Poutine est sur la défensive sur le plan intérieur, le vaccin Spoutnik V en flattant le nationalisme naturel des Russes, lui donne un peu de répit. Depuis le début de la pandémie, Xi Jinping se bat pour renverser l'image de la Chine. De coupable pour être à l'origine du virus, elle est devenue un modèle d'efficacité en matière de lutte contre la pandémie. Le virus n'a-t-il pas été contenu et l'économie n'a-t-elle pas continué de croître ? Avec ses vaccins Sinovac et Sinopharm, prêts à être exportés dans le monde entier, la Chine ne se contente plus d'être un modèle de discipline et de réactivité : elle entend apparaître comme une des pièces centrales de la solution à la pandémie. Au moment où des témoignages accablants recueillis par la BBC soulignent les crimes commis par la Chine à l'encontre de sa minorité Ouigour - tout particulièrement les femmes - les vaccins chinois sont prêts à être utilisés, comme une diversion, sinon une réponse : "je peux sauver votre vie et potentiellement celles de milliards d'êtres humains dans le monde, vous n'allez pas "m'ennuyer" avec cette question des Ouigours". Le bilan de l'Amérique a été initialement catastrophique, il peut se renverser spectaculairement avec Biden.

À l'heure du Covid-19, de nouveaux classements, comme celui de l'Institut de recherche australien Lowy, apparaissent dans le monde. Ce dernier, par exemple, fait de la Nouvelle-Zélande et de sa Première ministre Jacinda Ardern, le meilleur élève de la classe mondiale. En fait ces classements, éminemment contestables, constituent un indicateur parmi d'autres. Ils doivent être considérés avant tout comme des sismomètres.

Devoir de solidarité

À l'heure où les tentations nationalistes et protectionnistes n'ont jamais été plus grandes, les différents pays et continents du monde ne se sauveront pas seuls, indépendamment les uns les autres.

Comparer les mérites des uns et des autres ne saurait nous faire oublier l'essentiel qui tient en un concept : celui de solidarité responsable. À l'heure où les tentations nationalistes et protectionnistes n'ont jamais été plus grandes, les différents pays et continents du monde ne se sauveront pas seuls, indépendamment les uns les autres.

La compétition entre puissances et systèmes, régions et cultures, ne doit pas nous faire perdre de vue le devoir de solidarité des pays les plus riches à l'égard des plus pauvres. Il ne s'agit pas là seulement d'éthique (les devoirs des plus forts à l'égard des plus faibles) ou de rationalité économique (pas de relance sans maîtrise de la pandémie). La lutte doit être globale et solidaire pour des raisons avant tout sanitaires. Laisser les plus pauvres seuls (ou presque) face à leur destin, serait "nous" exposer aux mutations/variations sans fin du virus : ce serait la garantie de l'impossibilité du retour à une vie normale. La générosité éclairée n'est pas un choix, c'est une nécessité qui doit dépasser les calculs politiques des uns, les instincts nationalistes ou protectionnistes des autres. Nous vaincrons le Covid-19 ensemble ou nous serons défaits par elle. Tous ceux qui hier parlaient du Covid comme d'une petite grippe ou qui - ce sont souvent les mêmes - continuent de dénoncer les dérives liberticides des États dans leur lutte contre la pandémie, font preuve de légèreté, d'ignorance et plus encore d'irresponsabilité.

Dans la compétition du soft power autour de l'épidémie, il est faux d'affirmer que les régimes autoritaires disposent d'un avantage structurel. Mais les systèmes démocratiques pour faire le poids, doivent disposer de la confiance - elle ne se décrète pas - de la patience et de la discipline collective de leurs concitoyens.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 07/02/2021)

Copyright : DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

 

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