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Vaccins contre le Covid-19 : un test à l’échelle du monde

BLOG - 16 Mars 2021

En moins d’un an, un vaccin contre le Covid-19, un Graal qui semblait si difficile à atteindre, est devenu une réalité à brève échéance. Bien sûr, il faut en remercier la recherche scientifique. La mobilisation de ressources par les entreprises biopharmaceutiques, dont certaines ont misé l’intégralité de leurs moyens sur le développement d’un tel vaccin, et l’appui considérable donné par des gouvernements - en soutien non seulement à la recherche mais aussi au déclenchement des capacités de production avant même l’approbation des candidats vaccins - ont joué un rôle essentiel dans cette réussite. Un facteur chance est également clairement admis : avec plus de 240 candidats vaccins selon les derniers chiffres, il y allait nécessairement avoir des gagnants et des perdants.

Le monde est aujourd’hui non seulement doté d’un nouvel éventail de vaccins à ARN messager dont le développement est plus rapide, mais aussi, avec ceux-ci, d’un type de vaccins moins cher à adapter ultérieurement. Ce type de vaccins apporte la promesse d’être efficace contre de nouveaux coronavirus - que ces nouveaux virus franchissent une nouvelle fois la barrière d’espèce ou qu’il s’agisse de grippes ou rhumes classiques. Mais ce n’est pas tout : l’espoir porte aujourd’hui sur une deuxième génération de vaccins qui iraient au-delà de la simple neutralisation des récepteurs ou de ce qui est aujourd’hui bien connu sous le nom protéine Spike. Ils attaqueraient le virus lui-même, ouvrant ainsi la voie vers une utilisation plus large et marquant l’aube d’une véritable révolution médicale.

La diversité de ces nouveaux vaccins efficaces se révèlera utile par la suite, d’un point de vue médical mais aussi économique et grâce à la variété des publics qu’ils permettront de cibler. Les poids lourds (Pfizer et Moderna), fondés sur l’ARN messager, sont aussi des produits dont la logistique, depuis le stockage jusqu’à la distribution, est source de défis et de coûts. Une autre catégorie de vaccins, fondée sur un vecteur adénoviral recombinant (AstraZeneca-Oxford), est désormais jugée aussi efficace, y compris pour des publics plus âgés ; ces vaccins sont bien moins chers à produire et promettent ainsi une distribution rapide et large dans les pays à revenus faibles et intermédiaires. Au sein de cette catégorie, le vaccin russe, Spoutnik V, mérite une mention spéciale. D’abord vivement critiqué car administré au public avant la fin des essais cliniques, le vaccin russe semble aujourd’hui combiner efficacité, coût réduit et conservation relativement facile ; le défi principal est celui de sa fabrication de masse. Le premier vaccin développé par l’Inde, Covaxin (également lancé avant d’avoir achevé la phase III des tests), appartient également à cette catégorie, tandis que le Serum Institute of India fabrique à grande échelle le vaccin AstraZeneca. Une troisième catégorie de vaccins, réalisés à partir d’une version inactivée du virus (Sinopharm et Sinovac), pose un défi plus grand en matière de sécurité du processus de fabrication. Et pourtant, ces vaccins ont très vite été déployés, en partie parce que la phase de recherche a été moins innovante et donc moins longue que celle des vaccins à ARN messager.

La voie vaccinale ne permettra pas d’atteindre 100 % de population vaccinée mais chaque dose compte et la course est loin d’être terminée.

Dans l’idéal, tout le monde devrait pouvoir être vacciné. Cependant, l’inversion de la courbe de la pandémie, exception faite des mesures prophylactiques, dépendra de l’étendue de la couverture vaccinale ; la voie vaccinale ne permettra pas d’atteindre 100 % de population vaccinée mais chaque dose compte et la course est loin d’être terminée. Des essais combinant plusieurs vaccins sont en cours. Le nombre de vaccins (Valneva, Johnson & Johnson) achevant la phase III d’essais cliniques augmente chaque mois, la Chine approuvant de son côté d’autres vaccins sans validation internationale. Une nouvelle course a également débuté dans le développement des vaccins dits de "deuxième génération".

La recherche s’accélère pour une autre catégorie de vaccins prometteurs, qui utilisent des vecteurs viraux agissant directement sur les protéines du virus plutôt que sur les "piques" qui lui permettent de s’attacher aux récepteurs humains. Cette quête a commencé dans le cadre de la lutte contre le cancer et s’accélère aujourd’hui à la faveur de la pandémie, avec semble-t-il des résultats immédiats sur le SIDA.

Dans l’ensemble, ces succès devraient dissiper les théories anti-science et conspirationnistes qui fleurissent inévitablement au cours d’une pandémie, et qui ont montré à quel point les réseaux sociaux de notre époque ont ressuscité les rumeurs qui constituaient l’"information" dans le monde pré-Gutenberg.

Certes, des zones d’ombre demeurent, notamment sur la tolérance à certains vaccins et leur efficacité à terme : seule l’expérience répondra à ces questions. Dans l’ordre de ce qui dépend de décisions humaines, figure la réticence des entreprises chinoises à publier l’ensemble des informations médicales issues de leurs essais cliniques ou à se soumettre aux procédures internationales. Ceci n’est plus le cas du vaccin Spoutnik V, et la Chine prouve une nouvelle fois qu’elle évolue avec sa propre définition de l’action dans un contexte multilatéral : œuvrer aux côtés de la communauté internationale soit, mais séparément. Cela n’est pour l’instant pas trop préoccupant : la distribution internationale (ou plutôt, la vente) des vaccins chinois est encore bien en deçà des promesses faites par Pékin à ses partenaires internationaux.

Après les victoires scientifiques détaillées plus haut, et laissant de côté les nationalismes et la "diplomatie vaccinale", ou les tensions géopolitiques, les sujets les plus brûlants sont bien plus triviaux et portent sur les prix de vente, les enjeux de production et la distribution. L’épreuve est bien plus grande que celle que les masques et les tests ont pu constituer dans la première phase de la pandémie. Il pourrait s’agir d’un défi de long terme dans l’hypothèse où il faudra créer en continu de nouveaux vaccins efficaces contre les variants, comme c’est déjà le cas pour la grippe.

En la matière, les premiers grands gagnants s’avèrent être les États-Unis, le Royaume-Uni et, à une échelle bien plus petite, Israël. Le cas d’Israël n’est pas surprenant - le pays est à la pointe en matière scientifique, son gouvernement est parvenu à rattraper les limites de sa gestion initiale de la pandémie en s’armant de capacité à anticiper et d’audace dans le dossier de l'approvisionnement en vaccins et les citoyens entretiennent une relation symbiotique avec l’armée, maillon essentiel de la logistique de distribution sur un petit territoire.

En la matière, les premiers grands gagnants s’avèrent être les États-Unis, le Royaume-Uni et, à une échelle bien plus petite, Israël.

On pourrait à peu près en dire autant du Royaume-Uni, avec néanmoins une réserve importante : si chacun des 27 pays membres de l’Union européenne avait lancé les enchères au niveau national, c’est un désastre collectif qui en aurait résulté. La réussite la plus surprenante est sans doute celle des États-Unis : en dépit des vives tensions entre les États et les agences fédérales, et d’un déni de la part de l’ancien président, l’opération Warp Speed et le capital-risque injecté dans la production d’une grande variété de candidats vaccins ont permis une distribution précoce et massive des vaccins. Au 15 février, 55 millions de doses avaient déjà été distribuées au rythme d’un million par jour. Ce rythme atteint aujourd’hui cinq millions d’injections par jour. Contrairement à ce qu’on aurait pu anticiper, cette performance américaine surpasse celle de la Chine (40 millions), une différence qui s’explique par la lenteur du déploiement des vaccins chinois, qui sont plus complexes à produire. L’absence quasi complète des pays de l’Asie orientale - érigés en modèles de la lutte contre la progression de la pandémie - est pour partie inhérente à ce succès précoce qui a rendu la course aux vaccins moins urgente et pour partie à l’absence de vaccins conçus sur le territoire national. Mais dans le cadre du Quad associant l’Australie, les États-Unis, l’Inde et Japon, une offensive majeure sur la distribution de vaccins est lancée - et la montée en puissance rapide de la production américaine et indienne rend cette perspective très vraisemblable. En vertu de son expérience dans la fabrication de médicaments et de vaccins, l’Inde devrait asseoir sa position parmi les géants mondiaux dans ce domaine. Avec 38 millions de doses administrées dans le pays et 53 millions exportées à la mi-mars 2021, l’Inde ne doit pas être sous-estimée.

Le dossier des vaccins contre le Covid-19 illustre les réussites et les failles du modèle européen.

Ceci nous amène au cas de l’Europe, souvent critiquée en interne et parfois même à l’étranger. Le dossier des vaccins contre le Covid-19 illustre les réussites et les failles du modèle européen. Afin de créer une politique d’approvisionnement unifiée, il s’est agi d’éviter une compétition entre 27 États riches qui aurait globalement fait augmenter les prix d’achat.

Cette décision d’une distribution juste au sein des 27 États membres - dont le PIB par habitant varie entre 8 000 et 80 000 dollars américains - constitue l’un des symboles de cohésion les plus forts qu’elle pouvait démontrer. Mais la lenteur de la prise de décision et la lenteur de la mise en œuvre de ces décisions relèvent d’une marque de fabrique de l’action de l’UE, même si ce dossier a été traité en priorité. Le choix pris, visant à préserver le coût pour les contribuables européens, et le caractère limité du budget de l’UE ont restreint les engagements d’achat européens pour des vaccins qui, à l’époque, n’existaient pas encore. L’UE rattrape actuellement ce retard, mais la file d’attente mondiale s’est, depuis, allongée. Mettons au crédit de l’UE le fait qu’elle ait immédiatement rejoint les initiatives COVAX et Gavi, alors que d’autres (États-Unis et Chine) ne l’ont pas fait dans un premier temps. L’Europe a exempté les pays à revenu faible et intermédiaire de toute restriction à l’exportation, et a promis l’équivalent de 1 milliard de dollars américains afin de fournir des vaccins à ces pays en 2021 et 32 millions de doses aux pays de l’ANASE d’ici à la fin de l’année. Jusqu’à la décision américaine annoncée dans le cadre du Quad, les exportations américaines de vaccins ont été bien plus limitées que celles de l’Europe, en particulier vers les pays à faible revenu.

Cette ordalie doit nous rappeler les vertus de la modestie. Seules quelques nations (souvent des États insulaires ou des pays présentant une frontière terrestre inactive, à l’image de la Corée du Sud) font réellement figure de modèles en matière de lutte contre la pandémie. L’objectif "zéro Covid" est sans doute inatteignable sans vaccin. Les ressources en matière de santé et de prévention propres à chaque pays ne suffisent pas à expliquer les extrêmes divergences constatées en matière de taux de positivité et de décès. Ce n’est donc qu’à l’aune du nombre de vaccins et de leur disponibilité qu’on pourra émettre un avis définitif, en espérant que cela arrive le plus tôt possible. Pour obtenir ce résultat, il faut être le plus inclusif possible dans l’approbation des différents vaccins, et le plus coopératif possible dans leur distribution.

 

Cet article a été originellement publié en langue anglaise par l’Observer Research Foundation le 11 mars 2021. Il a été mis à jour dans sa version française le 14 mars.

Copyright : JENS SCHLUETER / AFP

 

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